Raymond Roussel, « Nouvelles impressions d’Afrique », entretien avec Hervé Lavergne par Mathieu Jung (III, 12, entretien)


Redécouvrir Raymond Roussel dans une édition augmentée de deux études, voilà de quoi vivre un printemps un peu… dingue !


 

 

« Plus tard, Raymond Roussel devint très ami avec Dieu. »
(Jean Ferry)





Mathieu Jung : Vous avez réédité Nouvelles Impressions d’Afrique (1932) de Raymond Roussel, texte fascinant, d’un écrivain non moins intrigant. Avant de nous pencher sur cette parution en particulier, j’aimerais savoir comment vous avez rencontré l’œuvre de Roussel.

Hervé Lavergne : Je me souviens que c’est par Michel Foucault que j’ai connu Raymond Roussel. Encore étudiant, à la fin des années 1970, j’avais lu avec transports Les Mots et les Choses et Histoire de la Folie, et j’avais poursuivi avec son Raymond Roussel, dans la collection « Le Chemin », chez Gallimard, sans encore avoir rien lu de l’auteur. J’ai commencé par Locus Solus en « Folio », puis j’ai acheté une par une les rééditions de Pauvert, avec leur couverture rouge, qui n’avaient pas connu un franc succès à leur parution, et qu’on trouvait facilement à l’époque dans les étals des bouquinistes pour quelques francs. J’ai ensuite parlé de cette découverte à des camarades de prépa – est-il besoin de dire que l’Éducation Nationale de l’époque l’ignorait superbement, et que jusqu’au bac nous n’en avions jamais entendu parler ?  – et Roussel et ses inventions sont vite devenus des mots de passe pour les roussellâtres que nous étions devenus au Lycée Hoche, à Versailles. Ce qui est amusant, c’est que juste après la parution de ma récente édition des Nouvelles Impressions d’Afrique, j’ai reçu un grand nombre de courriers et de messages, plus que pour aucun de mes autres livres, malgré des ventes inférieures : c’est la preuve que ce fonctionnement « sectaire » est toujours vivace, mais à plus bas bruit qu’autrefois. Espérons qu’à partir de janvier 2027, début de l’année Roussel organisée par France-Mémoire (il n’est jamais trop tard pour bien faire), Roussel et son armée des ombres se lèveront, comme l’espérait Jean Ferry…


M. J : On espère effectivement que Roussel trouvera quelque écho dans un avenir le moins lointain possible… Votre édition des Nouvelles Impressions d’Afrique a ceci de particulier qu’elle propose, en annexe, les études que lui consacra Jean Ferry. Celles-ci, bien connues des rousselliens, étaient devenues depuis longtemps difficiles, sinon impossibles à trouver. Cette parution est donc un double événement : on peut relire ce texte de Roussel ainsi que les savoureux commentaires de Ferry, déjà salués par André Breton. Quels ont été les principes qui vous ont guidé dans ce choix ?

