Hélène Sanguinetti répond ici aux questions posées par Isabelle Baladine Howald à propos de son dernier livre paru, Jadis, Poïena
Isabelle Baladine Howald : – Hélène Sanguinetti, en voyant votre titre sur la couverture puis en lisant le livre, Poïena a pris pour moi différentes « allures » et diverses sonorités.
Un prénom, féminin – on l’entend page 47 avec Poïenaaa ! – qui n’est pas Poïema, mais semble un féminin du poëin grec, qui signifie faire, ici un faire au féminin.
« Poïena, c’est d’abord l’autre nom de son amour (perdu), de la vie (continuée) », ce thème du deuil est le fil rouge de ce livre, nous y reviendrons.
Et peut-être une Muse que vous envoyez aussi bien promener par instants (j’entends presque : ouste !!) ?
Quand et d’où est venue cette personnage ?
Hélène Sanguinetti : – L’origine remonte à une statue en terre que j’ai faite en 2013 et qui d’ailleurs me regarde au moment où je vous réponds, une statue de 30 cm en terre rouge, engobée, polie au galet, polychrome. Je l’ai appelée « Poïena », comme mentionné en légende sur la 4e de couverture : « Poïena, terre cuite polychrome de l’auteure, 2013 » Et j’ai désiré la voir sur la 1e, veillant en bas, à gauche, à demi-cachée puisque c’est « un secret ». Et sur la 4e, plus enfouie encore, car de dos.
C’est la deuxième fois qu’une de mes créations est à l’origine d’un livre. Je pense ici à Alparegho, de plâtre, de carton, devenu Alparegho-pareil-à-rien1.
Cette Poïena m’a été inspirée par une statue de style chinesco trouvée un jour dans l’un de mes ouvrages d’art précolombien. Drôle de « fille », fascinante avec sa tête ovoïde, et ses trois bandes rouge brique sur la joue droite, jambes coniques, écartées, en position d’accouchement. Le nom que je lui ai naturellement donné, formé, comme vous l’écrivez, à partir du « poien » grec, reçoit ce « a » final, marque de son féminin. Son aventure a commencé là, j’ignorais alors qu’elle deviendrait un livre.
Elle m’a ouvert tout le poème, et va habiter plusieurs « réalités », appartenant à des âges et des espaces très différents, des bonheurs et des catastrophes, de la joie et du désespoir, se transformant par des glissements imprévisibles, comme dans tout poème, qui existe par ce qui nous dépasse. Symbole de la parturiente qu’elle est, qui veillait aussi au bon voyage des morts dans les tombes à puits, c’est un peu comme si c’était toute la vie, et la mienne notamment, qui passait entre ses jambes, si je puis m’exprimer de la sorte, et la mort. La maladie, la disparition, ET la vie continuée, et ininterrompue.
Le sous-titre est une traduction du mot, et c’est le nom même de ce qu’elle est : poème.
Une poème, son côté féminin étant évidemment élue. Poïena, c’est finalement la volute sur la coquille de l’escargot. Comme une image d’éternité, de permanence. Sans début ni fin.
Quant aux Muses dont vous me parlez, oui, je les envoie promener ! J’ai toujours détesté obéir, être soumise, etc. OUSTE ! oui.
I.B.H. : – Il y a ce e de une poème, qui me fait terriblement rêver. Un e blanc, selon Rimbaud, un e qui ici pourtant n’est pas muet.
De plus la lettre e est souvent féminine, j’imagine que c’est volontaire, mais peut-être aussi presque une proposition grammaticale ?
H.S. : – C’est tout à fait volontaire et à notre époque où la question du genre est si importante, j’ai vécu joyeusement le fait d’attribuer à ce mot une liberté de sexe. Le « e » est féminin, voici donc le masculin « poème », devenu épicène, ici, laissons un peu la place aux Filles ! Ce qui ne veut pas dire que les garçons auront disparu. 😂
I.B.H. : – N’oublions pas le Jadis, qui ouvre le titre. Poïena ne peut être qu’ancienne, voire antique, grecque. Et le jadis du texte de la fin du livre, Fille de Jeanne-Félicie, n’est pas le même que le jadis de Poïena, ils se croisent forcément dans le temps. Jadis étant d’un temps que nous ne pouvons plus dater, Pascal Quignard en a si bien parlé, en quelque sorte dans la nuit des temps. Ces deux jadis dans ces deux textes sont-ils les mêmes pour vous ?
