Poesibao III, hors-série n° 4, Philippe Jaccottet


Patrick Werly a composé pour Poesibao ce quatrième numéro hors-série. Il est intitulé : « Philippe Jaccottet, une parole qui rapproche. »


Sommaire : 
– Patrick Werly, Philippe Jaccottet, une clarté toujours à reprendre
– Irène Gayraud, Filtrer le vent ou le jour
– Emma Curty, « Que descende la neige »
– Mathieu Hilfiger, Scintillant cerisier, Philippe Jaccottet
– Sébastien Labrusse, Philippe Jaccottet vivant
– Sébastien Labrusse, Vers Philippe Jaccottet, lu par Pascal Dethurens
– Sébastien Labrusse, Vers Philippe Jaccottet, lu par Patrick Werly
– Isabelle Baladine Howald, Poétique du miroitement
– Jean-Pierre Lemaire, Sur le seuil
– Laurent Mourey, Et, néanmoins – le mouvement, la reprise (notes sur un livre de Jaccottet)
– Pascal Maillard, « Tandis que sombrent les étoiles au coin des rues »
– Simona Pollicino, À l’écoute de quelques « astres rayonnants, à peine plus lointains »
– Marc Eynard, Mnémosyne ou l’hommage discret
– Madeleine Brossier, Que reste-t-il ?

Ce hors-série est également proposé au format PDF, à ouvrir d’un simple clic sur ce lien. 



Philippe Jaccottet, une clarté toujours à reprendre

 

Ces quelques textes ont eu pour occasion le centenaire de la naissance de Philippe Jaccottet, né le 30 juin 1925. Ils sont les fruits d’une fidélité à son œuvre, d’une lecture que rien, aucune illumination même, ne comble jamais, toujours à reprendre, comme on pourrait le dire de celle des classiques. Les fruits d’une amitié aussi car, pour la plupart, ils disent une rencontre, même à distance, avec l’œuvre et la personne que construit l’œuvre, dont la mémoire se creuse, s’approfondit, s’enrichit. Une rencontre qui naît souvent d’un mot au tournant d’une ligne, d’un livre ouvert un peu par hasard, d’un lieu retrouvé en lisant une phrase, d’un être proche que l’on connaît mieux soudain par l’entremise d’un poème – et ce peut être soi-même, dont la présence s’accroît un court instant.

À l’image de ces rencontres, ce cahier hors-série de la revue en ligne Poesibao aurait pu ne pas être. Il doit son existence d’abord à Isabelle Baladine Howald, qui m’a proposé de rassembler quelques textes pour cet hommage. Pris dans l’affairement ordinaire qui nous semble souvent insurmontable, j’ai décliné son invitation amicale. Ce qui a probablement permis à l’idée de faire son chemin toute seule car elle s’est reproposée à mon esprit un peu plus tard, à l’occasion de quelques échanges, à la façon d’un « et, néanmoins… », comme une suggestion de l’impossible objectant que le possible est parfois simple. Et de fil en aiguille, les personnes qui apparaissent au sommaire m’ont fait l’amitié d’envoyer leur contribution. Je tiens, avec l’équipe de Poesibao, à leur dire toute ma reconnaissance mais aussi à noter que tout cela s’est fait très vite, et dans une période de fin d’année où nous manquons tous, encore plus cruellement que d’habitude, de temps. Par l’épreuve, je veux y voir que le temps de la poésie n’est pas seulement celui de l’approfondissement dans la durée, ce qu’elle doit être bien sûr, mais qu’elle sait aussi être une parole décidée et risquée dans le peu de temps qui nous reste. Car même s’il s’agit ici de textes critiques ou de témoignages personnels, aucun d’eux n’aurait eu la même clarté sans une préoccupation majeure pour ce qu’est la poésie – méditée ici en dialogue avec la mémoire de ce que Philippe Jaccottet nous a invités à reprendre, sous le signe de ce qu’il nous a laissé en héritage. Et il est de ce point de vue encourageant que de jeunes voix apparaissent au sommaire de ce numéro.

Patrick Werly

 


Filtrer le vent ou le jour

 

La première fois que j’ai lu des mots de Philippe Jaccottet, c’était il y a vingt ans, et Rilke parlait à travers lui – pour reprendre une phrase de Marina Tsvetaieva à propos de la traduction : « Aujourd’hui, j’ai envie que Rilke parle à travers moi. Dans le langage courant, cela s’appelle traduire[1]. » Il s’agissait des Élégies de Duino, un des plus grands saisissements poétiques de cette période de ma vie. Je lisais Rilke en allemand, aussi, et ce qui m’a saisie tout d’abord fut la justesse des mots, des rythmes, des intonations choisies par Jaccottet pour le traduire. C’est par ce chemin d’éblouissement, comme d’évidence, que j’ai poursuivi la lecture de Jaccottet, découvrant alors que chez lui, le poète est en réalité sans cesse traducteur, sans cesse à la recherche d’une justesse avant tout traductive. À Rilke se substituaient « cette espèce de parole[2] » qui est celle des oiseaux, les voix des roses trémières, les chantonnements d’un pré au soir, les mots épelés par des moutons sur une combe pierreuse, les « ici, ici, ici » ou les « vie, vie, vie[3] » amenés par le vent à travers les pierres, le parler d’une source rejaillie entre les pierres au printemps. Depuis vingt ans, sa poésie, en particulier celle en prose, et ses notes des diverses Semaisons, n’ont jamais cessé de m’accompagner. Elles constituent comme un havre qui possède un pouvoir singulier d’apaisement, de guérison, par le renouvèlement du contact intime avec le monde qu’elles créent, où que j’ouvre ses livres. L’accueil qui a été celui de Jaccottet vis-à-vis du monde est aussi un accueil du lecteur, de la lectrice.

À la fin du poème « Même lieu, autre moment » du recueil Paysages avec figures absentes, Jaccottet décrit « trois mûriers côte à côte », qui « filtrent le vent ou le jour, on voit bien, en tout cas, cette ombre à leurs pieds qui s’amasse[4] ». Cette phrase condense à mes yeux beaucoup de ce qui fait la singularité de la poésie de Jaccottet, et qui la rend pour moi si indispensable à ma vie quotidienne : après avoir écouté, humblement, silencieusement, ce qu’un paysage a à lui dire, le poème jaccottéen, comme une traduction, se laisse traverser, il agit comme un filtre, qui conserve dans les mots certaines sensations perçues, et en laisse chuter d’autres à ses pieds. Car tout ne peut être traduit, tout ne peut être dit, pour que perdure la justesse : c’est peut-être là une des plus grandes sagesses jaccottéennes, liées à celle de l’effacement de soi. La part qui tombe est souvent, chez lui comme pour les mûriers, la part ombreuse, celle qu’il faut tamiser pour que dans la balance de l’être et du poème subsiste la lumière, malgré « le siècle que l’on ne peut plus regarder en face[5]. » Plus que jamais, aujourd’hui, nous avons besoin de ce filtre d’écoute et de traduction que Jaccottet pose avec douceur sur le monde.

Irène Gayraud

Irène Gayraud est écrivaine, poétesse, traductrice et maîtresse de conférences en littérature comparée à Sorbonne Université. Elle a publié un roman, Le livre des incompris (Éditions Maurice Nadeau, 2019), et cinq livres de poésie, dont Passer l’été (La Contre allée, 2024) et Téphra (Al Manar, 2019). Elle a notamment traduit la poétesse chilienne Prix Nobel de Littérature Gabriela Mistral aux Éditions Unes (Essart, 2021 ; Pressoir, 2023 ; Poème du Chili, 2025). 

[1] Rilke, Pasternak, Tsvetaieva, Correspondance à trois : été 1926, trad. Lily Denis, Philippe Jaccottet, Ève Malleret, Gallimard coll. « Du monde entier », Paris, 1983, p. 15.

[2] Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes, Gallimard, coll. « La Pléiade », p. 490.

[3] Ibid., p. 503.

[4] Ibid., p. 502-503.

[5] Ibid., p. 491.

 


 

« Que descende la neige »

 

Ils s’en vont, seuls, captifs, et nous les regardons s’en aller, lentement, lui et son corps blanc. Derrière la porte, les bruits étouffés d’une machine finale glacent nos joues perlées, nos mains secouées de silence, de feu, de cendre. Sur tout cela maintenant je voudrais / que descende la neige, lentement.

Philippe Jaccottet est apparu au seuil de mes dix-huit ans, au temps de mes premiers drames, des premières morts. Je n’expliquerai jamais le hasard qui me fit saisir dans la bibliothèque familiale ce recueil au nom si bien destiné, À la lumière d’hiver. Il me revenait de sélectionner un texte à réciter pour accompagner la cérémonie funéraire d’un être proche, et je sus intuitivement, en refermant ce livre inconnu, qu’il allait aider à faire passer décembre, les larmes de ceux qui restent et le corps de mon grand-père, quelque part, de l’autre côté. Mon choix du dernier poème n’avait rien de savant ni de trop réfléchi – la poésie ne pouvait qu’être jolie ou inintelligible, à mes yeux d’alors. Ce furent, simplement, immédiatement, des mots comme une berceuse, des mots pour garder les cœurs ouverts, des mots capables de sceller un sac d’ombres par un fil de clarté. Et nous saurions que le soleil encore, / cependant, passe au-delà.

Je me rappelle avoir tronqué la dernière strophe pour ne pas lire à voix haute des termes que je jugeais effrayants. Derrière ce frêle manche d’os, la réalité du moment se décharnait avec une franchise sinistre, et je ne pouvais m’empêcher de reconnaître dans ces yeux sans paupières le regard déjà perdu, à jamais absent, de mon mort. Sans tout comprendre, je m’étonnais de ce langage sans fard qui m’attaquait d’images trop vives. Ainsi s’ouvraient, dès la rencontre, le sentiment d’une poésie apaisante, enveloppante, le chemin aussi d’une nudité plus tranchante. Alors, je me ressouviendrais de ce visage / qui demeure…

Au gré des lectures et de mes études, les autres livres de Philippe Jaccottet se sont succédé, avec eux l’eau, l’invisible, la nuit, les cols, les oiseaux, les fenêtres, les cerisiers, toutes ces figures qui peuplent une œuvre immense et toujours si proche, accrochée aux pas de mes paysages. Pourtant, j’en reviens toujours, comme on chérit un caillou poli au fond d’une poche, à ce poème premier, à cette neige tendrement, terriblement posée sur cette vie qui s’en allait, à cette parole qui, sans le savoir, l’a entourée, et fut pour nous, pour moi, un nid bleu de consolation.

Emma Curty

Emma Curty, agrégée de lettres modernes, enseigne à Sorbonne Université. Elle a soutenu en 2022 une thèse de doctorat sur la poétique du corps dans les paysages de Philippe Jaccottet.

 


 

Scintillant cerisier, Philippe Jaccottet

 

Écrire, pour rassembler les fragments d’une joie dispersée en nous depuis toujours, explique Jaccottet dans « Le cerisier ».

Tel un « homme-saumon » (Nietzsche, Quignard), aller à rebours de la dissémination initiale, remonter la source vers le centre lumineux irradiant, cet « immobile foyer de tout mouvement », dit Jaccottet, cette pure dunamis, déjà énergéia en acte. Le « premier moteur » (Aristote) a une force trompeuse – moteur dépourvu de toute mécanique, pure limpidité native, bondissante et déroutante.

Rebrousser chemin, espérant un éclair initial, un big-bang éblouissant ; c’est-à-dire qu’une offrande scopique nous serait donnée à jamais, garantissant avec bienveillance que nous puissions voir le visible, à condition de regarder en face ce qui s’est réfracté de nous sur les choses regardées, à condition d’être pleinement disposé à accueillir ce reflet de nous que sera alors tout reflet du monde. Retourner amont (Char), par induction retrouver la trace du principe vital de tout mouvement, caché entre les choses, en marge des pensées, dans le miroitement des feuilles d’un cerisier chargé de fruits, là-bas, à la surface du monde, arbre garantissant soudain toute profondeur.

Miroitement des feuilles – mais miroitement peut aussi être mirage, simple illusion d’optique en miroir de nos appétits ontologiques, reflet offrant non plus ce qui est, mais ce que nous désirons voir : un fruit à cueillir, un gain à capter, un être à capter, une réalité à dominer.

Peut-être. Mais cela ne raye pas l’espoir d’un éclair inaccessible soudain jaillissant hors de sa noix vive, fissurant sa fine pellicule pâle de liber pour charger, en se déchargeant, toutes les formes à partir de son énergie blanche, source de toute couleur.

Prunus de début mai, aux fruits encore verts.
Mais ils furent fleurs blanches.
Seront bientôt fruits rouges.

Pulpe rosée, semblable à notre chair humaine.
À la beauté nervurée viscérale.
Dans laquelle on croit lire les auspices.

Un vœu de poète inspiré par la rêverie du cerisier du Cahier de verdure : trouver une force légitime pour écrire dans la poudre électrique du monde recouvrant tout ; faisant le chemin retour avec – non – après elle, se charger un peu en vie du foyer incandescent pulvérisé jusque sur nos épaules de parlants.

Et que cette joie luise à nouveau en nous, de nous vers l’extérieur ; se reflète sur les êtres, non pas pour les illuminer (ils disposent de leur propre lueur), mais pour recevoir en reflet leur lumière, dans une fructueuse dialectique, ou optique.

