C’est un livre léger comme une aile, en ville comme à la campagne, entre une tour ou bien un arbre.

C’est un livre aérien, désignant d’une plume le temps qui passe mais aussi celui qui ne passe au fond pas. Un oiseau passe, un oiseau est passé, espérons qu’un oiseau passera toujours.
Karine Miermont a déjà écrit le très beau Vies de forêt (l’Atelier contemporain, 2022), voici Les instants les merles (même éditeur) qui donne de multiples voix à écouter. Dans le trop plein de bruit d’une ville, arrêtons-nous et écoutons les sons. Le plus frêle mais parfois le plus insistant sera celui d’un oiseau, peut-être.
Un merle a le chant vif, joyeux, presque insolent. Pas toujours très long mais comme des tirets dans un sens puis dans un autre, en haut, en bas, en diagonale, avec sa tête qui pivote rapidement et son œil brillant. Il est vif, il voit tout mais en un sens il s’en fout. Ce qui l’intéresse, c’est de chanter :
« Certains humains y sont d’ailleurs sensibles
je les vois s’arrêter près des quatre arbres et chercher
trouver le merle et rester là
un instant à l’écouter » (p.11)
Il y a parfois du Verlaine dans cette poésie-là, « le ciel depuis la petite fenêtre du toit » me rappelle « le ciel est, par-dessus le toit, / si bleu si calme ! / un arbre, par-dessus le toit/ berce sa palme ».
Il y a ce Paris que nous avons redécouvert plein d’animaux au temps du confinement, libellule ici (p.19), grues cendrées en bande (p.15) mais aussi un petit avion qui se prend pour un oiseau ou l’inverse (p.27), on se surprend à suivre les va-et-vient curieux de Merlette, ou du pigeon à l’aile prenant le sens du vent, ou de la buse au bord des route.
L’inquiétude écologique rôde, le moineau grillé tombé du ciel lors des incendies de Californie, la fragilité du Grand Tétras dans les Vosges.
« Une abeille sur une marche du métro » (p.83) a dû s’égarer, humer une fleur sur un balcon, se poser pour se reposer.
Il y a ce théâtre d’oiseaux, avec le sens de la mise en scène, et qu’il faut parfois carrément « tonitruer » pour se faire entendre (p. 87, poème ci-dessous), « ont-ils peut-être même le sens du cercle » (p.91) quand on regarde les photos de Bernard Plossu, l’arc parfait d’un vol. On retrouve la forêt et ses habitants furtifs dans la dernière partie du livre, cerfs, lynx, enchantés par d’autres multitudes d’oiseaux, ou, jamais vraiment domestiqué, ne nous y trompons pas, le chat dans la maison…
M’effleurent d’autres livres, ceux de Fabienne Raphoz, de Jean-Christophe Bailly, ou Habiter en oiseau de Vinciane Despret, je les laisser passer en dérivant.
Je me dis qu’il n’y a rien à commenter, à analyser, il faut juste lire. Poésie du plus simple, inquiétude, parfois tristesse pour le sort à venir de la vie à venir, et observation émerveillée. Je conseille une après-midi calme sur un banc, à lever la tête (les oiseaux nous invitent à penser ou rêver vers le haut), ne penser à rien pour une fois, à être juste ici et maintenant, à chercher les tourterelles dans le pêle-mêle vert du saule, à reconnaître les signes d’automne au nombre de corneilles sur les fils, à avoir les mâchoires qui grincent quand elles criaillent, à repérer le premier pépiement au petit matin ou le premier trille annonçant le printemps.
Et en fin de compte, quand ils chantent, nous nous taisons enfin.
Isabelle Baladine Howald
Karine Miermont, Les instants les merles, photographies de Bernard Plossu, L’Atelier contemporain, 2026, 20€
Combats de coqs
Des pensées de crêtes
de forêts
de clairière de prés
de vies
des pensées de grand oiseau
Grand tétras Grand Coq de Bruyère
tandis qu’un matin au tribunal
c’est l’audience des citoyens
leurs paroles sages et éclairées
contre ce projet aberrant inepte coûteux
oiseux projet de grand oiseau capturé
De Norvège transporté vers le Sud
la France les Vosges
Des pensées de Grand Duc
de chouette chevêchette
de nictale de Tengmalm Gélinotte des bois
toutes ces vies animales végétales
fongiques microbiennes
à préserver encore
à protéger vraiment
(p. 81)
Lyre
Ils ont le sens du son
le sens de sa meilleure propagation
de leur voix qui porte
quand ils stationnent non seulement en hauteur
mais aussi face à une surface qui réfléchit
mur qui renvoie qui entoure qui encadre
Chanter devant un ou plusieurs immeubles
comme une scène une arène une enceinte
pour que cela résonne
il y a ce savoir chez eux
un savoir de théâtre, d’église, de temple
faire résonner sa voix la faire entendre
chanter pour soi et les autres
tonitruer
(p. 87)
Mappemonde
Il faudrait survoler la ville
écouter repérer tous les havres
dès que jardin, arbres en relais, passages
dessiner l’écho de leur voix
la carte de leurs chants
à cette heure du point du jour
le règne de leurs voix
non entravées par les sons de la ville
l’heure de leur règne sans partage
dessiner une mappemerle
(p. 63)