H.S. : – Quand j’ai relu Fille de Jeanne-Félicie à la demande d’Yves di Manno, pour percevoir de possibles échos avec Jadis, Poïena, j’ai retrouvé un texte que je n’avais pas lu depuis longtemps, et qui m’était encore familier et presque étranger. Surprenante impression. Seule reconnaissable, en sourdine, la petite musique d’une « primitive confidence » comme je l’ai écrit dans l’avant-propos. Le terme de « primitive » correspond assez justement à mon ressenti, et il est là dans Poïena aussi, c’est-à-dire quelque chose de l’origine, d’un grand jadis « oublié » par nous. Mais vivant au présent dans le poème. Cela sort de la brume, c’est impalpable, la douceur de la robe d’un fantôme, le hennissement d’un petit cheval des cavernes, l’appel d’un corps calciné retrouvé sous la cendre de Pompéi, etc. La présence récurrente de ma passion pour les mythologies, les chants rituels, les poésies « premières », des deux côtés du monde, les arts premiers, les contes, grecs, celtes, latins, de la Rome antique, que sais-je ! m’entraînent intuitivement vers l’origine, et me pose la question du Qui suis-je. (Je ne suis personne tant je suis tout le monde !). Et c’était une question centrale à l’époque de l’écriture de D’ici, de ce berceau. Elle ne m’a pas vraiment quittée : « qui suis-je, d’où viens ? où/ vais ? » (p.48).
Et le poème va ainsi sur une double route : passé étroit, « anecdotique », du destin particulier, personnel, avec le grand passé de l’histoire universelle déposé dans les textes, les archives, les chroniques, aussi porté par les mythes.
Et c’est ici qu’est le point de jonction sur le jadis entre ces deux livres. Ce grand jadis qui existe depuis l’origine du monde, de l’humanité, de l’être dans toutes ses facultés de penser, et dans tout ce que l’histoire nous a transmis depuis toujours. Et le petit jadis, nourri dans ce terreau, qui aura sa place car il s’agit toujours que le poème se charge de tout, et le tout imbriqué, tressé, du plus grand au plus minuscule, l’un n’existant pas sans l’autre…
Je voudrais cependant ajouter qu’en poursuivant dans ce sens-là, je retrouve une de mes sensations majeures d’alors : le poème, permettant, et pour ma part exigeant, l’illimité dans l’espace et dans le temps, me dépossède de mon petit « je ». Il n’y a plus de distance, tout communique. Qui suis-je quand mon sang, ma peau, mes doigts, sont faits de celles et ceux qui furent donc déjà ceux et celles qui seront ? Qu’est-ce qu’aujourd’hui qui porte hier et donc demain ? Émotion. Et j’ajoute maintenant que nous sommes dans ce(s) jadis, le grand et le petit, ils nous contiennent, notre présent est le jadis de demain, demain deviendra hier : « tête est fracassée/ d’y penser », p.18. 🙃🤣
I.B.H. : – Les Enfuies sont-elles aussi des muses (« Dansez-vous encore/par rouge lune/vos voiles rubans fatrassés/ MUSES » (p. 17), et que signifierait alors cette fuite, toujours vers le jadis ? Pouvons-nous les retrouver ? Le voulons-nous ? Pas sûr, si nous vous lisons : « CREVEZ M.U.S.E.S. ! » Il y a là un vrai refus.
Cela pose la question de la forme du travail du poète qui ne connaîtrait plus la muse, qui compose sans elle, mais est-ce pour autant une absence de chant dans son oreille ?
H.S. : – Oui, Les Enfuies sont des Muses, des drôles de Muses, qui ont perdu de leur superbe et de leur beauté, et que le poème met au pilori jusqu’au « CREVEZ » que vous citez justement.