En 2015, déjà, j’avais écrit à propos de ce texte : « Qu’est-ce qu’une image ? C’est d’abord une chose, des choses qui reflètent de la lumière. Or, la lumière est mouvement. Une image est en mouvement avant même qu’un œil sensible ne l’accueille. Lorsqu’un tel œil reçoit une image, il est d’emblée touché par ce mouvement ; autrement dit, l’image dans l’œil est un mouvement en mouvement. L’image fait immédiatement signe à l’œil de la dynamique vitale qui la mobilise depuis un astre infiniment distant de la Terre. »

Vraiment ? Certes, c’est le chemin naturel de la lumière. Mais écrire ainsi, comme on voit – comme on voudrait voir –, comme un reflet qui se reflète sur un reflet, oui, est-ce seulement possible ?

Oui. À un certain degré de mobilité dans et devant l’œil, la lumière fixe l’être, immobilise pour nous une pleine image.

Les choses, d’abord éparses, deviennent proprement un paysage.

Et il y a un cerisier, là-bas, au bord du champ. Pleinement présent, comme on dit. Beau, en somme. Décourageant presque de le dire. Encourageant un peu à écrire, c’est-à-dire à parler en silence ou à voix basse d’une réalité insaisissable. Tenir parole envers les êtres qui se sont donnés à nous.

Que faire, puisqu’il n’y a personne pour partager cette expérience, les mots pour la dire ? Ne pas forcer la désignation, plutôt se forcer à ne pas désigner. Alors ne rien dire du tout ? Oui. Regarder, marcher, partager non les notions, mais le mouvement qui ne cesse pas, autour de nous, même le soir venu.

Alors, il se peut que l’œil se mette à trembler. Un peu comme les branches du cerisier, vu de loin. Étrangement, le regard tremblant se clarifie, devient clair, comme lorsqu’on fait l’appoint avec un appareil photo. Les traits du visage (d’un paysage) deviennent de plus en plus nets. On comprend que le degré de réalité ne dépend pas de la chose vue, mais de notre qualité de regard. On envisage enfin.

Le paradis n’avait cessé de pousser, dans la modeste pelouse fleurie, au pied du talus.

L’œil tremble, le regard défaille, baroque, le monde se retourne ; plus justement, est transfiguré par le circuit véloce de la lumière. Le sang des grappes de fruits mûrs coule le long des branches, le sol se fait lumière et le blé, acier, rapporte Jaccottet. Le regard vacille avant de devenir clairvoyant. Dans ce petit tourbillon de l’iris affleure l’être : une rencontre a lieu.

Une épiphanie, c’est la porte de l’expérience qui s’entrouvre.

J’ai suivi le délicat regard de Jaccottet posé sur un cerisier bredouillant une parole de cerf, timide et boisée, une « langue » autre, de sémaphore, enracinée dans le mutisme le plus parlant. (Regard non pas captant, mais voyant, voyant car non captant). Sans le savoir, j’ai suivi le dessin d’une lumière inconnue indicible. Et suivant ce mouvement lumineux imprenable, j’ai suivi le chemin archi-poétique d’une transparence du regard, condition naturelle pour voir les choses.

Philippe Jaccottet m’a aidé à devenir poète.

À être parfois une petite fenêtre certes fermée, mais aux carreaux tiédissant de la lumière venue de l’extérieur, réchauffant l’esprit confus qui la reçoit.

Finalement, c’est le regard qui, accueillant la lumière dans sa nature dynamique, devient le nouveau lieu de l’unité, réunit les « traits épars » (Novalis).

Déjà petit je pressentais que le regard devait s’exercer, qu’il n’était pas donné et devait être exercé (oser la fragilité propre à l’accueil empathique), comme pour toute praxis. Observer et observer encore, à en pleurer.

Plus tard, le poète m’a montré comment aller plus loin encore, transformer cette fibre en seconde nature. Accepter la « transaction » complexe qui a lieu dans le regard. Image contre amour – et réciproquement, puisque de l’amour lui est alors rendu dans le paysage qu’il se compose à partir de ces images venues des choses ; et puisque de l’image repart de l’œil, en reflet, puis en parole, puis en écriture, puis en lecture.

Regarder toujours et préférer se taire. Et parfois, néanmoins donner un mot, ne se refuser pas tout à fait à la parole, ayant gardé confiance dans le langage – celui des fleurs et des arbres, des pierres et des eaux, de la lumière et du vent.

Laisser malgré tout une parole comme on prend de l’arbre un fruit, mûr de toute façon. Délicatement détacher ce fruit parvenu à maturité de la parole, et l’adresser à ceux de nos semblables qui voudraient le sentir à leur tour. Et ainsi donner humblement à goûter quelque chose de la poussière d’étoile perdue. Étoile certes morte, et pourtant brillant du souvenir de sa pure scintillance originelle. Indiquer ce qui, parce que partagé, n’est plus tout à fait retiré, infiniment distant, mais est devenu proche : une lucarne entrouverte, seuil d’une maison fraternelle, chemin simple vers – vers quoi, on ne sait.

« Qu’un peu de cette poussière s’allume dans un regard, c’est sans doute ce qui nous trouble, nous enchante ou nous égare le plus ; mais c’est, tout bien réfléchi, moins étrange que de surprendre son éclat, ou le reflet de cet éclat fragmenté, dans la nature. Du moins ces reflets auront-ils été pour moi l’origine de bien des rêveries, pas toujours absolument infertiles. »

Philippe Jaccottet, « Le cerisier », Cahier de verdure, Gallimard, 1990.

Mathieu Hilfiger

Mathieu Hilfiger, né en 1979, est écrivain, poète et éditeur (Le Bateau Fantôme). Il développe une œuvre mêlant théâtre, poésie et récits. Dernières publications : La tour des corbeaux (Corlevour, 2025), Voyage depuis l’inconnu (Le Ballet Royal, 2024), Braver la nuit (Le Silence qui roule, 2020), Samson sur la colline (Thot, 2018), Fulminations (Henry, 2017).


 

Philippe Jaccottet vivant

 

À la mémoire de Béatrice Douvre

Quand des livres aident non pas seulement à mieux comprendre le monde, ou d’autres livres, ou les arts, mais aident réellement à vivre mieux, donnent des ailes (et non des conseils de vie) parce qu’ils résultent d’une expérience vécue, singulière, il semble à peu près impossible de dire la dette que nous avons à l’égard de leurs auteurs. Dans le cas de Philippe Jaccottet qui, pire qu’ignorant, s’est dit « ignare », « imbécile dans les ronciers », non pas par figure de style, mais en constatant son désarroi d’une part face aux énigmes de la douleur, de l’agonie et de la mort, et d’autre part face à la beauté saisissante des plus infimes choses de la nature, dire l’indicible de la dette saute aux yeux, paralyse.

Philippe Jaccottet n’a ni été un guide spirituel, ni un maître puisqu’il n’avait rien à enseigner.

Ses livres m’ont attiré car ils traduisent des expériences qui me semblaient faire écho aux miennes, comme celle par laquelle s’ouvre « Le Cerisier », dans Cahier de verdure : « Je pense quelquefois que si j’écris encore, c’est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d’une joie dont on serait tenté de croire qu’elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. » J’avais le sentiment aussi, en marchant à la lisière de forêts au début de l’été, d’éprouver cette joie, cette sorte de « sourde jubilation », au contact non de la nature, ou de fragments du paysage, mais dans la relation avec ces choses insignifiantes, comme ces fleurs apparues dans un pré qui pourraient, aussi invraisemblable que cela paraisse, répondre à l’agonie d’un vieil homme qui « ne pouvait plus parler que le patois de son enfance. »

J’ai écrit à Philippe Jaccottet après avoir lu ses proses poétiques, dont À travers un verger, Paysages avec figures absentes, qui témoignent d’une attention à l’égard des choses du monde terrestre, et, comme il le dira à la fin de son œuvre, dans Couleur de terre, expriment « la stupeur, soudain, intime, d’être là, d’avoir part, d’avoir droit à cette chaleur de terre – avec pour seules compagnes les lianes de la clématite sauvage […] et la serratule, la fidèle mendiante rose des fins d’été. » 

Peu de temps après avoir envoyé ma première lettre, je recevais sa réponse : il m’invitait à Grignan, où il me consacra un après-midi, de la fin février, en 1991. Je lui avais demandé si je pouvais venir accompagné d’une amie, et c’est avec Béatrice Douvre, que nous avons franchi le seuil de sa porte, et conversé dans son salon, dont la porte ouvre sur le jardin, avec, à l’horizon, la vue sur le Ventoux.

Trois ans plus tard, Béatrice, épuisée par la maladie – l’anorexie mentale dont elle souffrait depuis l’adolescence – devait mourir à 27 ans d’un arrêt cardiaque dans le train qui la menait vers le couvent où elle avait prévu de faire une retraite.

Philippe Jaccottet interrompit son travail pour nous recevoir. Le jeune homme que j’étais venait lui dire : « vos livres disent des émotions ressenties face à la beauté naturelle, traduisent l’émerveillement et la surprise qui sont source de joie et de gratitude et s’ils aident à vivre mieux, ce n’est pas seulement par leur capacité à restituer l’admiration pour un verger d’amandiers en fleurs, mais par la confrontation, inattendue, entre cette expérience et celle du tragique de l’existence. Vous ne cachez rien de la douleur, intime, celle liée à la mort des proches, et commune, celle liée aux violences qui s’abattent sur les peuples. Mais vous trouvez les ressources pour aller au-delà, pour accomplir, comme aurait dit votre ami Yves Bonnefoy, “La tâche d’espérance”. »

Peu après la mort de Béatrice, Philippe Jaccottet a préfacé une édition aussi complète que possible des poèmes et des peintures et dessins qui ont formé l’essentiel de sa création entre la fin de son adolescence douloureuse et le début de sa vie de jeune femme qu’elle n’a pas vécue. Malgré cette mort brutale, je demeure persuadé que des livres comme Cahier de verdure ou À la lumière d’hiver ont eu leur part dans quelques-uns des moments d’apaisement bref qu’elle a connus.

Si Philippe Jaccottet a contribué à rendre nombre de ses lectrices et de ses lecteurs accueillants à l’égard de ces tout petits événements comme le vol d’un martin-pêcheur au plumage orange et bleu entre les joncs d’une rivière, ou « ces taches rousses des sédums sur les rochers » qui sont autant de lumière, d’ouverture, de nourritures qui nous sont données (car le ciel est parfois un vin, la terre, un pain) c’est qu’il a été lui-même guidé, en 1941, par Gustave Roud qui finissait son discours de remerciements au prix Rambert, en présence de Ramuz, par cette phrase : « Qui n’a pas entendu (mais vous l’avez tous entendu, n’est-ce pas ?) ce petit oiseau sur le bord de l’aube annoncer, ô dérision, le réveil d’un monde aussi pur que son chant ne peut guère imaginer notre univers capable d’être ou de redevenir ce monde-là. »

Cette phrase a accompagné Philippe Jaccottet toute sa vie. Il s’y réfère, la reformule, bien des décennies plus tard, en 2010, à l’occasion de la réception du prix Schiller : « Il [Roud] terminait en disant que celui qui n’avait pas entendu chanter, après une nuit de marche, l’alouette annonçant le réveil d’un monde plus pur que son chant ne comprendrait probablement pas ce qu’était la poésie. Cette phrase-là, venant à la fin, m’avait vraiment traversé comme une flèche, comme une chose décisive […]. » Dans son livre posthume, La Clarté Notre-Dame, c’est aussi en se référant aux choses de la nature, c’est-à-dire aux choses antérieures aux mots, qu’il définit la poésie, en citant ces deux vers de Hölderlin :

Donne-nous une eau innocente
Oh donne-nous des ailes…

Et il ajoute cette remarque : « Voilà de manière très extraordinaire, réunis en si peu de mots, les deux messagers privilégiés de la poésie : les oiseaux, et l’eau vive. »

Ce qu’il nous lègue (je dis « nous » car je partage ma lecture avec nombre de lecteurs) c’est cette double attention, à la fragilité humaine, et au fait terrestre, à sa beauté aussi saisissante qu’insaisissable.

Rares sont ceux, contrairement à ce que pouvait encore croire Gustave Roud en 1941, qui ont eu l’occasion d’entendre « ce petit oiseau au bord de l’aube », car l’alouette, le plus commun des oiseaux d’Europe disparaît chaque année davantage de nos campagnes : nos printemps deviennent de plus en plus silencieux. Rares sont ceux donc qui entrent en contact avec ces messagers privilégiés de la poésie.

L’expérience que Jaccottet ne cesse de vivre, comme il la formule dans Et, néanmoins, est celle de l’ouverture à l’infini au sein du fini. Les choses terrestres – montagnes, oiseaux, rivières, fruits, murs de maison – sont là « visibles, audibles, avec la plus grande netteté, jamais floues, jamais flottantes […] mais avec une part d’invisible aussi présente, aussi indubitable que leurs contours ».

Or, jamais notre technique et notre économie ne semblent s’acharner avec autant de virulence que d’aveuglement contre les précieux équilibres naturels, lesquels nourrissent les travaux des peintres et des poètes qui tentent de restituer la grâce imperceptible de ces choses, violettes à ras de terre, ou liserons, ou serratule qui nous ouvrent à plus que nous-mêmes, nous offrent de vivre comme hors du temps.

