Sarah Clément, « je suis déjà tombée » (III, 11, anthologie)


Aboutissement d’une résidence d’écriture dans le sémaphore d’Ouessant en 2023, ce recueil en triptyque avance à mots comptés, perdus, tombés


 

Septième livre de Sarah Clément, je suis déjà tombée creuse de tous les côtés possibles la notion de chute, de blessure, corporelle ou psychique. L’écriture est sèche et précise, comme un coup de ciseau. Mais l’entaille est en elle. Nus avons eu envie de partager cela sans commenter davantage là où il n’y en pas besoin. La panique est brute, la sécurité d’être déjà tombée ne change rien.

Comme Sarah Clément le dit : « y aller, maintenant », entre les blancs, dans les mots, dans le corps, dans la tête, de manière frontale, sur le fil d’un rasoir qui n’hésite pas.

Isabelle Baladine Howald

 

Accueillir la panique,
se trouver brutalement projetée en état de vacance
dans un temps à la fois long et court,
rien d’autre qu’écrire — panique.
Ca fait trop longtemps,
cachée tout ce temps, tenue à distance des mots
et plus encore du texte.
La tête s’embrume et explose tour à tour, le corps
aussi réagit — blessure,
saignements, crampes, insomnies surgissent à la place
des mots
comme des mots.


Aller chercher les choses qui ne s’écrivent pas,
y aller, maintenant.
p. 13


Je suis déjà tombée c’est ça qui est merveilleux je suis déjà tombée une fois  deux fois puis plusieurs cassé la gueule sur le mur cassé la margoulette dans la boue et me suis levé bossue relevée bosselée cassée je suis déjà tombée morte dans le trou de l’oubli dans la tombe oubliée je suis déjà tombée dans la pierre de l’oubli je suis déjà tombée du rêve et me suis relevée à vivre obligée à réparer la pierre boucher le trou gratter la boue remonter le mur oublier le rêve je suis déjà tombée pas plus morte qu’un renard écrasée sur le bord de la route seulement un peu vivante pas trop à vivre seulement respirer un peu pas trop à regarder un peu la pierre le rêve le mur la boue la tombe à dire un peu pas trop je suis déjà tombée et morte
p. 39

Déjà tellement tombée sans casser sans jamais rompre d’os aucun non mais cœur oui mais ventre oui tous transpercés de flèches de tous bords mis peau oui abîmée tâchée scarifiée grattée au sang mais âme aussi dénuée de fil dénuée de sens
p. 49

Sarah Clément, je suis déjà tombée, éditions Isabelle Sauvage, 2026, 66 p. 14€


voir la présentation du livre et lire un autre extrait sur le site des éditions.