Pierre Vinclair, « Les œuvres liquides »,  lu par Isabelle Baladine Howald (III, 5, notes de lecture)


Pierre Vinclair sous toutes les formes, dans tous les sens dans un livre enchanteur de feu et de Rhône !

 


Je me dis « Pierre Vinclair » et je vois des éclairs, je suis effrayée, tant de choses, de livres, d’articles, d’activité, ça m’impressionne. Avec mes trois mots je me sens bien incapable. Et puis l’orgueil reprend le dessus, ce n’est pas l’Everest qui me fera peur (je lis beaucoup de choses sur l’Everest en ce moment, grâce au Monde), comme les cambrioleurs n’ont pas fait peur à la petite-fille de 7 ans qui leur a jeté des éclairs (encore eux) – même si c’était après-coup.
Donc c’est « éclairs » qui me vient quand je lis Vinclair. Soit. L’inconscient est toujours un ami, ça je le sais, je le dis souvent.

Par quel bout prendre ce livre-là ? Quelle timidité est à vaincre ? De quelles images avoir peur : celle des migrants sur le ventre dans la Méditerranée ? De quelles autres être touchée ? Zouzou qui dort ? De quelles écritures dans quelles différentes typographies ? De quels sujets : « la peau humaine de la langue » (p. 63) par exemple ? Ou de l’amour des enfants, des amis (lettres à Jacques, Mohamed si émouvant, et des prénoms égrenés qui font poèmes), de l’aimée (« là où nous nous aimerons désormais » (p 311) ? D’Héraclite et son eau ? De la fureur (poèmes du « premier mort de la commune »), du feu, de la douceur, et surtout du Rhône qui charrie tout le livre, ce qui nous vaut l’assumé « Ô Rhône impétueux » (p. 179). (Je n’aurais pas osé et pourtant ça fonctionne très bien).

L’élément principal de Pierre Vinclair dans ses Œuvres liquides, c’est l’eau, l’eau du Rhône plus précisément (comme la Maye l’est pour Jacques Darras). Ce volume deux d’une tétralogie en cours suit L’éducation géographique, paru en 2022. Déjà, avoir un tel projet, ça en bouche un coin, j’admire, respect, les projets de poèmes, des poèmes projetés à l’avance, avec mes trois mots, mazette, que vais-je faire ? Mais c’est excellent de se mesurer à l’abondance quand on est tendance silence. Ça fouette le sang. J’aime bien. Huit parties et un Envoi, ce n’est pas ça qui va me rassurer, ça fait rien, allons-y, on aime bien les fous, ici.
Ah dans les premières pages, un truc qui me rassure ; « nous chantons comme on sifflote en la forêt / pour conjurer/ la peur/ d’être abandonné par les choses », bien, avoir peur, ça me rassure, un qui a peur, ça ne peut pas être un mauvais bougre.

Lire Pierre Vinclair c’est entrer dans une sorte de biotope puisqu’il est question d’habiter les terres, les fleuves, les mers, les ciels, les bords et les arrière-pays, et avec autant d’éléments, ça ne peut être qu’une écriture polymorphe. Il « a envie de gratter » dit-il quelque part. Et jamais sans les autres, tout se passe en quelque sorte entre l’eau et les autres, peut-on même dire. Pas d’opposition entre la sensation, la connaissance, l’art et la vie, vivons, écrivons et pas en dilettante, comment dire, en étant conscient de tout ce qu’on peut. Et, comme il le revendique, le texte lui aussi doit travailler avec effort. J’aime vraiment beaucoup cette idée d’effort. Dans la vie aussi je suis pour l’effort, dans le travail je suis pour l’effort, dans l’amour, dans l’amitié, dans tout. Les textes de Pierre Vinclair font un gros effort, pour autant rien n’est lourd ni pesant (le jazz, présent, le confirme). Comme il le dit ici et ailleurs « il faut foutre le feu », encore une fois je suis d’accord/ « un feu/tout ce que peut/faire/poème avec des mots/avec des choses, feu ! ». (P. 21)
Et puis « je ramène mes filles à la maison » (p. 274). Tout s’apaise, un geste de père, un geste cocon.

Je ne sais pas pourquoi j’avais peur, c’est un livre proche, inquiet, tendre, certes impressionnant (formes, sens) mais si j’avais su, j’y serais allée plus tôt.
C’est en principe l‘été, alors plongeons dans les Œuvres liquides comme dans la mer, tout scintille, tout fait signe : plongeons, même pas peur !

Isabelle Baladine Howald

Pierre Vinclair, Les Œuvres liquides, Flammarion poésie, 2025, 311 p., 25 €


« AU COMMENCEMENT QU’Y aura-t-il ? On ne sait rien
de ce que nous ferons lorsque la voiture sera garée,
toi muni de ton visage temporaire (visage de chérubin aux

yeux bleu vert, bouche clairsemée de dents de lait, joue
peinte de purée) remplacé la prochaine fois par un nouveau,
et moi qui sans plasticité ne change au contraire plus

guère que pour creuser, trancher mes propres lignes. Traversant encore
la Camargue exagérément lisse, je me doute que les filles
(dont les faces sont à peine plus stables que la

tienne) te feront tourner, hurler de joie, autour de la
table du salon. Prenant des notes je vous regarderai. Toi
métamorphose électrique, moi photogramme à développer comme en ce moment. » (p 92)


Complices

1.

Ce qui les précède et les sources
les ruisseaux, fleuves, vagues
qui massent la peau asséchée
de la Terre, où jaillit
déterminée ou vague en ses courants
contraires l’énigme
de ce qui compte, les personnes,
la lutte de la forme avec l’informe
Où ils naissent et perdent,
Sont les ŒUVRES
LIQUIDES, l’amitié leur poème
indissoluble pont
demeure planté là
dans la géographie. (P 125)



La poésie (en dix propositions) :

10. On peut encore espérer proposer une image vivante
       des lieux, gens, structures et tout ce qui nous arrive. (P. 290)



Et un poème d’Yves di Mano,
« J’essayais de ne pas repenser
Faire tenir quelque chose

Tout en laissant du
mouvement à l’intérieur

Que ça bouge que ça
flotte

(Pas exactement). (P 158)