Non, il n’est pas question de les retrouver, elles ne seront plus nommées d’ailleurs, je dirais presque qu’elles sont là pour le « folklore » au sens familier du mot. Je reprends le cliché de la Muse. Avec toutes les images ressassées qui s’y rapportent qu’on trouve autant dans la littérature que dans la peinture ou la sculpture. Et notamment leurs attributs conventionnels : solitude, lune, bois, voile, danse. Ces dames-là (pourquoi pas des hommes, mais c’est une autre question, intéressant peut-être aussi de noter que le mot « muse » n’a pas de masculin), je me suis amusée (pardon du jeu de mots) ici à les interpeller façon vocatif latin des Parnassiens ou des Romantiques, leur collant « un cou de girafe » et « inventant » le lieu de leur disparition dans la nature : « gisement d’or désaffecté/ vu d’avion, elles vivraient là », p.43.
Je me souviens de cette répartie de Francis Bacon à David Sylvester : « Vous n’allez pas imaginer que je me crois ‘inspiré’ : je crois seulement que je reçois ».
Et qu’éponge, j’absorbe, on absorbe le monde et on l’exprime, « mon » poème n’est qu’un ‘jus de monde’. 😂
Cela dit, les Muses appartiennent à ce jadis sur lequel vous m’interrogiez précédemment, marquant un temps ancien, presque sans âge, de fait, elles appartiennent à ma mythologie personnelle, et nous avons peut-être en commun, vous et moi, la plainte de Du Bellay, quitté par son inspiration : « Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient. » (Les Regrets). Évidemment, et avec le même phénomène que pour Du Bellay, elles continuent à exister, même si c’est pour ma part, côté refus.
La forme de travail du poète a changé bien évidemment. Voyez, pour ma part, cela fait très longtemps que je n’écris plus avec mon stylo, que j’ai besoin du grand écran de mon ordinateur pour que dans ce vide je puisse m’en aller planter le corps du poème à naître, assister à la poussée des racines, les faire se croiser là-dedans, tailler, couper dans cette matière faite de tout, c’est extrêmement concret, visuel, sonore. Quel que soit le livre à venir, il va coûter, je parle du moins pour moi, qui suis lente et rarement satisfaite. Le travail d’un livre reste immense. Il faut menacer (ou séduire ?) nos « bourriques » pour qu’elles avancent, et je pense soudain à un vers de Fille de Jeanne…, « Hue, les mots ! », p.116, proche finalement de ce sentiment quelque peu marqué par le désespoir de ne pas, ou plus, y arriver, de ne plus pouvoir mener toutes les voix qui me traversent, ensemble et sens dessus dessous, pour que tout cela vive et vive rondement, absolument. Et dans Fille de Jeanne-Félicie encore, exemplaire en ce qu’elle marque le début de mon aventure, où je sentais bien qu’il n’y avait et n’y aurait pas de création sans destruction, p.144, strophe 57 :
« Assez de manières, coupons des jambes, tranchons des têtes, gommons à grands coups et qu’il ne reste rien ! ». Une razzia. Place nette. C’est ce que nous dit Bacon, cité par Gilles Deleuze2 : « Avant même de commencer à peindre, il y a bien des choses qui se sont passées. Et que, précisément c’est pour ça que peindre ça implique une espèce de catastrophe. Une espèce de catastrophe sur la toile… pour se défaire de tout ce qui précède, de tout ce qui pèse sur le tableau avant même que le tableau ne soit commencé. Comme si le peintre avait à se débarrasser des clichés, de la bonne façon de…, etc. D’où l’ineptie et le stéréotype coriace de la page blanche. Elle est tout sauf blanche, la page ! La lutte, à cet instant, on le sait, ne fait que commencer.
Il y a encore autre chose qui ne va pas cesser de se développer et je reviens au désespoir :
la razzia dont il est question est déjà liée à l’idée de toc. Qu’est-ce que j’écris là ? ça sert à quoi ? on est qui ? servent à quoi les mots des poèmes ? à rien de rien.
Le doute obsessionnel envahit l’écriture à la fin de ce poème alors qu’il était une profession de foi tout du long, et cela va avoir de vraies répercussions sur la suite, dans la construction même du poème dans son ensemble : ponctuation, syntaxes, coexistence des genres, etc. Ce serait trop ennuyeux de développer plus avant.
