Sandra Moussempès, « Sauvons l’ennemie », lu par Shaïne Cassim [III/4, Notes de lecture]


Shaïne Cassim explore pour les lecteurs de Poesibao, le monde poétique bien d’aujourd’hui et vivant jusqu’à l’os de Sandra Moussempès.


Il est une manière universelle de célébrer les poètes morts plutôt que vivants, April is the cruellest month ânonné chaque printemps nous le rappelle. Ici c’est un monde poétique bien d’aujourd’hui, et vivant jusqu’à l’os. Depuis un presbytère qui serait un décor de cinéma, où se projetteraient des images de Lynch, ou peut-être une chapelle en ruine – y retentit une chanson de Lana del Rey en boucle, une messe hollywoodienne au milieu de mauvaises herbes et de roses sauvages – Sandra Moussempès contemple une procession de femmes au langage désarticulé. Leur psyché est capturée par l’autre en elles. La petite fille imaginaire, sa dignité victorienne perdue, cette adolescente qui s’évanouit dans la perfection d’une image-toile d’araignée, vendue et consentante, ivre jusqu’à la lie de son époque, ou cette femme pleine d’esprit, élégante, ironique et dévastée, qui a gardé au cerveau la blessure faite au fer rouge par un homme parfaitement oubliable. Et on s’altère soi-même la lisant, notre reflet dans le miroir tremble, des silhouettes flottent sur nos mensonges, la permanence de ce qui nous a vaincus est nette, la mise au point au millimètre. Pourtant, on regarde ce travail magnifique – « Sauvons l’ennemie » – avec un sourire consolé. On se passe au cou un bijou rare, une illusion parfaite : la possibilité d’un coup de dés, la poésie. Un grand livre.

Shaïne Cassim

Sandra Moussempès, Sauvons l’ennemie,  Flammarion, 2025, 19€