Louise Glück, « Vita nova », lu par Etienne Vaunac (III, 11, notes de lecture)


Poétique à l’usage des vies ordinaires et de l’autre côté. Ce n’est pas Orphée mais Eurydice qui inventa la poésie


 

« Si le moi
devient invisible, a-t-il disparu ? »
Vita nova


Gallimard poursuit à son rythme le rattrapage de l’édition (bilingue) des recueils de Louise Glück, poétesse américaine lauréate du prix Nobel de littérature en 2020 et décédée en 2023. À la date de sa consécration suédoise, pratiquement rien de Glück n’était disponible en français. C’était évidemment une honte. À partir de 2021, Gallimard fit paraitre successivement L’iris sauvage, Nuit de foi et de vertu, Meadowlands, Averno, Recueil collectif de recettes d’hiver, et donc désormais Vita Nova, dans une traduction – très fidèle à l’original – de Marie Olivier, spécialiste de l’autrice. Le recueil date de 1999 : il était temps d’en éditer la traduction, en effet.

Reconnaissable entre toutes est la voix de Glück. Sa poétique est une écriture du murmure, de l’indétermination, des oiseaux, du retour du printemps, de la texture de quelques meubles, des souvenirs d’enfance et des erreurs de jeunesse, de la difficulté d’aimer, du premier amour, du dernier amour. Le lecteur ne peut qu’être ébloui par cette poésie toute en finesse, de nuances et de douceur, où tout tient dans un mot ou un iambe inattendu – mais peut aussi basculer d’un instant à l’autre dans la détresse et la violence. Dans ce recueil, Glück met ses pas dans ceux de Dante et convoque, entre deux aveux autobiographiques, quelques grandes figures amoureuses de l’Antiquité : Didon et Énée (en dialoguant avec Virgile : le « brutal to love » introductif de la page 24 fait écho au « dulces exuviae » de l’Énéide), ou encore Orphée et Eurydice (Glück y retrouve un homonyme, mais virtuose d’une autre musique). Son précédent recueil, Meadowlands, décrivait déjà la fin d’un couple par le truchement de la relation entre Ulysse et Pénélope. L’Antiquité forme, avec l’héritage de la poésie américaine du quotidien, l’horizon de référence principal du geste poétique de Glück (Marie Olivier l’a bien montré). Comme à son habitude, la poétesse évoque d’une simple touche les petites choses de tous les jours – des gens qui achètent des tickets de ferry, deux sœurs marchant dans un jardin, un corps que l’on regarde dans l’eau du bain – et renouvelle le ton mélancolique de l’élégie moderne, tout en plaçant son art du dépouillement au service d’enjeux majeurs de la pensée. Quiconque se mêle d’écrire sait ce qu’il faut de travail, si c’est là ce que l’on recherche, pour aboutir à l’évidence de pouvoir émouvoir en quelques mots, toujours très justes, quand la poésie ne se distingue plus du silence. Un mot suffit pour tout changer. La poésie est le don de se taire dans toutes les langues, y compris celles que l’on ne parle pas – aimè-je à dire souvent. On peut presque lire Glück dans sa langue sans savoir parler anglais.

Le mot-clef de ce recueil est la vie. Le premier poème intitulé « Vita Nova » indique : « assoiffée de vie [hungry for life] » (p. 19). Passé et futur, présence et absence, joies et peines, vie et mort sont pour Glück inséparables, comme le recto et le verso d’une feuille de papier : on peut bien trancher la feuille dans l’inframince de son épaisseur, il y aura toujours un recto et un verso. Le propre du verso, c’est qu’on ne le voit jamais en tant que tel : nous ne voyons le verso que parce qu’il est devenu le recto, c’est-à-dire annulé comme verso. Tout phénomène, bon ou mauvais, a des faces tournées vers nous et des faces orientées autre côté ; inaccessibles. Le monde est tiraillé de l’intérieur par ce qui, de lui, nous échappe. Le monde n’est entier que « parce qu’il/éclata » (p. 43). C’est cet autre côté dont la poésie de Glück cherche à faire l’impossible phénoménologie portative (puisqu’il n’est pas dirigé vers nos sensations), et le faire à partir, non de la réflexion philosophique et conceptuelle, mais – et c’en est l’admirable paradoxe, qui en fonde toute la fécondité – à partir des impressions les plus anodines : une main que l’on touche, qui nous touche, « des éclairs/de lumière sur des surfaces nues » (p. 21) ; « quelque chose dépassant l’archétype » (p. 29). Il faut « être un témoin, pas un théoricien » (p. 93). La poésie témoigne que l’autre côté n’est pas de l’autre côté. La poésie est ce qui donne accès à l’inaccès de l’autre côté. Admirable idée – qu’on m’excusera de formuler dans ma langue et des mots que j’ai ailleurs employés, et qui est la grande affaire de l’œuvre de Glück. Eurydice, qui revient régulièrement sous la plume de Glück, en est l’emblème dans son passage insurmontable entre les deux côtés de la vie. (En 2006, Averno tirera son titre du lac napolitain tenu par les Latins pour une porte menant aux Enfers.) C’est précisément parce que l’autre côté n’est pas de l’autre côté qu’Eurydice ne peut pas revenir. Eurydice en est l’emblème… et le rêve (qui nous bascule dans un monde qui n’est pas ce monde). À quoi ressemble le monde quand on regarde de l’autre côté des phénomènes ? De l’autre côté de la lumière ? De cet autre côté, « dans le monde, il ne nous reste qu’un faible accès » (p. 71). Là réside tout le tempérament de la mélancolie glückienne.

