Revue « Conséquence #5, Rodrigue Marques de Souza, Guy Viarre », lue par Romain Frezzato (III, 11, notes de lecture)


Une publication résolument historique qui livre le portrait de deux grands disparus de la poésie, Cédric Demangeot et Guy Viarre


 

En deux volumes (le numéro 4 consacré à Cédric Demangeot et celui-ci donc, consacré pour partie à Rodrigue Marques de Souza et Guy Viarre), la revue Conséquence aura perpétué le legs Fissile, la maison d’édition que Demangeot fonde en 2001 et qui publie les œuvres de deux des poètes majeurs de ce déjà vieux siècle, Rodrigue Marques de Souza et Guy Viarre. Poète du corps – du corps amoureux, du corps malade, du corps poétique de la langue –, Rodrigue Marques de Souza est ici représenté dans les deux versants de son travail, poétique et pictural. La série de poèmes intitulée le non venu, et dédié précisément à Viarre, tisse les obsessions du poète dans des lignes d’une beauté fracassante : « bouche de fatigue mâche avale la hampe nerveuse / mais à gorge reployée les fers tiennent les crocs obscurs // et lente lente salive qu’a l’organe de salissure / rien que rai saignant et plomb du dard dans la peau renseignée ». La tension linguistique court d’un bout à l’autre de cette suite hantée par la figure du disparu, Viarre. C’est justement le titre que Demangeot donne au recueil posthume (inédit) que Viarre lui a légué et qui se trouve ici intégralement reproduit. Du disparu nous fait retrouver Viarre là où Fissile l’avait laissé, dans des poèmes-fragments, des feuillets inflammables, des fusées aphoristiques dont le mystère toujours intact fait que macèrent et maturent longtemps après ces perles de sagesse nomade, ces lambeaux arrachés au cadavre du pire, dont l’incipit justifie à lui seul la lecture : « Continue d’exister, de faire avec les mouches. » On retrouve là, dans l’adresse, l’injonction, la contradiction, toute la poétique de Viarre. Lire du disparu c’est prendre des nouvelles d’un spectre aimé, d’un fantôme fréquenté, c’est renouer avec la joie, la violence, la méticuleuse compacité déjà inscrite dans les premières publications de Viarre, Finir erre et Devant le sel, parus tous les deux chez Unes en 1999 : « Aux heures blondes de ta voix mâche entre fougère et bougie cette chair effrayée. » Et que dire de ce lambeau qui brise, de ce vers au calibrage impeccable qui à lui seul pourrait nourrir tout un séminaire lacanien : « La maison est fermée sur l’érection des mères » ? Du reste, le dossier Viarre offre, à qui veut, de reparcourir l’œuvre du disparu dans une série d’articles et de relectures toujours éclairantes. Sébastien Hoët, David Huguet, Simon Guichard et Tašo Andjelkovski, discutent et analysent l’œuvre de ce poète-penseur aussi lumineux qu’hermétique et livrent des clés, des pistes de lecture, sans jamais passer sur l’émotion que suppose la confrontation avec ce que la poésie française a sans doute donné de plus violent, de plus réjouissant, de plus démesuré, depuis que le siècle est siècle et la poésie ce désert en rien natal

En cela, l’autre monument de ce cinquième numéro de Conséquence est sans conteste l’entretien d’une vingtaine de pages que le poète et éditeur Cédric Demangeot accorde à Victor Martinez en septembre 2015 et qui constitue à ce jour le témoignage le plus complet et le plus vibrant sur le poète, et la personne, Guy Viarre. Il est particulièrement émouvant de découvrir ces lignes après la disparition prématurée de deux des grandes figures de la poésie contemporaine française. Ce en quoi cette publication est résolument historique car elle délivre le portrait de deux poètes en prise avec la langue, le poème, l’époque, revient sur la création d’une revue éphémère et majeure, Moriturus, et retrace les grandes lignes de la biographie de Viarre, donnant à revoir un peu de ce frère perdu et dont nous sommes nombreux à conserver comme des reliques les bréviaires incandescents publiés au fil des années par Grèges et Fissile et dont Demangeot fut le premier lecteur : « ce que nous a laissé Guy Viarre de plus important, c’est son poème. C’est son écriture – qui troue d’un seul geste tout ce que nous avons connu et éprouvé jusqu’ici, en matière non seulement de poésie, mais en matière de pensée écrite. Pensée soudain simultanément décuplée et court-circuitée par le langage. Une fusée jamais vue. »

Le dernier tiers de ce gros volume est consacré à un « cahier poésie » donnant à entendre des voix contemporaines ou non. Le cahier s’ouvre sur la charge poétique poignante de la poète palestinienne Neama Hassan et son « Journal de Gaza » : « Le ciel ne répond pas / la tente n’abrite pas du froid / l’enfant ne comprend pas pourquoi sa sœur ne revient pas / le thé est tiède / la farine manque / et l’aube ne se lève plus ». À l’heure où le peuple d’Iran se trouve ravagé par les bombes des colons israéliens et états-uniens et tandis que Gaza continue d’agoniser dans l’indifférence quasi générale (entendre : la collaboration) des pouvoirs en place, il est d’autant plus vital de publier le témoignage poétique de Neama Hassan. La poésie est certes de peu de pouvoir face aux drones, missiles, et autres technologies de pointe barbares à quoi biberonne le capitalisme pourrissant, mais offre du moins de dire que la vie persiste, s’obstine, atteint par son chant un reste d’humanité commune. « Pourquoi notre sang est-il si bon marché ? » demande Neama Hassan et ce vers simple à lui seul dit tout de l’ère dans quoi nous macérons, jusqu’à sans doute n’être plus, sous cette forme bactérienne grandie en conscience, langage et pouces opposables, que du déjà disparu.

Romain Frezzato

Conséquence #5, Rodrigue Marques de Souza, Guy Viarre, Editions Fragmes, 26 €

Un extrait :

la voix que je dois
dire pour
reconstituer le
squelette
est perdue
d’eaux vives

le squelette
ne tiendra pas
la barre
il ne
gagnera pas
– debout –
la bataille
de sa combustion

renoncer
au squelette :

apprendre à
cesser le
travail compulsif
obsessionnel
pour se
ramasser

désormais
sans mouvement

Pauline Laborde, Celle que je dois naître