Sur les menaces qui pèsent sur notre monde, Philippe Jaccottet s’exprime ainsi dans une parenthèse de « Avec les frêles outils de l’art », dans Arbres, chemins, fleurs et fruits, le livre collectif consacré au travail d’Anne-Marie : « (Qui de nous pourrait ignorer, oublier ce qui menace notre monde et le gonflement de ces nuages parmi les plus noirs que nous en aient montrés les pires cauchemars ; et les ravages de toutes les formes de violence, y compris les plus abjectes ; et, plus simplement, qu’aucune vie n’est de bout en bout riante ou facile, aucune campagne idyllique, aucun compagnonnage parfait ? Et, néanmoins…)

Et, néanmoins, de ce monde, sur ce fond si obscur, je vais dès la fin de la nuit revoir les couleurs […]. »

Il préserve ainsi, à l’heure où tout devient si précaire et obscur, une ouverture. Le désastre qui a déjà commencé – les effondrements tant des glaciers que de la vie animale sauvage – c’est ce qui est le plus probable. Raison de plus pour parier que demain ne réalisera pas, en pire, ce qui s’annonce aujourd’hui. Et pour qu’il en soit ainsi, notre tâche première est de convertir notre regard.

La poésie de Philippe Jaccottet nous apprend à mesurer autrement le réel. Avec toutes ces œuvres, peinture, poésie, musique, qui maintiennent la possibilité de la lumière, nous pouvons rompre avec nos affairements, nous oublier nous-mêmes, voir et vivre autrement.

Sébastien Labrusse

 

Sébastien Labrusse enseigne la philosophie. Il a notamment publié : Vers Philippe Jaccottet, éd. Arléa, 2025 ; « Yves Bonnefoy et Emmanuel Levinas », dans Bonnefoy et la philosophie, sous la direction de Jérôme Thélot, éd. Manucius, 2023 ; Poésie naissante. Une anthologie de la poésie contemporaine inédite, sous la direction de Mathieu Hilfiger, éd. Le Bateau fantôme, 2017.

 


 

Sébastien Labrusse, Vers Philippe Jaccottet, Paris, Arléa, 2025, lu par Pascal Dethurens

 

S’il est un livre qui fait la part belle à l’amitié, mieux, aux amis, c’est celui que consacre Sébastien Labrusse à Philippe Jaccottet, entouré à chaque page de ses amis poètes et peintres. La préposition par quoi s’ouvre le titre ne pouvait être mieux choisie : la lecture à laquelle nous sommes conviés ne doit rien aux exigences un peu rudes de l’essai critique, elle s’apparente bien davantage à une approche, plus encore à une invitation. C’est vers l’auteur d’À la lumière d’hiver et de la Promenade sous les arbres que nous sommes appelés à cheminer, au gré de chapitres légers et lumineux autant qu’un texte des Paysages avec figures absentes.

Un livre des amis, donc, et des amis qui ont noms ici Gustave Roud, Claude Esteban et Yves Bonnefoy, mais aussi Alexandre Hollan, Giorgio Morandi et Nasser Assar. On ne pouvait rêver de plus bel hommage au poète que ces pages toutes en sobriété, comme il convient quand on veut dire son admiration avec pudeur. Quand on veut, aussi, parler avec retenue, parce que, comme l’écrit Jaccottet citant Hofmannsthal dans Autriche, il est un art de « cacher la profondeur dans la surface ». Le Livre des amis du poète autrichien ne se présentait pas autrement, léger et lumineux, qu’à la façon d’un rappel à ce que chacun sait : que l’amitié est la vraie clé de la littérature.

D’autant plus émouvants se lisent ou se relisent, maintenant que le poète nous a quittés, ces textes que Jaccottet a écrits, pour reprendre le mot de Char, sur ses grands « alliés substantiels ». Ce que Jaccottet écrit de Maurice Chappaz, avec lequel il s’est lié de vive amitié, pourrait tout aussi bien se rapporter à lui-même : « il y a quelque chose ici d’assez rare, une amitié heureuse de la terre et du ciel, un goût des grands espaces aventureux, la pureté sensuelle et, surtout, la joie. Mieux que la joie : une jubilation presque miraculeuse ». Cette pureté, c’est celle à laquelle on ne peut qu’être sensible, parmi les illustrations du volume, dans les aquarelles d’Anne-Marie Jaccottet, ces accueils délicats de la présence dans ce qu’elle a d’évident et d’éblouissant à la fois.

On peut préférer à tout, dans le petit livre de Sébastien Labrusse, l’attention apportée, tant dans les poèmes de Jaccottet que dans les œuvres de Garache, de Hollan ou d’Assar, à ce qui est élevé au rang de vertu : la simplicité. Ni dépouillement austère ni modestie trompeuse, la simplicité est ici l’autre nom de l’élégance de la poésie, celui aussi de sa noblesse, dans un monde qui en a oublié jusqu’au souvenir. Wozu Dichter, encore une fois… « Accueillir, regarder, aimer un paysage, ses fleurs et ses traces humaines, c’est accueillir un bien infiniment précaire, menacé : la dévastation sans retour des choses de la terre et de la terre elle-même participe à la destruction de l’humanité par elle-même. Ici, dans ces lieux simples, on peut voir – quand le regard se laisse désencombrer – une humanité du paysage faite de bonté et d’indigence : l’humanité de ‘ces chemins écrits par le temps sans aucune violence dans la terre, ainsi que l’eau ailleurs en creuse avec patience et sans blessures’ ».

Au monde, à la rencontre, à l’amitié bon accueil est fait. Ce n’est pas la moindre qualité du traducteur, du traducteur tout de patience qu’a été Jaccottet, que cette sensibilité peu commune à l’autre. Ricœur a dit la traduction comme hospitalité langagière. Mais hospitalité pour accueillir quoi ? Aller vers le monde c’est faire l’expérience de « la lumière à la fois tendre et pure » qui éclaire « le berceau des feuillages », émerveillement inépuisable du poète. Mais c’est aussi voir ce qui retourne cette lumière « non pas en de la nuit, ce serait trop beau, mais en un leurre à vous faire vomir », épouvante et abjection mêlées. Ulrich, dans L’Homme sans qualités, s’étonnait déjà que l’homme soit capable de lire la Critique de la raison pure et, dans le même temps, de pratiquer l’anthropophagie.

Toute la dualité de l’œuvre de Jaccottet est là, selon Sébastien Labrusse. Et elle est à la source de ce qu’il faut peut-être appeler le scepticisme de sa poésie. « Que la beauté soit un leurre révoltant, c’est ce que l’on admet sans peine quand on sait qu’à Palmyre, sous les ruines des temples, ont été installées les prisons où l’on infligeait les tortures les plus atroces, assimilables à celles que les nazis ont fait subir aux Résistants du Vercors. Une fois que l’on sait cela, comment ‘croire encore aux enchantements’ » ? L’impensable rôde toujours derrière la paix.

On ne sait, dans ces conditions, s’il faut souscrire au propos liminaire de l’ouvrage. « À l’évidence, bien des livres de Jaccottet ont aidé leurs lectrices et lecteurs à vivre mieux ». Pourquoi pas, tout compte fait ? Jean-Pierre Vidal, à qui l’on doit de précieux travaux d’édition de l’œuvre de Jaccottet, a parlé à son sujet d’une poésie humble, « d’une honnêteté proprement miraculeuse ». Il n’est pas si courant, en poésie comme ailleurs, que la fragilité d’une voix soit sa force. Il n’est pas donné à tout le monde, encore moins, de connaître « l’ivresse d’avoir bu au verre fragile de l’aube », comme le dit un vers de « Parler ». Oui, alors, à la force de cette fragilité-là.

Pascal Dethurens

Pascal Dethurens est écrivain, critique littéraire et professeur de littérature comparée à l’université de Strasbourg. Il étudie dans ses ouvrages les liens entre la littérature et les arts, en particulier la peinture. Romancier, il s’attache à dire notre présence au monde, vulnérable et puissante à la fois.

 


 

Sébastien Labrusse, Vers Philippe Jaccottet. Conversation sur la peinture, Arléa, « La rencontre », 2025, lu par Patrick Werly

 

Sébastien Labrusse consacre un nouveau livre à Philippe Jaccottet, qui prolonge son premier essai[1]. La démarche est différente, même si l’on retrouve la même ferveur de lecteur, la même amitié mais aussi certaines de ses interrogations, de ses doutes, qui n’en sont pas moins des marques de fidélité à l’œuvre. Vers Philippe Jaccottet, comme l’indique son titre, est un livre qui va à sa rencontre, et il le fait par le récit de quelques rencontres : rien ne pouvait mieux rappeler l’enseigne de la collection que dirige Anne Bourguignon, « La rencontre ».

Sébastien Labrusse, qui a toujours su garder quelque chose de la simplicité du regard philosophique, part d’un étonnement : il se demande comment une œuvre si discrète, si éloignée de toute emphase a pu toucher autant ses lecteurs, à commencer par lui-même, et il essaie de comprendre ce qui, chez ce poète qui ne se voulait pas un maître à penser, a pu attirer, surtout à une période où les idées étaient souvent exprimées de façon tonitruante. Le livre est donc avant tout le témoignage d’un lecteur, qui au fil des ans a poursuivi un entretien silencieux mais exigeant avec son œuvre et qui s’interroge sur les conditions et les facteurs de la rencontre.

Il y est question d’une visite à Philippe Jaccottet à Grignan en 2011, pour l’interroger sur les peintres ; le texte de cette « Conversation sur la peinture », qui ouvrait le précédent livre, est donné en annexe ; de façon très vivante, l’écrivain y parle de sa découverte de la peinture grâce à Anne-Marie Haesler, qui deviendra sa compagne pour la vie, de son premier voyage à Rome après la guerre, de la musique et de nombreux peintres, cités pour des raisons parfois très différentes : Bonnard, Matisse, Chagall, Morandi, Nasser Assar, Picasso et d’autres.

Avant d’interroger les rencontres de Jaccottet avec certains peintres amis, Sébastien Labrusse interroge sa rencontre avec Gustave Roud, moment fondateur dans les années 40, qui lui a fait comprendre que la poésie comme la peinture allait au-devant du monde, à la rencontre de la réalité. Ces quelques pages, loin d’être une digression ou un passage obligé, construisent l’étagement qui donne au livre son sol et son horizon : la rencontre avec des êtres, avec autrui n’est possible que parce qu’elle est aussi le partage d’un monde commun, parce qu’elle permet à chacun de rejoindre une réalité commune (ce qui est aussi, rappelons-le, le mouvement profond de la traduction, qui repose sur le vœu que quelque chose soit partageable malgré la différence des langues).

Une fois la direction donnée, Sébastien Labrusse peut raconter la rencontre de Jaccottet avec plusieurs peintres (et il faut au passage saluer la qualité des reproductions proposées mais aussi de la mise en page très claire) : Anne-Marie Jaccottet pour commencer, puis une série de « visites d’ateliers », chez Claude Garache, Alexandre Hollan et Nasser Assar. L’auteur a choisi de ne parler que des peintres que lui-même a pu connaître, ce qui nous vaut de beaux récits de visite des lieux ; attentifs que nous étions à la conversation de l’auteur, nous l’avons suivi, oubliant assez vite qu’il ne s’agissait plus directement de Jaccottet, et nous voilà par exemple au pied de l’immeuble où Alexandre Hollan travaille en hiver, à Paris. Au cours de ces promenades, Sébastien Labrusse s’interrompt parfois pour nous proposer l’interprétation d’une œuvre, en particulier de la lithographie que Philippe Jaccottet et Claude Garache ont réalisée ensemble pour Maeght, ou une interrogation plus générale sur le paysage.

J’ai parlé de la rencontre de 2011 mais le livre commence autrement, il est temps d’y venir. Vingt ans avant, en 1991, Sébastien Labrusse a fait une première visite à Grignan, en compagnie d’une jeune amie, Béatrice Douvre (nom qu’elle s’est choisi pour son œuvre poétique[2]). Il dit comment l’œuvre poétique et graphique de cette jeune femme, rencontrée en marge du séminaire d’Yves Bonnefoy au Collège de France, a été très vite interrompue par sa mort, conséquence d’une anorexie qui l’avait épuisée. Philippe Jaccottet a préfacé une édition de ses poèmes mais si elle tient une place aussi marquante, aussi troublante au début de ce livre, c’est avant tout parce qu’elle est au centre de la mémoire et de la réflexion de Sébastien Labrusse sur ce que peut la poésie. Il raconte en effet lui avoir fait lire Les Artistes de la faim, un recueil d’essais de Claude Vigée et Cahier de verdure de Jaccottet, dans l’espoir que ces livres l’aideraient. « C’était un leurre », doit-il ajouter.

Or si le livre s’ouvre sous un signe aussi douloureux, c’est que Sébastien Labrusse y reprend une question brûlante, pour lui comme pour Philippe Jaccottet et probablement pour tout lecteur attentif aux tensions qui traversent cette œuvre : la poésie peut-elle guérir le mal qui nous sépare du monde et des autres, peut-elle contrebalancer la violence qui détruit le monde ? La réponse ne fait aucun doute : c’est « non », mais l’important ici n’est pas de résoudre un problème métaphysique, il est de se confronter à nouveau aux deux termes de l’interrogation et de ne pas oublier la maladie, la finitude ou la violence face à la beauté d’un arbre en fleurs, d’un ruisseau de montagne ou d’un ciel, ces rencontres qui nous retiennent dans Airs, Cahier de verdure et d’autres livres de Jaccottet. Et à l’inverse, de ne pas oublier la beauté d’une fleur de talus dans un monde qui nous accable. La poésie ne guérit pas mais aide à avancer d’un pas, à condition de rééquilibrer la lumière par l’obscurité qu’elle ne peut effacer. C’est cette question que reprend l’émouvant in memoriam qu’est ce livre.

