Grégory Rateau, « Le pays incertain », lu par Murielle Compère-Demarcy, (III, 12, notes de lecture)


Murielle Compère-Demarcy explore ici la langue de Gregory Rateau et avec ceux qui la hante, Giauque, Duprey, Prevel surtout et Artaud.


 

Je ne suis pas du même pays que le vôtre, affirmait Léo Ferré pas loin de son île de La Solitude, posté tel un phare au milieu d’un « (…) balancement maudit / qui met le cœur à l’heure » ; telle une lumière émise au loin, souvent au milieu de nulle part et qui, contre vents & marées, clignote afin d’émettre, dans l’infini de la mer, l’immense solitude des signaux d’existence. Depuis donc, une insularité de poète, reliée à l’archipel des autres et du monde, puisqu’une certaine reconnaissance a lieu : Prix Amélie Murat et Renée-Vivien en 2023, Prix Rimbaud en 2024 –Grégory Rateau se démarque d’une solitude aussi nue que celle d’un Francis Giauque, d’un Jean-Pierre Duprey, d’un Jacques Prevel, aussi d’un Artaud, qui restèrent, eux, cloués aux portes du silence, dénués de toute reconnaissance ou de tout secours. Cette différence n’empêche pas le poète contemporain de reconnaître comme des frères, certes maudits, ces compagnons des routes de la faim qui n’apaisent jamais, qui creusent le désir aussi loin que ses parts manquantes, sans connaître ni répit ni repos. Car la révolte commune scelle le lien :

 

Artaud n’est plus le Mômo
ton nom n’est plus Prevel
tu n’es plus rien
ta révolte si

 

S’adressant à Prevel comme à un frère de misère, s’adressant aux lecteurs qui cherchent le Poète − Grégory Rateau avance lui aussi, et nous emmène, vers Le Pays incertain où l’horlogerie de l’âme n’a pas les battements de jours ordinaires, où la rondeur du temps se heurte à la quadrature de ce qui l’habite au plus profond comme une arête dans la chair, une brèche intarissable de l’être et laisse la trace d’une « opacité sanglante » sur l’esprit lapidé du poète maudit dont les mots « noirs de soleil » ne cessent d’encrer les pages de nos mythologies personnelles. 

Entremêlant son destin à celui de Prevel, éternel sevré du texte-souffle qui nous précède et nous transcende, qui nous traverse de la tête aux pieds et vice versa dans l’expérience littéraire immersive de l’univers poétique qui nous trans-porte − le poète sur le chemin d’un compagnonnage posthume avec ses frères de fortune sait que « la vraie vie est ailleurs » et que la changer est impossible : « à défaut de pouvoir changer le monde, disait Joseph Delteil, je préfère en changer »

 

Inventons nos propres rituels !

 

lance Grégory Rateau puisqu’au moins, la poésie révolutionnera notre regard et fera de nous les voyants indociles de plus en plus affûtés/affamés à faire plier la raideur obstinée, l’esprit borné, l’aveuglement de certaines volontés mal ou insuffisamment formées aux débordements sobrement enivrants de la créativité. Nous, poètes jusqu’aux os, irons « filer de l’autre côté » !

 

En premier lieu le décor est planté et prend la forme d’une épopée. La petite épopée de l’enfance, avec l’invitation à sortir du cadre, vers l’Infini baudelairien de l’imagination ou whitmanien des Feuillets d’herbe ou on the road work in progress de la Beat Generation. Attablé au Festin nu des sensibilités hyperactives dynamitant et ressuscitant le langage de ses cendres, le poète fracture « la terre sous ses semelles en partance » et fais « de ses rimes des sacs remplis de colère ». Il sait que les portes du langage poétique sont sur notre route, il nous suffit, 1. de les y voir, 2. de vouloir les pousser pour, dès le seuil, s’aventurer. Âmes sensibles bien entendu s’abstenir, l’ici de l’ailleurs n’est pas de tout repos et le « sale petit raté » collé au mur pourrait bien un jour le franchir pour déstabiliser ce qui stagne et prendre le large depuis sa tête et l’amener, « usant de (sa) langue », à faire reculer le trait de côte afin de rendre à la mer en allée son territoire et à l’océan son éternité. L’éclatement du moi s’opère dans le même temps que se brise le dormant des fenêtres, ouvertes au grand large vers le voyage des départs nomades sur les routes de la faim du monde des mots…