Quant au chant, il a toujours été originairement à la naissance du poème : et je l’ai toujours entendu dans mes oreilles, et c’est bien évidemment du souffle, du rythme, ce poème, où tant de voix sont à l’œuvre, au point de devenir une sorte de partition*.
Mais le chant n’est plus le même. « Dans ce monde cassé et insensé, il me semble et je le veux et il le faut, un chant, quelque chose d’un chant reste. » 3. Un chant cassé. Impossible pour moi qu’il en soit autrement aujourd’hui et c’est en cela que je suis loin de la langue (trop) « pure » de Fille de Jeanne-Félicie, ce texte-là a été le mien, je ne le renie pas mais il est loin de moi, j’y reviendrai.
*Partition : dans le sens où tous mes efforts visent à ce que mon texte existe, physiquement, qu’il se voie et s’entende dans l’espace de la page, notamment au travers de polices et graisses différentes, d’usages inattendues de la ponctuation, des capitales, comme de divers signes graphiques et sonores.
I.B.H. : – J’aime beaucoup ces « sorties » qui rabrouent le cérémonial, sorties que vous faites comme « ON S’EN FOUT/ON S’EN FOUT » (p. 21), « ON S’EN FOUT » (p. 29) répété que j’entends comme un cri de liberté essentielle, une rage salvatrice ! Il y a aussi « crever » qui revient plusieurs fois, crever, soi, ou des pneus ou ces bruits infernaux que l’on entend dehors quand on cherche le calme en soi.
C’est une colère folle, au départ ou progressive, une exigence radicale pour s’en sortir, une intransigeance comme devise ?
H.S. : – Ces « sorties », votre terme est très juste, appartiennent au chant cassé dont je parlais à l’instant. Elles me sont nécessaires et sont vitales pour la « santé » du poème. Interdit de s’endormir. Luttons. Existons. Oui, intransigeance, refus d’apitoiement, et colère. Ne pas oublier l’humour. Ma devise, mieux, mon étendard, c’est une sorte d’injonction ou de cri de ralliement : « En avant ! » décliné, proclamé ou murmuré quasiment dans tous mes livres, pas ici, ou plus exactement, pas sous cette forme.
Ici, il faut passer par la désespérance qui s’exprime dans les « crever », aller jusqu’au bout du bout, jusqu’au fond le plus désert et rasé. Et trouver la force de ces « crever », trouver leurs muscles. Car dans cette mort inadmissible, il y a la vie. C’est le phénomène physique du coup de talon envoyé au fond, qui fait remonter à la surface, revoir le ciel, retrouver l’air.
I.B.H. : – Le terreau ou la hantise, c’est l’enfance, on la devine dans ses merveilles et ses enfers, sa violence, le combat fille-garçon déjà, si surprenant à cet âge (moi il me surprend beaucoup chez les enfants) … La solitude et les combats intérieurs des enfants et surtout des petites filles sont infinis.
H.S. : – Le terreau, et la matière première, si je peux l’exprimer ainsi. Et, peut-être d’autant plus proche qu’on en est plus éloigné dans le temps. L’enfance reste. Elle ne hante pas, elle nous habite. « Le dedans des yeux ne vieillit pas », phrase que j’ai écrite je ne sais plus où et qui me paraît juste. Rien ne m’émeut davantage que de retrouver dans un visage, la marque, les traces de l’enfant qui a été.
Il y a des enfances oui. Une, merveilleuse. Faite de soleil, de mer, de vent, de calcaire blanc. L’enfance de la nage. De la course. Des jeux. Et dans cette enfance-là il y a pour moi imprimée par ces paysages, l’enfance de l’écriture.
« Le premier pays, c’est l’enfance. L’enfance, c’est la mer. Ce sont les impressions infinies, définitives, laissées dans l’œil et dans l’oreille, le corps entier. Qui reviendront évidemment dans le poème, il reste donc une couleur, une sorte de couleur, comme pour la joie. Quelle que soit la dépossession, la désujétisation que l’écriture du poème opère, et, même si cette origine individuelle, me paraît infiniment étroite et dérisoire, elle existe, elle est géographiquement localisable. La mer, la mer Méditerranée est l’élément premier, plus anecdotiquement celle qui baigne Marseille, et se balance sous les rochers de la Corniche, jusqu’aux Goudes, jusqu’à Maïre, repère absolu de la vie et du poème, Callelongue, Marseilleveyre, etc.