Ce n’est pas le lieu ici de l’exposer en détail et encore moins de tenter de la résoudre mais il faut en dire un mot parce que Sébastien Labrusse, en témoignant dans son livre de la vie de Béatrice Douvre, enracine toute sa présentation dans la question cruciale du pouvoir de la poésie et donc de sa fonction possible dans la parole humaine. L’auteur, qui a beaucoup lu Emmanuel Levinas (il a rédigé récemment un chapitre sur Yves Bonnefoy et Levinas pour Bonnefoy et la philosophie, le livre que Jérôme Thélot a rassemblé en 2023 chez Manucius), a interrogé par lettres Jaccottet sur le risque que la beauté du lieu ne fasse oublier la présence d’autrui et sa précarité (souvenons-nous de ce titre : Paysages avec figures absentes).

Cette tension entre la beauté intemporelle de la nature et l’horreur de l’histoire humaine traverse tout son livre, comme elle est au centre de la conscience de Jaccottet, qui dit rêver dans À travers un verger que la légèreté de la beauté l’emporte sur le poids de la douleur mais qui, dans les plus beaux lieux, reste hanté par la conscience du mal. Le livre de Sébastien Labrusse finit sur de très belles et très fortes lectures de deux récits des dernières années, Couleur de terre et La Clarté Notre-Dame, posthume. Dialoguant avec Jaccottet, il rappelle que la poésie ne peut convertir dans son regard que ce qui a été éprouvé, vécu, et qu’elle est donc sans pouvoir face aux guerres et aux malheurs lointains dont la tâche de la poésie n’est pas de les dire.

Sébastien Labrusse ne prétend pas apporter de réponse définitive à cette impuissance ; mais par la clarté de son témoignage, il peut nous aider à porter la question un peu plus loin. Car le négatif n’est pas seulement dans l’Histoire ni dans les guerres plus ou moins lointaines, il frappe aussi les êtres proches, comme le sait bien Jaccottet dans les livres de deuil que sont Leçons ou Obituaire, et il est aussi le fait de la nature : quel promeneur n’a jamais vu un oisillon dévoré par un oiseau plus gros voire poussé hors du nid par ses parents ? À l’inverse, la beauté n’est pas le seul fait de la nature, elle nous frappe dans de nombreux gestes, dans un regard, le timbre d’une voix, les clameurs d’une fête, sans parler de la musique ou de l’art. L’opposition sur les deux plateaux de la balance entre l’histoire et la nature, entre la violence et la beauté, entre ce qui nous écrase et ce que notre regard peut reprendre dans sa clarté, doit être poussée plus loin que n’a voulu le faire Philippe Jaccottet dans son œuvre ; il faut, par fidélité à son œuvre, poursuivre son interrogation dans le dialogue, comme le fait ici Sébastien Labrusse à sa façon, et cela suppose de dépasser le doute qu’a voulu maintenir Jaccottet.

Le livre montre en toute clarté combien Jaccottet sait admirablement saisir et dire le rêve qui apparaît dans les faits les plus infimes de la nature. Tout lecteur s’en est fait la remarque : il y a chez lui une tentation mystique, que rappellent du reste les deux épigraphes choisies par Sébastien Labrusse, l’une empruntée à Rûmi, le poète mystique soufi, l’autre à Cézanne, certainement le peintre le plus mystique de son temps, en quête d’un absolu qui le détournait de la conversation ordinaire. Le livre s’ouvre donc sur cette attestation de l’infini, du « sans bornes », du ciel et de la vie éternelle, sous le signe d’une beauté mystique, qui ne fait qu’effleurer notre monde – mais il rappelle, dans les pages qui suivent, que cette tentation chez Jaccottet ne peut aller jusqu’au bout, interrompue qu’elle est depuis la jeunesse, depuis la guerre, par la mémoire de l’Histoire.

Dans le regard de Jaccottet se conjoignent presque le réel et l’intériorité, la séparation est presque levée, dans une lumière que nous reconnaissons aussitôt comme celle de notre rêve commun – presque levée, parce qu’il ne va pas jusqu’à l’effacement total du mystique et que le doute se rappelle toujours à lui, quand il ne le rappelle pas lui-même. Ce choix est présent tout au long de l’œuvre et il contribue au refus de toute emphase qui fait sa grandeur. Mais si Jaccottet a choisi d’en rester à cette contradiction, s’il n’a résolument pas voulu la dialectiser, se disant « ignorant » voire « ignare », comme le rappelle Sébastien Labrusse, une lecture amie peut ne pas se satisfaire d’interrompre la promenade et la réflexion commune à chaque fois devant le même obstacle, peut vouloir s’y arrêter pour en discuter, avant de reprendre, les pas portant alors d’eux-mêmes un peu plus loin.

C’est pour moi la vertu de ce livre que de m’avoir invité à poursuivre la discussion, à redistribuer les tâches d’ombre et de clarté de part et d’autre de la frontière qui sépare l’Histoire de la Nature, et à interroger la lumière qui nous parle tant dans les mots de Jaccottet, non pas pour la dégager du rêve, car la croire éternelle est bien un rêve, mais pour comprendre pourquoi ce rêve revient si souvent vers nous, pourquoi l’histoire dans ce qu’elle a de plus désespérant ne parvient pas à l’éteindre tout à fait. Imaginer deux plateaux d’une balance, c’est figer la question dans l’espace, comme un objet dans l’atelier de Morandi. Et je me demande si, restituée au temps, suivie dans ses moments d’apparition et de disparition, la lueur de la beauté ne garderait pas toute sa force, même si son intensité et son aura, qui sont celles de l’utopie, n’auront jamais la force d’en finir avec la violence. Le livre de Sébastien Labrusse, qui ne prétend donner aucune leçon, nous aide à faire un pas dans cette direction, nous rappelle que la poésie est rythme et que dans le temps fort, le doute est levé. Savoir que le temps faible est déjà là et qu’il faudra tout recommencer n’oblige pas à désespérer – du moins tant qu’il y aura des livres de si belle proximité pour nous accompagner un bout de chemin.

Patrick Werly

 

Patrick Werly est maître de conférences émérite en littérature comparée à l’Université de Strasbourg. Il travaille à la fois sur la poésie (Yves Bonnefoy et l’avenir du divin, Hermann, 2017 ; La Décision d’Yves Bonnefoy : fonder sur l’épiphanie, Hermann, 2021) et sur le cinéma (Roberto Rossellini. Une poétique de la conversion, Le Cerf, 2010). Il a codirigé avec Michèle Finck l’ouvrage collectif Philippe Jaccottet : Poésie et Altérité, aux Presses Universitaires de Strasbourg, 2018.

 

[1] Au cœur des apparences. Poésie et peinture selon Philippe Jaccottet, Chatou, Éditions de la Transparence, 2012.

[2] Voir la note dans les archives du site Poezibao : https://poezibao.typepad.com/poezibao/2005/07/batrice_douvre.html

 


 

Poétique du miroitement

 

« chant de pauvre, vite emporté, graine de dent de lion dans la fraîcheur de mars[1] »

 

La toute fragile, par exemple, cette fleur qui lui est chère, la serratule — mais d’autres également, aux noms merveilleux : salicaire, scabieuse, fétuque ou le commun mais délicat liseron. Et les arbustes à peine plus solides, comme l’yeuse, ou l’églantier et sa fleur églantine — telle me semble être la frêle mais précise figure de la poésie de Philippe Jaccottet. Si mince en effet et penchante, faisant le désespoir du peintre, qui est aussi une fleur, l’heuchère. Elle tremble sans cesse, mais avec ferveur et obstination.

Quelque chose reste toujours à voir, dans l’intervalle, au moins à apercevoir, entre ces mouvements dans la brise.

Il ne s’agit pas ici de faire un effort, mais tout au contraire de se laisser flotter entre ses propres bords et ceux de ses paupières sans être sûr de la totalité d’une saisie, encore moins d’un savoir. Quelque chose s’échappe depuis toujours, quelque chose se tait, au bord de la présence, quelque chose apparaît et disparaît, se donne et se retire, laisse apercevoir autre chose, « ce tout petit, ce bref évènement[2] » apparaître. Tige, éclat. Le signe hölderlinien – « un signe, tel nous sommes, et de sens nul[3] » – et les signes de Philippe Jaccottet, qui ne sont pas tout à fait les mêmes mais très proches, « qui sont des aides et qui se raréfient[4] », œuvrent par intermittence. Ce sont ces interstices, cet écart entre « Taches de soleil et d’ombre[5] » qui nous appellent, et dans ce bref écart, un monde autre, à peine entrevu, mobile et secret : « … invisible rapport entre moi et cette ombre incertaine, de l’impalpable et peut-être impossible lien avec l’impalpable et l’impossible[6] ».

Rude épreuve que la distraction nécessaire qui ne promet jamais l’entrevue comme certaine : « autre chose devrait être tenté peut-être où trouvent accord non pas paisible mais vivant, légèreté, gravité, réalité et mystère, détail et espace. L’herbe. L’air. Des entrevisions, infiniment fragiles et belles — comme d’une fleur, d’un joyau, d’un ouvrage d’or — situées dans l’extraordinaire immensité[7] ». Et nous ne sommes même jamais sûrs qu’il existe vraiment, cet insaisissable éclat d’or :

Nourri d’ombre, je parle,
et remâchant maigre pâture de ténèbres,
pauvre, faible, adossé aux ruines de la pluie,
je prends appui sur ce dont je ne peux douter,
le doute, et habitant l’inhabitable je regarde
je recommence à marmonner contre la mort
sous sa dictée. En m’efforçant je persévère
à voir, je vois l’effondrement qui brille[8]

Cet aperçu s’annonce donc aussi comme le scintillement, « très loin, à peine perceptible, un miroitement sur les marais[9] », minuscule et fascinant depuis toujours. Entre deux éclats, entre ce qui sombre et resurgit, c’est cette présence, rien peut-être mais peut-être aussi quelque chose. Dans cette façon de voir ne réside ou ne résiste que le détail. Fascination de tout ce qui ne se décide pas, ne se distingue pas, semble imprécis, et qui laisse voir parfois par intermittence — si peu cet espace, si grands l’efforts et la fatigue.

« Dehors, dedans, que voulons-nous dire par dedans ? Où cesse le dehors ? Où commence le dedans ? »[10], le dehors c’est à la fois le lieu et le temps de la présence des formes diverses de l’autre, animale, végétale, et pourquoi pas céleste, le ciel, les étoiles ? Frontière de peaux, de plumes, de poils, de feuilles et de pétales, contact furtif ou prolongé, dans lequel, gardant les yeux grands ouverts, nous perdons nos repères.

« La puissance invisible, le cœur du monde un instant reprend son souffle : naissent les arbres, les montagnes ; mais au regard attentif apparaissent leur précarité, leur mouvement, leur nature de suspens et de passage. »[11] Brève est la saisie du furtif, la garde si passagère, « l’image passante » de Walter Benjamin. Demeurent deux ou trois images sur la rétine sur tant d’heures, des années d’éclats d’images, quelque chose d’irisé. Quelques sons, un hululement, un battement d’aile, un froissement, un frottement, une étoile filante. Comment faire avec ce qui n’est même pas vraiment une image, juste un éclat, ou un éclair, d’image, un « résidu chantable[12] » (Singbarer Rest) pour reprendre la formule de Paul Celan, cette tâche de la poésie pour quelques-uns. Émerveillé par le mouvement, le poète ne voit pourtant qu’en biseau, et diffraction, en détail : impossible d’accéder à une totalité mais on peut tenter d’en saisir juste une vue. Nous ne sommes pas loin de la photographie…

Ce qui reste fera le souvenir, l’entrevue. Le reflet sur le verre bombé d’un chalet en Suisse au pays de Philippe Jaccottet, la zébrure d’une fissure, le bref miroitement de l’eau : « image qui ne surgit que pour s’éclipser à jamais à l’instant suivant[13] », écrit encore Walter Benjamin. Ces éclats sont ce qui reste à chanter, un résidu mais un résidu essentiel. S’il ne devait rester que cela, il faut que cela reste et cela restera certainement, quand nous aurons tout saccagé de tant de manières — et le ciel et l’eau, et la nature, la terre et les hommes. Image à peine, peut-même parfois juste avant l’image, mais on peut chanter ce qui a la grâce de ne pas apparaître, non par paresse mais par essence : « il (l’invisible) a seulement trouvé sa véritable nature qui est sans images[14] ».

La tâche du poète dès lors n’est pas de créer un artifice, de rivaliser de métaphores, tout au contraire. Il doit rester dans ce peu, dans ce bord de silence. Philippe Jaccottet le souligne sans relâche.

La pauvreté du matériau – des mots, alors qu’il s’agit de dire ce qui ne peut presque pas se décrire – est sans cesse présente. Cette pauvreté, Philippe Jaccottet, l’aime, la cherche, la défend. Son travail et sa modestie, son obstination qui n’a d’égale que son découragement parfois, ne désarme pas. Lui-même, grand, mince, penché comme la fleur dans le vent, aura mené une œuvre aussi fragile qu’insistante.

« Fragments brillants du monde, allumés ici ou là[15] », un feu incertain dans la montagne, une luciole au jardin le soir, un papillon, l’éphémère. Le tiret, la lisière, l’orée, le bord, la plate-bande du jardin au-dessus de laquelle Philippe Jaccottet se penche, existent cependant indéniablement, c’est le volatil des choses, le vol erratique et discontinu des choses, la faible et dansante chute du pétale, l’héritage rilkéen.

Et sur l’étang, poudroiement incessant des insectes de l’été dans la lumière, lieu des araignées d’eau et des libellules, ploie et affleure dans le même mouvement, la grâce de l’inconnaissable.