H. L : L’occasion de cette réédition est d’abord un heureux hasard : la récente découverte du numéro consacré à Roussel par la revue Bizarre de Jean-Jacques Pauvert en 1964. Celle-ci n’usurpait pas son nom avec cette livraison, qui comporte parmi d’autres curiosités une notice complète de montage de la Machine à lire les Nouvelles Impressions d’Afrique due au pataphysicien Juan Esteban Fassio, à côté de laquelle les modes d’emploi d’Ikéa sont des merveilles de limpidité (cela n’empêche pas qu’on pourrait en faire aujourd’hui une application pour smartphone, permettant de lire les NIA dans les transports en commun, dans une sublime réconciliation de l’écrit et de l’écran). Dans ce numéro figurait aussi la deuxième étude de Jean Ferry sur les NIA, portant sur les chants I, III et IV seulement, et que les Cahiers de Pataphysique venaient également de publier. Il ne m’a pas été difficile de retrouver la première étude, décortiquant le chant II (le plus long), ainsi que d’autres textes de Roussel, publiée en 1953 par Éric Losfeld dans son éphémère maison d’édition Arcanes. La petite-fille de Ferry, dont l’adresse m’a été communiquée par les éditions Finitude (qui ont récemment réédité Le Mécanicien et autres nouvelles de Ferry), m’a autorisé gracieusement à reproduire les textes de son grand-père, de même que le Collège de Pataphysique. Ces détails ne sont pas inutiles, car ils montrent que « la petite édition littéraire » est une chaine solidaire faite de bons procédés, et non une arène sauvage où les droits s’arrachent à coup d’enchères en devises fortes. Passons.
Quant aux principes qui m’ont guidé dans ma réédition, ils sont très simples.
1. Parvenir enfin à lire les NIA après quarante ans de fréquentation intimidée de ma part (motivation éminemment roussellienne et égoïste, car Robert de Montesquiou dans son essai sur Roussel, Un auteur difficile, concluait que Roussel avait finalement écrit « ce qu’il voulait lire »).
2. Rendre les deux études de Ferry parfaitement complémentaires et homogènes : en effet, l’étude du Chant II ne comportait pas dans les marges les vignettes des gravures de Zo, en raison je suppose du petit format du volume d’« Arcanes ». En revanche Ferry y indiquait très précisément la correspondance entre chaque gravure et le vers qu’elle illustrait, grâce aux indications données par Roussel à l’artiste, retrouvées par Michel Leiris (c’est un des apports essentiels de Leiris et de Ferry, une tradition fautive depuis Pauvert faisant des gravures un simple expédient pour épaissir le volume – ce qu’elles étaient aussi ! – niant tout rapport entre texte et images, au point de reléguer ces dernières en fin de volume). Ferry avait en revanche commandé une vingtaine de dessins à la plume en grand format pour expliciter certains vers du chant II. J’ai pris le parti d’ôter ces images (à mon goût un peu démodées, et qui n’éclaircissent pas grand-chose), pour les remplacer par celles de Zo, comme Ferry a fait pour les autres chants. Le choix d’un grand format me le permettait, et j’ai l’intime conviction que si Ferry avait disposé d’un espace suffisant pour sa première étude, il aurait fait comme il fit plus tard dans la seconde. Me demandant pourquoi Ferry n’a pas ajouté son analyse du Chant II à la livraison de Bizarre de 1964, je suis arrivé à la conclusion, en lisant les joyeux mémoires d’Eric Losfeld, Endetté comme une mule, que ses rapports avec ce dernier s’étant détériorés, il n’en avait pas obtenu les droits. S’il avait été bien conseillé (mais la loi sur la propriété intellectuelle a été rigoureusement formalisée depuis), il aurait appris que « Arcanes » ayant été liquidées en 1955, il récupérait automatiquement les droits cédés à son éditeur.
3. Pour achever de rendre la fusion des deux études fluide et logique, j’ai simplement déplacé en tête du chant I l’introduction méthodologique que Ferry avait écrite en 1953 pour le chant II. Cela s’ajustait à merveille, je ne crois pas en avoir changé un seul mot.
Pardonnez la longueur de ces explications, mais rien n’est jamais simple quand on parle de Roussel.


M. J : Vous êtes tout pardonné. Roussel ne vous en tiendrait aucunement rigueur. Il serait sans doute ravi de se voir aussi joliment réédité, en grand format. Cela permet des lectures en grand de l’impossible texte. Enfin une édition des NIA que l’on peut marginer à sa guise ! J’ai, pour ma part, éreinté différentes éditions de ce poème sans jamais réellement en découvrir la clef. D’ailleurs, entre nous, est-ce bien sérieux d’annoncer, sur la couverture de cette réédition que le texte a été « décrypté » ? Ferry a ouvert la voie d’une exégèse joueuse et féconde, mais de là à décrypter les NIA… 