C’est cette mer-là. Celle de l’apprentissage de la nage très jeune, de l’amour du soleil, du calcaire éblouissant, tranchant, du bruit ruisselant de la caillasse dans les éboulis, de la lumière du mistral, sa folie. »4 Comme vient de l’écrire si justement Georges Guillain, « Fille de, c’est Fille de mère bien sûr mais aussi de tout un paysage, matériel et humain qui lui auront fait famille. »5
Ceci dit, et c’est banal, l’enfance a ses monstres. Comment les apprivoiser, et déjà les affronter ? La solitude est grande, elle a été, elle est, identifiée et secourue analytiquement, elle peut devenir maladive, bon. J’ai eu enfant comme tant d’autres, de ces accès-là avec sans le savoir, des questions graves plantées dans le cœur, l’écriture va s’en souvenir :
« Dans le noir, questions viennent/ en foule, à peine la lampe éteinte, / c’est l’assaut Ah, mais que se/ passe-t-il, que s’est-il passé ?
Tu avances un petit caillou, puis/ l’autre mais ils ne font pas du tout/ une réponse. » (p.56)
Les combats des petites filles sont souvent rudes. Des petits garçons aussi, dans une moindre mesure. Regards des autres, jugements, étiquetages, etc. L’écriture s’en souvient : « Tu (…) siffles à t’en faire péter les joues. Pas beau pour une fille. » (p.40). Et p.41 et p.36, etc., comportement pré-machiste du petit garçon ? « et l’autre, rue Bernex, dans la pente, enfonce ses doigts dessous, entre tes cuisses, j’aime furer les blondes, pas toi Christian ? » (p.57)
Combats qui ne sont pas qu’intérieurs. Le monde, et combien cela devient insupportable aujourd’hui, se hérissant d’agressions, de crimes, d’horreurs qu’on n’imaginait même pas pouvoir exister.
I.B.H. : – En particulier dans les poèmes sur l’enfance, et on les retrouve dans votre anthologie, les contes apparaissent, notamment La chèvre de monsieur Seguin, (mon préféré avec Les sept frères des Grimm), « Attention aux citernes sans grillage ! / si tu tombes, tu restes dedans, / chèvre tremble toute la nuit de/ froid. Le petit frère court, n’empê/chera pas la mort. » (P. 58).
On retrouve la peur qui règne dans les contes, le fait d’avoir un frère qui parfois vous sauve et parfois non. Quelque chose dans ces poèmes qui est très âpre si je puis dire, on ne voit plus la forêt, on n’entend plus les oiseaux ou le vent, plus rien ce sont des enfants comme hors de la nature, hors de tout, il ne reste que la peur et la solitude.
Mais il y a cette sorte d’injonction, d’encouragement de quelqu’un à l’enfant, à la petite fille : « Perdras-tu/courage/fillette du bord » (p.48). Je le trouve beau et fort, et surtout neuf dans le conte, avec cette issue possible.
H.S. : – Dans ces poèmes sur l’enfance, comme vous les appelez, il y a les contes, des mondes à l’atmosphère si particulière et qui m’appellent depuis toujours, un peuple, protéiforme, où circulent en pleine lumière des personnages très ambigus, capables, sans prévenir, du bien le plus grand comme du mal le plus horrible. J’en ai tellement lu et avec une telle passion qu’ils reviennent par éclats s’insinuant dans l’écriture, par surprise. Soudain, et cela fait partie pour moi de la vitalité dont j’ai besoin, ils déroutent le poème et ouvrent des chemins. Quand vous pensez à La Chèvre de Monsieur Seguin, je pensais à une fable de La Fontaine que j’aime beaucoup, « Le Renard et le Bouc », bouc que je change en chèvre (honneur aux Filles – je plaisante !) mais Seguin ou La Fontaine, peu importe vraiment, c’est le glissement et la superposition mystérieuse qui se font, à mon insu, qui provoquent dans ce genre de moments une grande joie d’écrire. Et il y avait des citernes sans grillage, très dangereuses, avec lesquelles nos parents nous faisaient peur avec raison, et soudain il y a ce petit frère, le réservoir, la nuit, vous connaissez cette nouvelle de Maupassant, « En voyage », elle est terrible. Le petit frère court, il ne pourra rien. J’en tremble encore. Usine de transformations que le poème.