Isabelle Baladine Howald

Ce texte entièrement remanié est paru initialement dans Philippe Jaccottet : poésie et altérité, sous la direction de M. Finck et P. Werly, Presses Universitaires de Strasbourg, 2018, p. 232 et suiv.

 

Isabelle Baladine Howald est poète, critique, et codirige la revue Poesibao avec Florence Trocmé et Anne Malaprade. Elle a publié une dizaine de livres de poésie.

[1] Ph. Jaccottet, notes en marge d’Observations, in Œuvres, sous la direction de José-Flore Tappy, avec H. Ferrage, D. Jakubec et J.-M. Sourdillon, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la pléiade », 2014, p. 1302.

[2] Ph. Jaccottet, Couleur de terre, in Œuvres, p. 1274.

[3] F. Hölderlin, Mnémosyne (deuxième version) traduction G. Roud, in Œuvres, sous la direction de Ph. Jaccottet, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1967, p. 879.

[4] Ph. Jaccottet, Feuillets joints, Truinas, in Œuvres, p. 1213.

[5] Ph. Jaccottet, Taches de soleil, ou d’ombre, Paris, Le Bruit du temps, 2013.

[6] Ph. Jaccottet, ibid. p. 44.

[7] Ph. Jaccottet, La Semaison, Carnets 1954-1967, in Œuvres, p. 341.

[8] Ph. Jaccottet, ibid., p. 344.

[9] Ph. Jaccottet, Observations et autres notes anciennes, in Œuvres, p. 1301.

[10] Ph. Jaccottet, La Semaison, ibid., p. 355.

[11] Ph. Jaccottet, ibid., p. 356.

[12] Ph. Lacoue-Labarthe propose cette traduction in La poésie comme expérience, Bourgois, coll. Détroits, Paris, 1986, p. 35.

[13] W. Benjamin, « Sur le concept d’histoire », Écrits français, Paris, Gallimard, « Folio », 1991, p. 435.

[14] Ph. Jaccottet, La Semaison, in Œuvres, p. 355.

[15] Ph. Jaccottet, Comme un martin-pêcheur prend feu, in Et néanmoins, Œuvres, p. 1101.

 


 

Sur le seuil

 

Philippe Jaccottet n’aura cessé, tout au long de son parcours poétique, de s’approcher des lieux, des êtres, des images qui lui ont communiqué quelque chose dont l’évidence, la vertu de vie, mêmes fugitives, équilibrent ces autres évidences amèrement accumulées « après beaucoup d’années », celles de l’horreur du mal et de la mort – et réussissent parfois à emporter la balance : oracles profanes, qui peuvent être délivrés par des fleurs, les eaux blanches d’un torrent, « l’apparition » d’un cerisier chargé de fruits au crépuscule, mais aussi une carte postale reçue d’une amie avant son décès. Il ne s’agit pas, on s’en doute, d’un message intellectuel, mais plutôt d’un « mot de passe » qui s’adresse d’abord aux sens : on voit et on respire la fleur, on entend les eaux alpestres, on y plonge la main, on y boit. Les mots viennent ensuite, à tâtons, mais avec une exceptionnelle délicatesse de toucher, pour suggérer que d’emblée, sous ces espèces sensibles, il y avait un sacrement corporel de l’invisible, capable de fortifier une improbable espérance. La tâche du poète est là : faire passer à travers les mots ce qui est trop ténu, trop déraisonnable, peut-être, pour avoir normalement cours parmi les hommes.

Dans son dernier livre, La Clarté Notre-Dame, paru quelques jours seulement après la mort du poète, la méditation de celui-ci se tisse autour d’un de ces événements qui prennent pour lui valeur de signe : l’écoute, sous un ciel gris, dans la campagne terne à la fin de l’hiver, de la « petite cloche des vêpres du couvent de la Clarté Notre-Dame qu’on ne voyait pas encore au fond de son vallon. » Au long de cette quarantaine de pages, le poète oscille, titube, selon ses mots, entre deux versants de son expérience, « eux au moins indubitables », dit-il : « le recueil des signes qui est presque toute ma poésie, ce que j’aurai reçu de plus précieux dans ma vie, sans l’avoir cherché ni même espéré ; et, de l’autre côté, l’effroi grandissant de celui qui marche dans le corridor d’une prison de Syrie et ne pourra plus jamais effacer de son esprit les cris qu’il y a entendus, montés d’un des plus bas cercles de l’Enfer » (écho d’une émission de télévision où un journaliste, qui avait été emprisonné à Damas, se souvenait des cris des autres prisonniers torturés dans les pièces voisines tandis que lui-même allait de sa cellule au bureau dont il sortirait libre). À l’angoisse provoquée par le mal dans le monde s’ajoute, « en toute fin de parcours », celle de la mort prochaine. Entre la joie certaine apportée par les signes reçus au fil des jours et des promenades, avec le sens qu’ont su en dégager les poèmes, et l’expérience de l’horreur, celle du monde, qui a plutôt épargné le poète « abrité », et celle de sa propre fin qui s’annonce, le combat paraît « inégal ». Vouloir se protéger de la seconde en invoquant la première, ce serait comme si l’on croyait se mettre à l’abri de l’orage avec deux roseaux…

*

« Et néanmoins » (pour reprendre le titre d’un recueil paru en 2001), c’est par une méditation sur les « signes » dont la vie a fait cadeau au poète que s’ouvre et se clôt le livre. Les plus constants d’entre eux émanent des eaux vives et des oiseaux. Vient s’y ajouter, dans cette dernière œuvre, le tintement d’une cloche de couvent, qui résonne avec un souvenir d’enfance et la réminiscence d’un vers de Hölderlin, le poète préféré de Jaccottet, qui évoque une cloche « désaccordée, comme par la neige ». Ce déploiement d’échos ou d’images autour d’une sensation est fréquent chez Jaccottet. Remarquons qu’ici, avant d’ouvrir l’éventail des allusions et comparaisons qui tentent d’approcher le cœur mystérieux de la sensation initiale (un oiseau blanc qui aurait traversé le paysage, une brèche dans les nuages laissant filtrer « un rai de lumière », un passage de grésil, la rosée du matin « qui se serait – comme dans un conte – ailée, et métamorphosée en ces sons aériens… »), le récit nous renseigne avec simplicité sur la source réelle du tintement de cloche entendu. Le lecteur est alors frappé par l’insistance de Jaccottet sur l’ancrage concret – et religieux – de la sensation : « il faut bien préciser que c’était une vraie cloche, si humble fût-elle, qui avait résonné là ». Et le poète de prolonger ce souci d’authentification en se représentant les « rares sœurs habitant ce couvent » et leurs occupations quotidiennes, qu’elles devaient quitter pour se rendre à vêpres. Cette cloche, il a su « aussitôt la situer », la rapporter à sa fonction religieuse, et il s’interroge : celle-ci aurait-elle compté dans le langage que la sonnerie de l’office semblait lui traduire ? Il ajoute : « Respectueux comme je le suis resté de l’univers religieux, (…) je n’ai aucune raison d’en exclure l’idée. » Il n’y a pas ici d’occultation de la signification rituelle, liturgique de la sensation, à l’inverse de ce qu’il faut bien constater à la lecture des Tombeaux de Ravenne, par exemple : Yves Bonnefoy ne précise jamais qu’il s’agit de tombes chrétiennes ni ne rattache les ornements qu’il y admire (les paons, la vigne) à la symbolique chrétienne… Jaccottet, lui, va jusqu’à faire allusion au Christ à travers la parabole évangélique du Bon pasteur, en comparant les religieuses à des « agnelles silencieuses, obéissantes et cherchant à maintenir ou à accroître encore au fond d’elles-mêmes la mansuétude et la pureté de leur maître… »

Cette indéniable reconnaissance est cependant assortie de réserves importantes. Jaccottet déclare qu’il ne baigne plus depuis longtemps dans l’univers religieux et qu’il n’y a, « tout compte fait, jamais baigné vraiment ». En la circonstance, il note : « cette résonance religieuse ne me semble pas avoir joué le moindre rôle dans l’étonnement heureux qui fut le mien sur l’instant ». Aussi envisage-t-il la possibilité d’effacer du nom du lieu où s’est produit l’événement toute référence religieuse, « comme si du nom de son lieu, la Clarté Notre-Dame, on n’eût gardé que le mot « clarté » ». L’intégralité du nom n’a-t-elle été finalement conservée dans le titre du livre que pour ses qualités euphoniques ? Autre phénomène de gommage : Jaccottet évoque, à propos du poème « Patmos » de Hölderlin, « le souvenir de ce saint Jean qui y aurait reçu je ne sais plus quelle illumination » ; cette réticence à mentionner l’Apocalypse vient-elle de la volonté d’éviter un vocabulaire trop marqué religieusement ?  Dans un passage où Jaccottet parle de sa découverte du temple de Ségeste, en Sicile, et de son émotion devant les édifices qui abritent le sacré, il aborde certaines raisons d’un agnosticisme qu’il fait remonter à sa jeunesse étudiante. Il avoue avoir été « un peu obnubilé par une sorte d’anticléricalisme qui était le nôtre à tous à un moment donné, en particulier les amis de gauche que j’avais à l’époque à Lausanne ». Sans cette disposition d’esprit, il aurait, dit-il, « peut-être réfléchi qu’il y avait là quelque chose de beaucoup plus important que ce que j’aurais pu imaginer d’abord, qui était vraiment cette rencontre (…) du sacré. »

*

Quoi qu’il en soit, dans le tintement pur et cristallin qui a provoqué « l’étonnement heureux » du poète, il y avait plus qu’une simple sensation. Jaccottet y discerne « comme une espèce de parole, d’appel ou de rappel ». Ce n’est pas seulement un son, c’est une voix ; le qualificatif de « tendre », que Jaccottet lui applique à plusieurs reprises, ne saurait convenir qu’à une voix, une parole. À la faveur de ce signe et de ses résonances qu’il recueille, interprète, et qui suscitent en lui « d’abord un étonnement muet, puis, plus profondément, un écho, une forme toute particulière de joie », le poète découvre enfin « comme une apparence de sens », fragile mais tenace. Ce qui lui permet d’en risquer l’hypothèse, c’est une certaine convergence de ces signes, apparue au crépuscule d’une vie : « voilà que toutes ces rencontres ont l’air de converger », dit-il. Il revient maintes fois sur cette orientation commune des signes qui le tournent vers ce que philosophes et poètes l’autorisent à appeler le sacré : « ces rencontres inespérées, dont je m’aperçois aujourd’hui qu’elles étaient toutes orientées dans le même sens, ornées d’une sourde joie, dirigées vers ce que Plotin (…) nommait le Très-Haut, par les mêmes termes que Hölderlin qui, lui, tout de même, osait encore dire le Sacré, et même les Dieux. » Le fil qui relie ces perles est significatif sans cesser d’être sensible. Dans une note de 1980, qu’il reprend ici, il compare la « sonorité d’argent » de quelques vers de Leopardi à la manière dont « un fidèle doit entendre la clochette de l’Élévation » et la relie au tintement cristallin de la petite cloche du couvent de la Clarté Notre-Dame : « Comme si s’annonçait ainsi, à vingt ans ou presque de distance, la “vraie” clochette de l’Élévation ». Jaccottet poursuit : « voilà au moins une assez belle preuve de continuité dans mes expériences profondes. » Les échos se multiplient (« À quoi répond la petite cloche de mon enfance, celle que mon père faisait sonner au portail du jardin de mon oncle »), et ce concert où se superposent la sensation présente et les échos de la mémoire provoque, comme chez Proust, la joie de celui qui a trouvé la clef du temps : « je touche ici très exactement au centre de ce qui m’a fait écrire, et qui excuse, en tout cas explique et justifie toutes mes redites » – le sens d’une vocation, d’une vie. Pour le narrateur d’À la recherche du temps perdu, la découverte est celle d’une vocation artistique. Dans le cas présent, le chemin mène à un lieu spirituel et même religieux ; le poète se voit prendre un nouveau départ « en direction de quelque chose qui indéniablement était la Clarté Notre-Dame. » Approchant du but, il s’exclame avec un accent d’émerveillement : « Comme, maintenant, si tard dans ma vie, cela me devenait clair et profond ! » Ces paroles ne rendent-elles pas un son proche de l’aveu de saint Augustin : « Tard je t’ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée ! » ? Un lecteur croyant peut supposer que la continuité et la cohérence des signes reçus ne traduisent pas seulement l’attachement du poète à ses propres thèmes de prédilection. Ces signes sont en effet toujours inattendus pour le bénéficiaire et ne semblent pas être les traces de la seule fidélité du poète à lui-même. Leur convergence, leur constance peuvent être lues comme l’envers d’une autre fidélité : celle du donateur discret de ces signes qui a accompagné sa vie jusqu’au seuil d’une reconnaissance.

À cet « appel » ou ce « rappel » qu’il identifie de mieux en mieux, comment va-t-il répondre ? Par une demande dont il emprunte les mots à Hölderlin : « Donne-nous une eau innocente / Oh, donne-nous des ailes… » Jaccottet conclut en écho : « C’est à peine si je ne me sentirais pas tenté de demander à mon tour à la fois une « eau innocente » et des ailes, pour une traversée impensable, et pourtant… »

Jean-Pierre Lemaire

Jean-Pierre Lemaire est né en 1948. Il a enseigné au lycée Henri-IV et à Sainte-Marie de Neuilly jusqu’en 2014, ainsi qu’au Centre Sèvres. Il commence à publier de la poésie dans les années 80, avec le soutien de Jean Grosjean et Philippe Jaccottet. Il a publié à ce jour une dizaine de recueils, un essai sur la poésie et un autre sur Bernadette Soubirous. Il a reçu en 1999 le Grand Prix de poésie de l’Académie française.