H. L : Décrypter, ou déchiffrer, je tiens à ces termes qui décrivent rigoureusement le travail de Ferry, semblable à celui de Champollion sur la pierre de Rosette – d’ailleurs, le chant II est censé se dérouler dans « Les jardins de Rosette » !
Ferry permet en effet une lecture littérale du texte, d’abord en désincarcérant celui-ci de son armature de parenthèses, ensuite en explicitant chaque vers de façon très fine. Certains sont si coriaces, dans leur prosodie compacte et torturée, que Ferry avoue son impuissance à clarifier les vers 129 à 131 du chant II – que voici, au cas où des amateurs souhaiteraient s’y atteler :

       – pour un rouleau clos qui débute
Comme ex-bobine à neuf ruban, un poussiéreux
          Tambour après l’étape ;

Mais c’est la seule lacune de son travail de déchiffrement.
Quant à l’interprétation des NIA, leur clé ultime, c’est une autre affaire, et Ferry s’est interdit de la rechercher, laissant ce travail à ses successeurs, comme Michel Leiris, Michel Foucault et Annie Le Brun, que je cite longuement dans mon introduction. Quelle est par exemple la signification des nombreuses « séries » d’exemples baroques qui dévorent chaque chant de l’intérieur, au point d’en représenter parfois les neuf dixièmes : les questions stupides, les caprices de la fortune, les choses qui rétrécissent, les choses qui ne diffèrent que par la taille et qu’on ne saurait confondre (402 occurrences pour cette seule thématique !), etc. ?
Je crois que c’est Annie Le Brun qui en a donné une des clés, en montrant un écrivain exténué qui avait épuisé toutes les ressources de l’écriture et qui voulait par ce texte sans précédent et sans successeur mettre un terme non seulement à son œuvre, mais à toute littérature. Cela de façon lucide et maîtrisée, car Roussel n’était pas fou au sens clinique à la fin de sa vie. Il approchait de la folie de façon « asymptotique » mais n’y touchait pas encore. Le texte et les gravures des NIA, dans leur apparente gratuité, sont ainsi un « désastre, au cours duquel Roussel perd tout espoir d’opposer à la mort le grand simulacre des Mots », conclut parfaitement Annie Le Brun.


M. J : Mais on peut dire qu’il reste quelques lecteurs casse-cou ainsi que de vaillants éditeurs (parfois les mêmes personnes) pour garantir « un peu d’épanouissement posthume » à Roussel, comme il le souhaitait dans Comment j’ai écrit certains de mes livres. Les Feuillantines ne s’occupent d’ailleurs pas que de Roussel. Vos intérêts sont pour le moins variés. Pouvez-vous nous en dire davantage quant à votre ligne éditoriale et à vos motivations ? 

H. L : Notre ligne éditoriale est à la fois modeste et présomptueuse : publier les livres qui manquent, plutôt que des livres en plus, voire en trop. C’est-à-dire des essais, des romans importants et lisibles par le plus grand nombre, mais jamais traduits en français, ou jamais réédités depuis leur première publication. À cet égard, notre collection la plus emblématique s’appelle « Dans la bibliothèque de… » : elle recueille des livres qui étaient les livres de chevet de grands écrivains ou de grands artistes, mais qui sont passés sous les radars des éditeurs français. Après Nabokov, Dickens, Koestler, Renoir, nous publierons à la rentrée des textes inédits, ou presque, qui ont fasciné Jules Verne ou Chateaubriand… La même exigence démocratique de « la rareté pour tous » guide les choix de nos beaux livres, ou de nos rééditions de classiques, dont nous essayons de proposer des formules « enrichies », comme pour l’album primo-avrilesque d’Alphonse Allais ou pour les NIA. Les Feuillantines lavent plus blanc !
Quant à nos motivations, à mon associé Pierre Hessler et à moi, c’est d’abord égoïstement, comme pour nombre de petits éditeurs, d’enrichir notre propre bibliothèque… Mais sans perdre le lecteur, qui reste au centre de notre travail éditorial : préfaces, notes, documents sont là pour faciliter sa lecture. Il arrive d’ailleurs que certains d’entre eux nous suggèrent des idées.


Raymond Roussel, Nouvelles impressions d’Afrique, avec deux études de Jean Ferry, Les feuillantines, 2026, 520 p, 26,90€