Non, elle ne perdra pas courage, ni confiance. Les vraies Filles se battent jusqu’au bout. Mais on avance un peu me semble-t-il. Je lisais, il y a peu, une interview révélatrice et passionnante de Gabriella Papadakis sur son duo avec Hubbell: « C’était important pour nous de briser les codes »6, deux femmes patinent ensemble, quel symbole ! On avance.
I.B.H. : – Poïena, la personne Poïena meurt.
« Dans les bois, je marchais, /Poïena, /sous mon bras, / et dans mon cœur, /chaque côté soutenant la vibrante et/la morte la tête/a cédé, a roulé sans s’abîmer/sur le lit/de la passion… je coupe des cheveux/ sur ton front/qui me suivront partout… Après/la porte de la rue a claqué/
C’est fini, répète, c’est fini, /encore/répète. FINI/cherche mourir cherche pétard/dans le ventre tu es où ? » (p.68).
« Elle est très morte » (p.19). Poïena est le cœur (« POÏENA plus que toujours se niche dans la poitrine » (p. 70), c’est le secret qui reste … au secret ?
H.S. : – Oui, c’est le secret qui reste au secret, « cela » a été immense, et ne pourrait que se réduire d’être dit : « Certains jours il ne faut pas craindre de nommer les choses impossibles à décrire » René Char justement…7 « Mon » poème est là, je ne peux pas plus.
I.B.H. : – « Poïena à célébrer/, ce trésor d’éternité, vague a/ramené amour et vie dans nos/sacoches, c’est qu’il en faut/encore et encore ». (P. 73). Célébration, mais aussi interrogation : comment faire revenir le poème ?
H.S. : – Oui, célébration infinie de cette Poïena-là.
Comment faire revenir le poème ? Quand je regarde en hiver la terre de mon jardin, il n’y a rien qui vaille que je m’y attarde mais, soudain, ce matin-là, quelque chose, oh, très peu, un rien, un minuscule départ de feuille… Vie ininterrompue. Rester à l’écoute, accueillant.e malgré une sorte de désespérance et de rage. Sans prévenir, à l’intérieur, un éclat de feu, un bout de désir, « amour et vie [de retour] dans nos sacoches », p.75. Et ce n’est pas qu’on revit. Nous avons voulu mourir, sans savoir que nous continuions à vivre.
I.B.H. : – La reprise de Fille de Jeanne-Félicie, un poème ancien, reprise souhaitée par Yves di Manno votre éditeur, vous a d’abord surprise, puis vous l’avez acceptée.
C’est un texte avec davantage de douceur que ceux que vous avez écrits ensuite, le percevez-vous ? Et avez-vous repris ou corrigé quelque chose pour que cela fonctionne aussi bien entre les deux textes ?
H.S. : – Non, je n’ai rien changé, je n’en ai eu nulle envie et je ne l’aurais sans doute pas pu. C’est loin. Derrière. Je pense à deux de mes livres qui ont été réédités chez Lurlure, Et voici la chanson et Alparegho, Pareil-à-rien, présents tous les deux dans l’anthologie, dans lesquels je n’ai jamais voulu « corriger » quoi que ce soit, remanier, modifier. Il faut poursuivre. Aller voir ailleurs.
Quant à la reprise de Fille de Jeanne-Félicie, j’ai déjà parlé dans mon avant-propos du sentiment éprouvé… Je sais avoir ressenti la nécessité dans mes livres ultérieurs, de me détacher de cette voix par moments un peu oraculaire, il me fallait casser cette forme-là, (trop ?) parfaite alors que certains moments néanmoins me satisfont et sont toujours justes. Oui, le poème est plus doux, c’est l’époque où j’affirmais dans un exergue « Poudre, désert » que nous n’avons pas pu publier ici : « Poésie : royauté du vide, minerai du silence. J’en suis là »8 J’en étais là. Et j’y croyais.