Derniers titres parus : Le pays derrière les larmes, Poésie/Gallimard, 2016. Graduel, Gallimard, 2021.


 

Et, néanmoins – le mouvement, la reprise (notes sur un livre de Jaccottet)

 

On trouve dans le livre Et, néanmoins comme un suspens de la pensée, une avancée nous faisant comprendre ce qu’est le bref en littérature : une écriture concentrée se faisant écho de toute part pour amener un clair regard. Tout le livre est une auscultation de soi et de l’autre dans l’élan, la vibration, un dialogue intérieur faisant que la voix donne place à la lumière, par reprises, suspens, par un mouvement dont l’initiation est dans ces mots (presque trois avec la virgule) « et, néanmoins » imprimant une trajectoire à la pensée.

Le titre du livre de 2001 Et, néanmoins (Gallimard, 2001[1]) frappe en ce qu’il est une attaque de phrase donnant une orientation au poème, à sa lecture et en ce qu’il pose le ton, l’élan et le mouvement de sa prose : mouvement tout de contradiction, de retour sur soi et de poursuite. Le titre Et, néanmoins entraîne dans une phrase et appelle aussi l’écoute ; simplement, au commencement, il marque une force adversative, une tension, un mouvement de contradiction ; et, en même temps qu’il contredit, il relance (« Et ») et fait de cette relance une reprise (« néanmoins ») que la virgule énonce par son silence, véritable point de passage ou levier, de l’adversatif au continu, et même dynamique d’un corps déjà marquée dans le coup de glotte de l’attaque vocalique, un peu comme une avancée contre des obstacles, ce qui sera formulé, plus tard, dans Ce peu de bruits : « pour que des mots bondissent ainsi de colline en colline, à travers buissons et ravins, comme des traits de lumière dans la lumière, sans que le poids d’une seule pensée, l’ombre d’une seule appréhension les entravent[2]. »

Le titre fait déjà entendre une voix, son commencement étant geste et intervention, commencement in medias res dans une phrase qui a déjà commencé en fait. Il y a de la rupture et du mouvement, de la reprise et de la relance donc dans ce début. Mais cette reprise, cette relance semblent opposer la parole à quelque chose en amont, une contradiction à la mort et à la disparition, par l’infime et le fragile, et même par une entrevision, ce dont le poème « Violettes » est l’emblème : « L’infime qui ouvre une voie, qui fraie une voie ; mais rien de plus. Comme s’il fallait bien autre chose, qui ne me fut jamais donné, pour aller au-delà. / Frayeuses de chemin, parfumées, mais trop frêles pour qu’il ne soit pas besoin de les relayer dans le noir et dans le froid » (p. 23). Ces phrases énoncent la nécessité d’une reprise, pour suivre cette même voie. L’écriture trouve dans les choses la possibilité d’une trajectoire, d’une avancée par voies et frayages : il faut suivre encore et chercher, vers d’autres fleurs, recommencer, poursuivre. La partie suivante débute ainsi : « il faut rebaptiser ces fleurs ; les détacher des réseaux de la science pour les réinsérer dans le réseau du monde où mes yeux les ont vues » (p. 27). Cette réinsertion est une insertion du regard, travaillant à se déciller, dans le réel, au cœur des choses, un travail du regard qui évoque « le pur espace devant nous sur quoi les fleurs / s’ouvrent infiniment » de la huitième des Élégies de Duino de Rilke, selon la traduction de Jaccottet lui-même. Et, néanmoins associe le regard à la contradiction pour enfin voir, pour que voir se détache, se libère, « à peine a-t-on franchi le seuil » : « On voit alors, éparses un peu plus haut que l’herbe sombre et vague, ces taches blanches qui bougent un peu, qui ont l’air de flotter, comme des flocons d’écume » (id.). Ce qui bouge un peu, a l’air de flotter : c’est à ce flot des apparences que le poème tend, en s’arrachant aux ombres. Il est à cet égard remarquable que l’avancée dans le livre suive ces mouvements contraires, comme d’ouverture et de redescente, avec les « liserons des champs », par exemple : « Ce qui s’ouvre à la lumière du ciel : ces fleurs, à ras de terre, comme de l’obscurité qui se dissiperait, ainsi que le jour se lève » (p. 74). Suivi de : « Avant que l’ombre de la mort ne passe sur eux comme un nuage froid » (p. 75). Et, néanmoins est composé de ces mouvements contraires qui appréhendent le visible non tant comme « paysage » que comme « événement », ainsi que l’a bien vu Gérard Farasse qui montre chez Jaccottet une conversion du visible en son événement : « Plus que des vues, ce sont des événements qui affectent celui qui les regarde[3]. » Il y aurait comme une voix donnée aux choses et au visible, à l’intérieur de laquelle l’affect prend corps, en mots et en phrasé.

Il y a bien lieu de parler d’une prose du poème avec Jaccottet, ce qui n’a rien à voir avec un prosaïsme. On peut penser à Claudel : « J’appelle motif cette espèce de patron dynamique ou de centrale qui impose sa forme et son impulsion à tout un poème[4]. » Reprenons le commencement de la trajectoire du livre. La relance posée au commencement, Et, néanmoins est placée sous le signe de la contradiction, déjà par la première section du livre, « Ayant rayé le titre », figurant un geste antérieur, une biffure préalable, manifestant une double résistance, au trop littéraire qui emprisonnerait dans l’image, et à la mort. Le « beau titre » à la « belle et noble image » de « Devant le dieu à gueule de chien noir » (p. 9) est ainsi rejeté pour l’hypothèse d’« un chien noir qui n’est pas un dieu », chien qui « aboie » et « mord » (p. 13). Jaccottet rejette cette idée de l’absence des choses dans les mots ou, comme il l’écrit dans À travers un verger : « Néanmoins, même si les mots n’empêchent pas la mort qui me désarçonne et qui m’interdirait dès maintenant de vivre si j’acceptais sa fascination, j’ai le sentiment confus qu’il faut dépasser cette opposition entre mots et choses, surmonter cette mauvaise conscience et ce dégoût[5]. » L’objection soulignée par « néanmoins » est celle en définitive d’une vie portée par le langage et d’un langage hissé à hauteur de vie, quand le « vivant » est cette plénitude de l’ouvert, bien sûr jamais conquise, mais toujours vécue dans l’entrouvert et le lumineux. Ce que les mots du poème de Jaccottet sont en fait à même de porter de sens, mais un sens qui advient par le regard.

Le dépassement de l’opposition dont il est question dans À travers un verger est rendu possible par la capacité de regard qu’une écriture porte en elle. Mais la question n’est pas la chose elle-même, la chose dans sa littéralité ; tout comme l’écriture n’est pas non plus dans sa littéralité, mais plutôt sa résonance, d’une résonance qui donne du corps au regard et du sens produit l’entente. Autant dire que la question est celle d’une relation. Jaccottet ne cesse de poursuivre cette relation, par ses « frayages » et « promenades », un peu comme s’il recherchait ce « langage des fleurs et des choses muettes » (Baudelaire) dont les mots seraient les correspondants, langage muet, ou langage du muet, que l’on reconnaît aussi dans cette tonalité basse dont on a tant parlé au sujet de sa poésie. Poésie de l’effacement, d’un effacement qui n’est pas tant du sujet que du je, pour ne pas imposer une encombrante personne… En revanche, la présence d’un sujet, son invention permanente dans la voix de l’écriture, fait dire qu’il est bien aux commandes de la parole, pour que celle-ci soit à la mesure juste de la vue, de l’ici-et-maintenant, comme pour les violettes : « Dans la liturgie de l’année, plus constante, un peu plus éternelle que l’autre – qui d’ailleurs se défait –, elles ont leur place comme l’heure de prime dans la journée des reclus. Une heure où l’on ne peut parler haut. Pour les entendre, il faut déplacer de l’ombre. Être sorti des cauchemars. Défait de ses bandelettes. Ou n’est-ce pas plutôt que leur vue nous y aide ? » (p. 20). Ce sujet est une avant-veille, une vue des choses ayant trouvé sa première heure, juste ce qu’il faut d’éclaircie avec l’ombre et l’obscur pour que le ton soit juste. Le moment exact d’une venue à la lumière.

Parce qu’il est un poète de l’invisible dans le visible, Jaccottet écrit en un phrasé sinueux autant qu’insinuant, qui emprunte les tournants d’une pensée qui cherche sa propre trame en suivant ce que l’on peut appeler les « chemins d’ici ». Une note de La Semaison (« Dehors, dedans[6] ») est à ce titre éclairante. Il s’agit d’abord de découvrir le dehors en découvrant sa pensée : un dehors dont il faut explorer le dedans ; pour cela une chose serait comme un mot, elle procède du dedans et « garde quelque chose de caché, qui n’est perçu que par la pensée ». Rendre visible, et non plus le visible – pour reprendre la déclaration de Paul Klee –, participe alors d’une remontée vers le pensable et la pensée, ce qui réclame un rythme, une « parole rythmée » qui « fait pressentir une force d’expansion, d’ascension, mais qui se soumet à un ordre, à une forme, donc qui ne se perd pas, ne se gaspille pas ». Ce qui encore réclame un souffle, par suspens et reprises : « La puissance invisible, le cœur du monde un instant reprend son souffle : naissent les arbres, les montagnes ; mais au regard attentif apparaissent leur précarité, leur mouvement, leur nature de suspens et de passage. » Le silence intervient dans cette découverte et cette recherche ; il est même la relation des mots entre eux, des rapports que Jaccottet conçoit et pratique comme une musique, un cosmos renfermant une émotion centrale : « quelque chose comme un ordre qui semble être derrière les apparences, en dépit de tout[7]. »

Musique, regard, lumière : le regard est à l’intersection, car il y a bien lieu de faire entendre un quelque chose, sa lumière qui a été perçue en tant que la pensée est un regard. Il y a une musique au cœur du visible en tant que le regard est appréhendé aussi comme une écoute. Et, néanmoins est traversé par l’invisible dans le visible. En retour, il suggère le visible devenu verbal et ainsi dispersé dans l’air. En une prose toute de mouvements, de retours et de reprises, d’espacements et de silences. Ce quelque chose est une autre chose faisant de nous, du poème et de sa lecture, un bougé, une part de ce mouvement : un recommencement. Le regard est pris en permanence entre cette réalité des choses – « j’ai revu l’oiseau qui n’était qu’un oiseau, les saules qui n’étaient que des saules » – et ce mouvement à l’intérieur, de la vue – dont le bougé est bien marqué par le préfixe re– de revoir – et ce quelque chose qui se glisse dans le visible : « tout de même, tout de même, ces choses que j’avais eues un instant dans mon regard, et moi qui les avais regardées avec étonnement, toutes ces choses, peut-être, étaient encore […] autre chose qu’elles-mêmes » (p. 38). L’étonnement participe de cette lumière, il est de voir et de revoir, d’avoir le pressentiment d’un ordre caché dont le langage peut être la découverte, mais dont il est surtout le mystère et le silence, un je-ne-sais-quoi : « Mais autre chose. Quoi ? » (p. 39).

À tout moment, le langage est une rencontre avec ce qui dépasse les mots et trouve une expression, le « langage involontaire » des fleurs (p. 73). Aussi est-ce en même temps cette vocation du langage à l’ouvert que Jaccottet nous fait entendre, un ouvert que l’on entend par cet ordre que le poème instaure : l’ordre d’une certaine écoute et d’un certain regard. « Toute fleur qui s’ouvre, on dirait qu’elle m’ouvre les yeux. » « Elle ouvre, en s’ouvrant, autre chose, beaucoup plus qu’elle-même » (p. 77). Quelques pages avant (p. 52-53) Jaccottet réfute l’« explication » de la beauté par une transcendance divine, celle que Hopkins connaît à la vue d’une jacinthe. Partant d’« une émotion identique », il découvre autre chose, que l’on peut dire l’immédiat, « c’est éprouver, à la fin des fins, qu’elle ouvre, à n’en plus finir. » Cet infini dans et par le fini est le moment d’une parole et d’un regard ouvrant l’infini d’un dire, c’est aussi l’ouverture par l’infime, par une seule chose sur « plus loin qu’elle-même ». Puissance d’irradiation du langage et puissance d’une seule chose, de rien qu’une chose avec et parmi les autres : voilà donc ce qui informe cette lumière et ce regard, faisant d’une forme plus qu’elle-même : une force.

*

Nous voilà sortis du temps, sans que ce soit pour l’éternité, mais parmi ce qui recommence, parmi ce que l’on voit, entend, le tout vu et entendu dans la densité du langage, le déploiement de ses résonances. Cette lumière trouve son chant dans Et, néanmoins dont le cheminement est conclu parce qu’ouvert par « Le Rossignol » (p. 87-88). L’oiseau allégorise cette lumière inséparable de l’obscurité, un obscur qui se creuse par le lumineux, « Voix unie à la nuit, / voix liée à la lune ». Cette voix se caractérise par son aura, et l’aura des choses qu’elle fait entendre. Elle attire vers « quelque chose », que l’on peut entendre comme un désir. Certainement, ce dernier poème porte un désir de voix. On peut aussi se laisser aller à l’homophonie et entendre une aura dans l’auxiliaire au futur, dans ce quasi-refrain, un chant dans le chant entre parenthèses : « (Comme on l’aura poursuivie, / celle qui ne fuit que la nuit !) » puis « (Comme on l’aura regardée, / celle que ne vêt que la nuit !) » Cette aura se dégage de cette voix – qui est aussi voie à poursuivre –, qui est l’invisible, « Oiseau toujours caché », même aussi quand on le voit. Comment dès lors rendre cet invisible, sa lumière ? Ou plutôt comment entendre le rendu de cette aura lumineuse portée par la voix de l’oiseau caché ?