 

(…) j’ai beaucoup trimé, assis en croix tel le Sauveur, à mimer mes départs, à l’horizon des grands mats, (…) Jedi défroqué, laser fendant sa propre épopée, mes parents le sentaient, ils ont dû inventer de nouveaux repères, entortiller leur fils, même les murs autrefois de coton étaient tout imbibés, hors frontière, mes rêves aussi circulaient sans-papier (…)

 

Positionné depuis des miradors temporels où seule chasse la mémoire, le poète nomade revient sur le lieu de sa vie d’ado’ de banlieue, « de l’autre côté du périph’ ». Il les regarde, les anges noirs damnés « jeunes illusionnés fraîchement débarqués » dont est sillonnée de larmes la vallée-tonneau des danaïdes de leurs rêves trop grands, de leurs faux espoirs. Il les regarde, toisés par les « âmes mortes » qui les jugent et dont les mots, secs, stériles, « ne traverseront jamais la terre ».

 

« En compagnie de Prevel » (deuxième partie), le poète continue de traverser Le Pays incertain et La conspiration du réel revient faire tourner du destin :

 

Des ennemis par milliards
conspirent
à longueur de bonsoirs
sur tes
Poèmes mortels
ils tirent à la Courtepaille :


                        ce sera à celui
                        qui le premier
                        fera de tes vers
                        la plus belle boulette
                       
immortelle

Les marchands de poèmes valent sans doute les vendeurs de rêve et si tout se consomme, tout se consume, et « bien trop poète » Prevel continue à boire/à croire

 

tu tends la main
               à ton époque
             et ses hypocrites
             tutoiements

Si le désespoir peut être la forme supérieure de la critique (Léo Ferré), ici la lucidité fait office de révélation du réel et le retourne et l’accroche à l’air libre dans la grande lessive du ciel, histoire de le dévoiler et lui faire la peau par « les mille voix rauques / les recoins possibles du réel ».

Ainsi se réaliserait l’un des « souhaits » (troisième partie) du poète Grégory Rateau de voir « la langue (prendre) le grand air » ; la langue, recréer le monde ; le monde, recréer la nuit, le jour ; redonner naissance à la vie par les mots : « La première entreprise fut une fleur qui me dit son nom », affirme « Aube » dans le poème des Illuminations. Pour cela un courant ascendant salutaire devra se lever : un courant ascendant salutaire : solidaire. Avec, « branchée sur des voltages meurtriers » la voix de Prevel montrant la spirale circulaire du ciel, là où les vautours rôdent ; là aussi où l’un d’eux, parfois, royal invisible, trace l’abîme aux contours des cimes et nous alertent de son CRI, absolu, pourvu que notre écoute soit ouverte.

 

 

Je suis de retour :
revisitant les plis de ma ville, sans amertume le visage égaré derrière des lunettes noires comme Léaud avant moi. Orphelin des bistrots, Je vois l’ami de loin mais il passe son tour, prend mon souvenir dans ses bras. Sortant du bar, une goutte me tombe sur le crâne, la piqûre du baptême, les mêmes trottoirs, brouhaha de poèmes. Sur les boulevards entre deux trenchs, Miles coule un jazz. La nuit remonte des catacombes, les trottoirs se vident, ma renaissance est complète.
T’es trop polar ! me lance le vieux poète, la main rongée, battant fièrement la mesure sur son comptoir.
Je lui réponds :
compagnon
j’ai trop longtemps traîné
ma rancune dans les périphéries
comme tu traînes aujourd’hui ton membre fantôme
j’ai ourdi des sabotages pour brûler mon avenir
redistribuer l’échec
nourrir encore et toujours ma rancœur
des ennemis sans visage que je voyais partout
masques de Bacchus la panse remplie de soleil
jouant l’éternité pour quelques bulles
avec une aptitude à vivre là où je n’avais que mes rimes
même les yeux fermés, ils étaient là
identiques à mon propre reflet et usant de mon passé
pour tuer en moi tout héroïsme

 

 

Murielle Compère-Demarcy

 

Grégory Rateau, Le pays incertain, La rumeur libre, préface d’Alain Roussel, 2024, 64 p, 17 €.