Je croyais dans le pouvoir des mots, du chant. J’écrivais souvent en musique et quand j’ai écrit Fille de Jeanne-Félicie, j’écoutais beaucoup Monteverdi, je me souviens, Et surtout le Stabat Mater (de Vivaldi). Il y a peut-être quelque chose de ces rythmes-là dans ce texte mêlé à la musique de la Bible, (notamment l’Ancien testament) que j’ai vraiment découverte à cette époque. Et puis, même si Char m’écrivait : « votre POÈME bien vôtre et admirable » (p.10), je me méfiais de cette moi-éponge, je ne voulais pas de maître, je voulais avoir « ma » parole, suivre « mon » chemin. Et j’ai beaucoup travaillé. Et vécu.
Je suis moins orgueilleuse aujourd’hui, du moins ai-je reconnu depuis que nous n’écrivons pas seulement contre celles et ceux qui nous ont précédé.e.s mais aussi avec. Nous n’inventons rien mais voyez, il m’importe définitivement que mon écriture ne ressemble à aucune autre.
I.B.H. : – Je pourrais dire de ce texte superbe qu’il est généalogique, par la question d’une remontée vers l’origine, du prénom, du passage des saisons, des espoirs et des questions de l’enfance – « quel rêve formais-tu en lui faisant les tresses ? » (P. 109) ou « enfant, qu’as-tu caché qui ne soit perdu » (p. 127). Les rêves sont-ils oubliés et non accomplis, reste-t-il quelque chose quelque part. Même si on ne s’en souvient pas et qui travaillerait le poème ?
H.S. : – Ah, les tresses des filles, et ces mères qui rêvent toujours d’un autre destin pour elles !!!
Généalogique ? Je l’ai ainsi « voulu ». En 1986, je plantais avec ce texte l’emplacement de mon feu. Et je déclinais en quelque sorte mon « origine », je la déclarais, et je m’engageais dans l’écriture en leur nom, presque un dévouement. Et moi qui étais grande lectrice de Chrétien de Troyes, du cycle arthurien, etc., l’engagement pouvait se lire comme une sorte d’adoubement du chevalier ou même la participation à un rite d’amour courtois. Dans ce premier poème publié, ce qui domine, c’est cette confiance, cette foi, qui sera mise à rude épreuve régulièrement par la suite, je pense par exemple à « Car toujours, poesia : joie horreur »9, c’est cet engagement. Plusieurs strophes pourraient être citées.
Je crois que souvent tout travaille au poème, sans nous.
I.B.H. : – La question de la féminité et la liberté qu’il faut parfois obtenir par le refus, la désobéissance sont omniprésentes, dans Poïena, ou de la découverte du corps à la différence des sexes jusqu’à l’affirmation absolue de cette petite fille qui découvre qu’il faut tant de fois aller « contre » ? Que vraiment entre fille et garçon, très tôt, quelque chose ne va pas ?
H.S. : – Il est évident que les petites filles de ma génération ont subi les pressions et les « manœuvres », les agressions, des garçons dès leur plus jeune âge. J’ai grandi avec trois frères aînés, et ce sont eux qui m’ont ouvert la voie de la beauté, de l’art, de la poésie. En ce sens, ils m’ont beaucoup apporté et souvent soutenue, encore aujourd’hui, mais ils n’ont pas toujours été conscients même du poids de leur regard ou de leurs déclarations, de leurs comportements. Cependant je n’ai jamais regretté d’être une fille et d’avoir dû me battre pour exister. Je pense avoir très tôt possédé dans mon être une force de combat et de rébellion. Ou peut-être l’ai-je acquise en traversant ces luttes ? En tous cas, ce n’est pas vraiment reposant. Mais c’est ainsi. Vous dites « Que vraiment entre fille et garçon, quelque chose ne va pas », je pense sans doute au même passage que vous beaucoup plus clair que tout ce que je pourrais ajouter :
« Pauvre jeune fille, /retourne vite sous la couverture/–NON » dit-elle/mais tous voulurent/entendre un oui/Depuis lutte est/terrible entre fille/ et garçon »
Tout se passe toujours entre un OUI et un NON. Ce sont mes deux mots préférés avec RIEN et TOUT.