Le tout dernier vers est le témoin du poème et du livre, simplement : « Ruisseau caché dans la nuit. » C’est un peu la note sourde de la prose de Jaccottet, le ruisseau étant possiblement l’image de son écoulement, de son passage au creux des paysages, promenant la voix et le regard. « Choses qu’il faut laisser aux saules, aux ruisseaux… », lit-on ailleurs dans le livre, puis : « Choses qui vous parlent sans vouloir vous parler, qui n’ont nul souci de vous, dont aucun ne saurait faire ses messagères » (p. 35). Ce ruisseau coule, n’a que lui-même dont témoigner, il fait signe de vie, chose parmi les choses et que l’on ne peut qu’entendre « caché dans la nuit ». On entre ainsi dans une « voix qui nous ignore ». Cette voix est « de toutes les eaux la plus vive / fontaine dans les feuillages » ; on l’entend comme venue d’un point qui unifie toutes ces « choses muettes », une émotion centrale prenant corps dans des mots que ces mêmes choses ignorent.

Laurent Mourey

Laurent Mourey est professeur de Lettres modernes. Il a publié un premier essai sur la réception de Mallarmé au XXe siècle, Meschonnic lecteur de Mallarmé Le silence et la voix, Classiques-Garnier, 2024. Il est l’auteur d’articles sur la poésie du XIXe au XXIe siècle et de livres de poèmes dont le dernier est paru en 2023 : J’entre dans la maison sans toi, éd. du Cygne.

[1] Chaque citation de ce livre sera suivie de la page entre parenthèses.

[2] Ph. Jaccottet, Ce peu de bruits, Gallimard, 2008, p. 48.

[3] « Plus qu’un spectacle qu’il serait possible de cadrer et d’immobiliser, d’explorer et de parcourir, le paysage est donc un événement. », « Étude avec motifs d’oiseaux », dans Amour de lecteur, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2001, p. 43-44.

[4] Paul Claudel, « Sur le vers français », Positions et propositions, Œuvres en prose, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 13 et 14.

[5] Ph. Jaccottet, À travers un verger, Gallimard, 1984, p. 21.

[6] Ph. Jaccottet, La Semaison, carnets 1954-1979, Gallimard, 1984, p 42-43.

[7] Ph. Jaccottet, De la poésie, entretien avec Reynald André Chalard, Arléa, 2002, p. 35.

 


 

« Tandis que sombrent les étoiles au coin des rues »

 

Avec la disparition de Philippe Jaccottet le 24 février 2021, une page de l’histoire de la poésie contemporaine s’est tournée. J’eus alors le sentiment d’avoir quitté définitivement la littérature du 20e siècle. Philippe Jaccottet était le dernier d’une génération de grands poètes. La génération des années 1920. Il était d’un an le cadet d’André du Bouchet, de deux ans le cadet d’Yves Bonnefoy, disparu en 2016, de cinq ans le cadet de Jean Starobinski qui nous a quittés au mois de mars 2019. Il était aussi de deux ans l’aîné de Jacques Dupin, disparu en 2012. Quatre grands poètes : Du Bouchet, Dupin, Bonnefoy, Jaccottet. Une amitié les unissait.

Jean Starobinski fut l’un des passeurs les plus importants de leurs œuvres. Ils commencèrent à œuvrer dans les années 1950. Des points communs les unissaient : une distance d’avec le surréalisme, une méfiance partagée à l’endroit des images, une poésie éthique fondée sur le sujet et la vérité du rapport au monde, une pratique commune de la traduction, des liens forts entre la prose réflexive et le poème, une interrogation sur l’art aussi, en particulier la peinture. Ces poètes se retrouveront dans les années 60 autour de la revue L’Éphémère, à laquelle participeront aussi de grands critiques, devenus des amis, comme Gaëtan Picon et bien sûr Jean Starobinski. Philippe Jaccottet entretiendra également des rapports étroits avec Francis Ponge et Henri Thomas.

L’image du poète effacé, discret et retiré dans sa maison de Grignan, ne doit pas occulter une production épistolaire qui témoigne d’une socialité et d’une éthique de l’amitié particulièrement forte. Tout retiré qu’il fut, Jaccottet entretint un triple rapport à l’espace littéraire : par son grand œuvre de traduction qui déborde le domaine germanique (Hölderlin, Rilke, Musil …) ou italien (Ungaretti), vers l’espagnol ou même le russe ; par ses très nombreux articles critiques qu’il donne continument à de grandes revues littéraires suisses ou françaises ; par son abondante correspondance avec ses amis poètes et plasticiens. Le poème, la traduction et la prose critique, que l’on nommerait volontiers prose d’art, furent toujours d’une même main, chez Philippe Jaccottet.

Il faut, je crois, du temps, beaucoup de temps, pour apprivoiser cette œuvre poétique faussement simple. Le vœu de transparence et d’effacement, la proclamation d’ignorance ne doivent pas tromper : le secret, tout comme l’énigme, la grande culture du poète-traducteur, toutes ses lectures, font une œuvre infiniment riche et complexe. Mais il ne faut pas que cela nous effraie. Il ne faut pas craindre l’effraie, ce rapace nocturne qu’on nomme aussi dame blanche parce qu’elle possède une face blanche en forme de cœur, magnifique oiseau de nuit. L’Effraie est le titre du premier recueil de Philippe Jaccottet publié en 1946, le premier recueil assumé. Je l’aime beaucoup. Comme j’aime toutes les premières œuvres des grands écrivains. Il me semble toujours qu’elles contiennent en germe toutes les suivantes. Parce que les poètes sont peut-être aussi des prophètes. Je lis le poème liminaire de ce recueil, qui me semble donner le « la » de cette œuvre :

La nuit est une grande cité endormie 
où le vent souffle… Il est venu de loin jusqu’à 
l’asile de ce lit. C’est la minuit de juin. 
Tu dors, on m’a mené sur ces bords infinis, 
le vent secoue le noisetier. Vient cet appel 
qui se rapproche et se retire, on jurerait 
une lueur fuyant à travers bois, ou bien 
les ombres qui tournoient, dit-on, dans les enfers. 
(Cet appel dans la nuit d’été, combien de choses 
j’en pourrais dire, et de tes yeux…) Mais ce n’est que 
l’oiseau nommé l’effraie qui nous appelle au fond 
de ces bois de banlieue. Et déjà notre odeur 
est celle de la pourriture au petit jour, 
déjà sous notre peau si chaude perce l’os,
tandis que sombrent les étoiles au coin des rues.

(L’Effraie, dans Poésie (1946-1967), Poésie/Gallimard)

Tout est là, déjà.

Poète est celui qui répond à l’appel de la dame blanche de la nuit, à sa voix, à son cri. Poète sera celui qui, comme l’effraie, se tient à la lisière des villes, dans les bois de banlieue, comme Philippe Jaccottet se tiendra toujours à distance des villes. Il ne faut donc pas imaginer un poète de la modernité urbaine, à l’image de Michel Deguy qui arpente les grandes cités aux heures d’affluence. Philippe Jaccottet, comme Yves Bonnefoy, est le poète de la présence sensible de la terre. Il avance entre l’herbe et les eaux, au milieu des pierres, à l’écoute d’une nature sans cesse apparaissante, le regard tendu vers la bouche réelle de la terre. Le dernier vers du troisième poème de L’Effraie est le suivant : « je ne parle qu’à toi, mon absente, ma terre ».

Du poème liminaire de L’Effraie nous pouvons tirer un second enseignement : la présence et le travail de la mort, ici dans sa dimension la plus physique, la plus charnelle, le réalisme cru, presque baudelairien, de la décomposition. Le poète a entendu l’appel de la dame blanche : « Et déjà notre odeur / est celle de la pourriture au petit jour, / déjà sous notre peau si chaude perce l’os, / tandis que sombrent les étoiles au coin des rues. » Il aura suffi d’une nuit pour que la mort fasse son œuvre de décomposition au sein même du vivant. Sera donc poète celui qui est habité par cette hantise de la mort, celui qui en aura la constante prescience, celui qui en fera la question centrale de la poésie. Une poésie nécessairement « pensante », ou « métaphysique », selon les mots mêmes de Jaccottet.

Le dernier vers du poème, plus que tout autre, doit retenir notre attention : « tandis que sombrent les étoiles au coin des rues ». Pourquoi donc les étoiles sombrent-elles au coin des rues ? Parce que le jour se lève ? Non. Parce que le monde moderne, le monde d’après-guerre, sort d’une terrible nuit. Parce que, bien avant les drames du 20e siècle, un poète a dit le retrait des dieux, Hölderlin, que Jaccottet lit attentivement et traduit. Ces étoiles qui symbolisent la transcendance, ont traversé le naufrage de l’histoire. La poésie moderne, par ses plus grandes voix, n’a cessé de dire leur affaiblissement, leur disparition, leur transformation en pierres, qui, sur cette terre, sont comme la trace de ce qui fut. Yves Bonnefoy écrira dans Ce qui fut sans lumière :

Je sors
Il y a des milliers de pierres dans le ciel

Ce qui se dit dans le poème liminaire de L’Effraie définit, il me semble, trois lignes de force de la poétique de Philippe Jaccottet. Tout d’abord une quête obstinée du réel, de la beauté apparaissante du monde, une phénoménologie de la présence sensible de la nature. Expérience ordinaire, donnée à chacun, et pourtant si mystérieuse. Ensuite une interrogation non moins obstinée de la mort, appréhendée, non pas comme le terme de la vie, mais comme présence de l’infini dans le fini, de l’obscur dans la lumière. Pour Philippe Jaccottet la beauté du monde ou de notre vie tient fondamentalement à notre existence mortelle. La beauté n’a d’existence que pour un être promis à la mort. Est-ce que la beauté importerait à un être éternel ? Enfin cette double expérience de la beauté et de la mort conduit Jaccottet à récuser tout horizon théologique ou mystique. Certes, la beauté de la lumière nous échappe, certes elle reconduit à chaque instant le poète dans l’énigme du vivant, mais seul le réel compte. Jaccottet semble y être trop attaché pour faire des concessions aux tentations théologiques ou spéculatives.

En définitive la finitude est peut-être pour Philippe Jaccottet le plus grand mystère. Elle est l’objet et la matière même de son poème. Elle est aussi la condition de la beauté. Et cette beauté est d’abord celle de la terre, de la nature, de la vie des hommes, avant d’être celle de l’art et de la poésie même. La beauté existe bien dans l’art, mais elle est d’abord « aperçue dans la vie » et « retrouvée, différente, dans les œuvres » (Une transaction secrète).

Pascal Maillard

Pascal Maillard enseigne la poétique et la littérature française des 19e, 20e et 21e siècles à l’Université de Strasbourg. Il conduit des recherches sur les rapports entre rhétorique et poétique et sur l’allégorie en particulier. Il est l’auteur d’une vingtaine d’études sur Baudelaire, Maupassant, Walter Benjamin, Paul Valéry ainsi que sur des poètes contemporains. Il anime l’Atelier de création poétique de la Faculté des Lettres et écrit lui-même des poèmes. Enfin il organise des événements littéraires et coordonne le Prix Louise Weiss de littérature. 


 

À l’écoute de quelques « astres rayonnants, à peine plus lointains »

 

Empreinte d’une hésitation profondément humaine et traversée par un questionnement inlassable sur le mystère du monde et de l’existence, la parole de Philippe Jaccottet continue de résonner avec une limpidité et une justesse toujours renouvelées. Sous l’apparente simplicité se cache une tension subtile entre l’indicible et la fragilité constitutive du langage, que le poète accueille avec humilité, refusant toute posture dogmatique ou autocentrée. Fidèle à une approche sensible du réel, Jaccottet puise dans le paysage et dans « tous les accidents de la lumière du monde »[1] la source d’un chant inspiré par l’expérience vécue et par la conscience aiguë des limites qu’elle impose. Sa démarche poétique s’entrelace étroitement avec son œuvre de traduction, imprégnée des voix d’autres poètes qui y prolongent leur chant. Sous le signe du renouvellement, Jaccottet s’ouvre à la parole de l’autre, qu’il s’efforce de restituer en lui insufflant une « réaccentuation nouvelle du chant premier »[2]. Dans ses vers comme dans ses proses, se dévoilent les résonances d’autres univers poétiques et paysages intérieurs, au sein desquels la présence du traducteur, tout en restant discrète, demeure constante. Ses traductions de l’allemand, du grec, de l’espagnol, du russe et de l’italien témoignent d’une rare sensibilité à l’égard de l’altérité poétique, engageant une mise à distance de soi et une réévaluation de son écriture, à l’aune de cette confrontation révélatrice avec l’autre : « Il y a en moi un mouvement assez naturel d’ouverture vers l’œuvre d’autrui »[3].

Parmi ces voix étrangères, celles des poètes italiens du XXe siècle occupent une place privilégiée, offrant au poète un terrain fécond pour interroger son rapport au langage comme à la réalité. Se tenant à l’écart de toute abstraction théorique, Jaccottet adopte une approche sensible et intuitive de la traduction, attentive à l’unicité de chaque poème et enracinée dans une réflexion poétique incarnée : « Je pense – mais je suis l’homme le moins théoricien qui soit – qu’il n’y a pas de principes généraux de traduction. Plutôt une écoute de chaque poète dans sa singularité. La poésie, c’est pour moi d’abord et presque toujours une voix et un ton. Quand je traduis des poèmes, ou même de la prose, j’ai l’illusion que j’entends la voix de l’écrivain et j’essaie, très intuitivement, de l’épouser de mon mieux »[4].