Le poème « Descente vers la vallée » le dit bien : « la forme d’une vie humaine » a un côté orienté « vers la lumière » ; un autre « vers les brumes de l’incertitude » (p. 57). Le tour de force de Glück consiste à faire de ce qui, sur le plan psychologique, relèverait de la plus banale banalité, quelque chose d’autre par la poésie. Quelque chose qui a trait à ce que la poésie peut être de plus fondamental : la parole de l’être. Pour « regarder le monde », il faut tourner le dos à la lumière qui n’est qu’une « abstraction » (p. 57). Cet intense programme poétique et spéculatif est fixé dès le tercet liminaire, sorte d’exergue pour tout le recueil : pour écrire, il faut « changer ce que l’on voit » (p. 15). Écrire, c’est s’opposer à un monde qui est « contre le blanc » parce qu’il recherche « à sa place de la substance » (p. 22) ; c’est comprendre que « dans les profondes fissures, de petits mondes apparurent » (p. 43) ; c’est être « lasse des dons du monde, […] lasse que la matière me contredise constamment » (p. 81). Écrire, c’est s’éloigner de la lumière : « Et il méprisait la lumière, /dont la Grèce/avait la primauté » (p. 37). C’est quitter la lumière de l’étymologie grecque (le phénomène est « ce qui advient dans la lumière ») pour aller, d’une manière assimilée et à une tournure d’esprit plus romaine, vers « un monde matériel/jusqu’alors à peine considéré » (p. 39).

La seconde originalité de ce recueil repose dans son ambition anthropologique, que déclinent les précisions de cette « vie » : « nouvelle vie » (new life, p. 40 ; vita nova, p. 118), « nombreuses vies » (p. 43), « mourant le reste de ma vie » (p. 127). La révélation en est superbement orchestrée à la page 45 : « Voilà ce qu’est la mer/nous existons en secret. » Ces fissures dans la réalité par où passe le réel, ce sont les hommes qui « les fabriquent » (p. 43) : peines de cœur, rues de New York, bébés et forsythias, etc. En creux. Le réel est ce qui résiste au langage organisant la réalité. Toutes ces choses sont posées par Louise Glück sur un pied d’égalité : à une phénoménologie de l’autre côté correspond une ontologie plate. Le degré d’être est le même dans une pomme, Didon, le premier étage d’une maison ou un drapeau hissé par des soldats.

Tout cela aboutit à une forme de théologie sans dieu (puisqu’il n’y a pas d’être suprême). C’est le destin de toute cette lumière. « Oh, fille légère, comment trouveras-tu/dieu à présent ? » (p.65). Louise Glück aime les mots « âme » (p. 41, p. 51, p. 59, p. 65), « grâce » (p. 59), des idées comme la culpabilité héréditaire du péché (p. 41, p. 89), les situations empruntées à la rhétorique de la poésie du paganisme antique (« Le rameau d’or », « Reliques ») et les clins d’œil à la Bible. L’erreur ? « Je pensais que l’âme était la même chose que la conscience » (p. 105). L’inaccès à l’autre côté reste inaccessible tant que la phénoménologie du poème reste administrée par la conscience humaine et par ce que cette dernière peut percevoir. Le génie de Glück, antique et prémoderne, c’est de ne jamais parler d’elle au sens de la conscience, mais uniquement au sens de l’âme dans un geste pré-cartésien où l’esprit n’est pas seul à occuper le local où il loge. L’anthropologie glückienne est une anthropologie orientée autrui. Une poésie du « monde des morts » (p. 105). Glück dit je sans jamais ne parler que de soi. On a souvent fait l’éloge du plurivocalisme de sa poésie. Inidentifiable entre toutes est la voix de Glück : celle-ci n’est faite que de toutes les autres. Ni je ni nous, mais ils, mais elles. La poésie exprime la capacité à dire au revoir aux apparences et à soi-même pour aller dans la lumière de l’être et de l’autre. « Une fois suffit/pour dire au revoir à la terre » (p. 115). Pour dire au revoir tout en restant là pour le dire. sans être présent, comme dans une photographie (où l’on reconnaît toujours mal ce que l’on aime). La poésie de Louise Glück n’est pas une poésie de la présence ni de l’absence. C’est une poésie de l’inabsence.
L’autre est in fine – dans le second poème « Vita Nova » clôturant le recueil – un animal. La poésie, qui a fait exploser les limites, objectives puis subjectives, du moi, se niche ultimement dans un chien. Cet animal, non de compagnie, mais d’une « espèce compagne » (Donna Haraway) ; cet être d’humanisation réciproque et, en même temps, autre d’une altérité peu commensurable à la nôtre (hormis peut-être pour l’essentiel : vivre) ; ce chien « Blizzard », ce chien bizarre est le dernier avatar historique du poète. « Tu grandiras et deviendras poète ! » (p.122) – lui prédit Glück au moment de conclure. L’animal, c’est la pureté de l’anima. Nous poétisons par notre part animale. Les mythes antiques nous ont appris que la poésie (Orphée, Ovide) est le dire de la thérianthropie, de l’être humain, de sa transformation dans des formes animales.

Etienne Vaunac

Louise Glück, Vita Nova, Gallimard, 2026, traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Marie Olivier, édition bilingue, 128 p., 18€