Nous avons, les Filles, les petites, les jeunes, les grandes, les vieilles, un formidable rôle à jouer et nous le jouons, même si, pour ma part je me sens tellement inutile avec mes mots ! En tous cas, mon « Fille de », je l’entends quasiment comme un titre de noblesse.
Il y a tant de raisons de lutter : égalité des sexes, reconnaissance des genres, des communautés, droit à mourir dignement, etc., etc. Il n’y a qu’un seul mot qui les englobe toutes : la lutte pour la LIBERTÉ.
I.B.H. : – Est-ce vous qui avez fait le choix des poèmes pour l’anthologie qui paraît chez Lanskine ? Ces poèmes ont tellement d’allant, appellent tellement de voix, charrient tant de mondes, je les trouve vraiment remarquablement choisis tant ils forment au fond une unité, une concentration, pour quelle lecture avez-vous fait ces choix-là et pas d’autres ? Était-ce pour présenter un travail relativement plus ancien ou bien pour rendre visible le lien entre celui-ci et votre poésie actuelle ?
H.S. : – Oui, c’est moi bien sûr et cela n’a pas été facile. Je me suis, de fait, fiée à mon corps. Je veux dire que j’ai choisi sans hésiter les extraits que j’avais déjà oralisés, fait passer par voix, muscles, sang, nerfs, regards, etc., « incarnés » en public comme j’aime le faire. Car dire mon poème a toujours été essentiel pour moi. Comme si écrire et dire étaient le recto et le verso d’une page. Inséparables. Je dois sentir le poème exister pour me sentir vivante. C’est physique. Le dire est alors une « vérification » de ses forces. Car c’est la force que je cherche. Je voulais par ce choix que le lecteur sente une vitalité générale. Je voulais que toute mon anthologie traduise mon « En avant ! »
I.B.H. : – Avez-vous composé ce recueil de manière très travaillée ou est-il arrivé d’une façon fluide, au fond très chantée ?
H.S. : – Le chemin suivi est vite devenu une évidence, les extraits s’enchaînant naturellement. J’ai simplement cherché à maintenir l’énergie comme je vous le disais précédemment.
I.B.H. : – Pour terminer, je veux juste citer ce vers que je trouve à tomber : « Oh sa fée, cernée d’adieu… » (p.90)
Rien que pour ce vers et pour tous les autres, Hélène Sanguinetti, merci infiniment.
H.S. : – C’est moi qui vous remercie, pour le plaisir que vous semblez avoir pris à la lecture de mes livres. Que pourrais-je demander de plus ?
Hélène Sanguinetti, Jadis, Poïena, une poème, Flammarion, coll. dirigée par Yves di Manno 2025, 144 p., 18 €
Hélène Sanguinetti, Cargo bleu sur fond rouge, anthologie 1999-2017, Lanskine, 2025, 242 p, 12 € (bravo pour le prix !)
Notes
1 : Alparegho, Pareil-à-rien (Réédition, Lurlure, 2024, L’Amandier, 2015, Comp’Act, 2005)
2 : Cours du 31 mars 1981 (Sur la Peinture, Ed. de Minuit, 2023)
3 : 6 réponses à Jean-Baptiste Para, in Domaine des englués (La Lettre volée, 2017, p.153)
4 : Ibid., p.157
5 : « Sautons dans qui respire », (« Les Découvreurs2, blogpost », 11/02/20205, G. Guillain)
6 : Eurosport, patinage artistique, – Gabriella Papadakis sur son duo avec Hubbell : « C’était important pour nous de briser les codes »,
Et aussi : « Une femme avec une femme : Gabriella Papadakis et Madison Hubbel cassent les codes » le 06/02/2025,
7 : René Char, « Pauvreté et privilège » (Recherche de la base et du sommet, Gallimard,1965)
8 : De la main gauche, exploratrice (Flammarion, 1999, p.12)
9 : Le Héros (Flammarion, 2008, p.91)
10 : Et voici la chanson (Réédition Lurlure, 2021, L’Amandier, 2012)