Dans la poésie de Giuseppe Ungaretti, avec qui il partage une amitié profonde nourrie d’admiration, Jaccottet reconnaît une rare harmonie entre les élans les plus instinctifs de l’être humain et son rapport authentique aux manifestations du monde, marqués par « une fraîcheur native, qui est sensible aussi lorsqu’il parle des êtres, de la tendresse, du désir, de la séparation »[5]. Profondément ancré dans son vécu, l’univers poétique d’Ungaretti, se teinte d’une mélancolie sourde et d’une angoisse nées des épreuves de la guerre et du deuil. Cependant, à cette gravité existentielle répond, en contrepoint, une lumière vive, porteuse de vitalité, qui éclaire l’ensemble de son œuvre. S’appuyant sur la complicité et la fructueuse collaboration artistique de son ami, Jaccottet se confronte aux défis que pose la restitution du rythme des poèmes les plus éloignés de son propre style, marqué par le ton méditatif du « poème-discours ». Cette fluidité contraste nettement avec la parole d’Ungaretti, plus « ambitieuse », qui s’exprime par des éclats brefs et précieux, proches de l’épiphanie. Par ailleurs, Jaccottet ne s’engagera pas dans la traduction des poèmes de L’Allegria caractérisés par une condensation extrême de l’énoncé, tels de petites monades verbales réduites à l’essentiel et dépouillées de toute surcharge lexicale ou sonore. Leur rythme repose en effet sur un style nominal particulièrement concis, qui renonce délibérément à toute expansion syntaxique. Dans les poèmes extraits du recueil Il Sentimento del tempo et traduits par Jaccottet, Ungaretti retrouve des vers traditionnels tels que l’hendécasyllabe, tout en bouleversant leur linéarité par le biais d’inversions, d’hyperbates et d’ellipses verbales. Par ailleurs, lorsque le vers ne se réduit pas à un énoncé isolé, il se voit enrichi de liens syntaxiques et sémantiques inattendus. Ce contexte révèle la tension à laquelle Jaccottet demeure néanmoins confronté, entre la densité concentrée du « poème-instant » et ce « bref récit légèrement solennel, psalmodié à deux doigts au-dessus de la terre » qui a toujours été le sien[6].

Bien qu’il n’ait traduit qu’un nombre limité de poèmes tirés du recueil Le Occasioni, Jaccottet n’a pas moins exploré l’univers poétique d’Eugenio Montale. Ces poèmes se caractérisent par un vocabulaire à la fois dense et singulier, ainsi que par l’intériorisation du sujet poétique, perceptible dans une forte tension verbale et un style resserré tendant vers l’hermétisme, voire le cryptique. Leur dimension dialogique s’incarne dans la présence récurrente d’une figure féminine énigmatique, « moderne muse »[7] investie du rôle d’interlocutrice. La composition repose sur un réseau complexe de correspondances entre objets et images, qui s’entrelacent tout en renvoyant à un passé à jamais perdu et inaccessible. L’apparente dissonance née de la juxtaposition d’objets hétérogènes et inconciliables introduit dans ces poèmes la présence immédiate du quotidien, sans pour autant en baisser le ton. Dans cette tension, affleure la consolation lumineuse de fulgurances mémorielles, d’instants où les objets, transfigurés, se muent en emblèmes révélateurs du mystère de l’existence, autant de fragments éclatants qui pourraient constituer le bout du « fil à démêler » si cher à Montale. En traducteur, Jaccottet s’efforce de restituer cette densité singulière en préservant l’ambiguïté syntaxique et en recréant la tension subtile entre l’immobilité apparente et un mouvement intérieur latent. Retrouvant la forme du « poème-discours », ponctuée par la désignation incertaine d’objets et d’images à la fois proches et fragiles, le traducteur fait sienne la sobriété et l’essentialité du style montalien. L’attention portée aux particularités syntaxiques des vers italiens révèle l’intention de Jaccottet d’intégrer la voix de Montale au sein de son propre espace poétique, tout en rendant perceptible la contingence des événements et la fragmentation interne d’un monde chaotique, insaisissable à toute interprétation cohérente. En dépit d’un corpus restreint, Jaccottet réussit à restituer la respiration du vers et l’intensité du poème original, dont la structure dévoile une réalité qui dépasse le contenu explicitement énoncé ou évoqué.

Toujours à partir d’un choix de poèmes, Jaccottet se rapproche de la poésie de Mario Luzi dont il admire « l’art d’abord délicat et précieux » qui évolue « vers un chant de plus en plus nourri de concret, d’humain en même temps que de réflexion morale »[8]. Il s’est surtout tourné vers le recueil Frasi e incisi di un canto salutare, dans lequel le poète italien réfléchit à l’amour divin à l’œuvre dans la nature. La centralité accordée à la dimension stylistique du lyrisme se manifeste clairement dès le titre : ce « chant salutaire » – conçu par Luzi comme un « salut de la vie et de l’âme » – ne peut s’exprimer que sous forme de « phrases », d’« incises », de « fragments ». La figure féminine y revêt également une importance majeure : elle agit comme médiatrice de la réconciliation entre les forces originelles de la vie qui incarnent à la fois l’expression de l’ordre naturel et l’harmonie des lois créatrices. Sur le plan conceptuel, cette réunification traduit la sublimation du conflit éternel entre l’être et le néant ainsi qu’un retour à la source originelle. Luzi exploite les potentialités du discours poétique en laissant émerger sa portée révélatrice. Dotés d’une forte puissance iconique, ses poèmes dévoilent un réseau subtil de correspondances et de symétries internes : la syntaxe et la ponctuation laissent transparaître un réseau sous-jacent, tandis que l’insertion d’éléments au sein d’une même unité syntaxique perturbe la linéarité d’un mouvement tendu vers son accomplissement. Des blocs textuels ayant une forte cohésion sémantique entrent en tension avec la fragmentation syntaxique et les blancs typographiques. Cette dynamique, chère aussi à Mallarmé – que Luzi a traduit et dont il revendique l’influence –, invite à une lecture rétroactive et à une reconfiguration constante de ses attentes. On suit un itinéraire de reconstruction mémorielle, où se croisent les traces d’un mouvement antérieur ainsi que le dialogue entre l’homme et Dieu. Chez Luzi, faire l’expérience du monde revient à affronter sa multiplicité tout en s’efforçant d’en déchiffrer les signes innombrables d’un amour unique. Dans ce processus de révélation, Angelica se fait interprète privilégiée du mystère de l’origine et incarne l’emblème du principe naturel d’une renaissance cosmique. À ses côtés, le poète s’interroge sur la possibilité de nommer la « substance très pure » que dévoilent les choses simples du réel. Aux yeux de Jaccottet, la poésie de Luzi est capable de réconcilier le visible et l’invisible ; s’il ne partage pas sa dimension explicitement chrétienne, il s’en approche par une forme de foi immanente, profondément enracinée dans l’expérience quotidienne. Loin d’être l’expression d’une foi proclamée, la parole poétique devient « la question même », une interrogation « devenue chant », inscrite dans une forme qui demeure ouverte. Le « chant salutaire » s’incarne ainsi dans la quête que le poète engage au cœur de la profusion du réel, dans une recherche incessante de son sens profond.

Sous l’influence majeure de Proust, Attilio Bertolucci trouve dans la mémoire involontaire une voie pour suspendre l’écoulement du temps, faire affleurer un passé enfoui et l’inscrire dans le présent vécu. Le « poète de Parme » trouve une forme de consolation dans la présence des objets familiers, dont il ressent la chaleur sans jamais les figer en symboles. Il se tourne vers le quotidien et les paysages ruraux, saisissant avec une rare finesse la beauté fugace des choses ordinaires. Sans chercher à fuir le réel ni à effacer la perte, il la confronte, faisant du poème une prolongation vivante de l’être ou de la chose qu’il refuse de voir sombrer dans l’oubli. La récurrence d’un lexique naturel contribue à ancrer les scènes dans une immobilité tranquille, tout en imprimant aux vers une tonalité prosaïque qui ne compromet en rien leur dynamisme. Dans la traduction que Jaccottet fait de quelques poèmes extraits des recueils Viaggio d’inverno, La capanna Indiana et Verso le sorgenti del Cinghio, se déploie une syntaxe souple, parfois nonchalante, ponctuée d’inversions ou d’hyperbates. Sa version confère aux vers une ampleur accrue, parfois au détriment de la rime, mais cette expansion rythmique du vers participe pleinement à l’effet de fluidité qui caractérise l’ensemble. La structure du poème épouse le mouvement cyclique du temps : la progression lente des vers, aux mesures et aux cadences variées, engendre l’impression d’un flux ininterrompu d’objets, de visages et d’éléments végétaux. Le motif proustien s’y manifeste de manière évidente : le premier contact avec la mort s’opère à travers une mémoire habitée d’images, de gestes et de récits, réanimée par l’élan rétrospectif du dialogue familial. Jaccottet y décèle une poésie lente, prosaïque, profondément ancrée dans la réalité. Ses traductions prolongent la fluidité du poème, en respectant le rythme calme et la structure cyclique qui le traversent. L’émotion jaillit d’objets simples, jamais réduits à des symboles, mais illuminés par un regard empreint de tendresse, où la perte trouve son apaisement dans la parole.

Luciano Erba, poète de la quatrième génération du XXe siècle, s’inscrit dans la continuité de l’héritage de Bertolucci, Caproni, Luzi et Sereni, avec lesquels il partage une prédilection pour les annotations apparemment anodines, un ton narratif délibérément sobre, une forme de scepticisme discret, ainsi qu’une attention soutenue aux objets du quotidien et à la topographie des lieux. Erba allie un ton mineur à une tension métaphysique, tout en invoquant les textes sacrés au cœur d’une quête spirituelle entre foi et doute. La traduction de Jaccottet, sobre et attentive, fait entendre cette fragilité à travers une langue claire et nuancée dans laquelle se devine en filigrane une affinité animée par un souffle « spiritual » qui, chez le traducteur, reste en dehors de tout engagement religieux ou mystique. Dans ces poèmes tirés du recueil Linea K, Erba met en scène un sujet poétique en chemin, retraçant les étapes d’un itinéraire intérieur dans lequel une foi sans cesse mise à l’épreuve reflète un besoin impérieux de sens et un désir ardent de rencontre avec Dieu. Loin d’être une errance vaine, sa poésie s’affirme au contraire comme un combat lucide contre le néant. Dans les poèmes traduits par Jaccottet, la voix de Luciano Erba conserve toute la vigueur de son ironie, ainsi que la tonalité interrogative, élément constitutif de son écriture. En restituant cette dynamique, Jaccottet manifeste une attention particulière à cette posture, laissant entrevoir une affinité stylistique avec le poète italien, notamment dans la manière dont le questionnement, porté par un sujet hésitant et en quête de réponse, structure le discours poétique[9]. Pris entre le désir de comprendre et le désenchantement devant l’inconnaissable, le poète évolue dans un espace liminaire, tendu entre la clarté du réel et l’inatteignable absolu.

Contemporain de Luzi, Piero Bigongiari, dont Jaccottet, en collaboration avec André Ughetto, n’a traduit que quelques poèmes, refuse l’idéal d’une « poésie pure » et détachée du réel. Figure de passeur entre les cultures, le poète toscan a joué un rôle essentiel dans la réception de la poésie française en Italie, entretenant un dialogue fécond et constant avec ses contemporains[10]. À ses yeux, la poésie prend la forme d’un labyrinthe sans issue, tout s’orientant vers l’infini du monde ; elle ne décrit pas le réel mais le conçoit, l’invente, laissant le sens surgir du mouvement propre au langage. Conscient de son pouvoir, Bigongiari en poursuit l’exploration jusqu’aux limites du silence, à la recherche d’une obscure promesse nichée dans les signes d’une langue en devenir. Jaccottet perçoit au cœur de son œuvre poétique « une longue et patiente méditation des mouvements contraires »[11] qui en constitue la structure profonde. Ses poèmes, parcourus de motifs récurrents, esquissent une vision dense et singulière, en explorant les contrastes fondamentaux et la tension dialectique qui oppose lumière et obscurité, perte et identité, matière et spiritualité. Le sens de son œuvre se dévoile dans un attachement profond et viscéral à la vie, ainsi qu’à ses multiples formes et contradictions. C’est dans ce contexte que le recours au vers libre y trouve pleinement sa légitimité : la tension entre syntaxe et métrique s’y atténue, cédant parfois place à des formes proches de la prose et à des notations. Dans Les remparts de Pistoia, Jaccottet et Ughetto renouent avec la langue de Bigongiari, dense, riche en oxymores, et porteuse d’une dimension existentielle en perpétuel devenir. Ils s’approprient cette voix avec respect, réécrivant les poèmes en y insufflant un rythme nouveau. Leur démarche privilégie la justesse du ton et du souffle, dans un geste de recréation soucieux de préserver l’esprit de l’original.

La poésie italienne de la seconde moitié du XXe siècle se caractérise par un style et un ton discursifs empreints des modulations de la prose, tout en s’ancrant dans une quête de vérité accordant la primauté à l’expérience sensorielle immédiate plutôt qu’à la recherche d’une perfection formelle. La réserve de Jaccottet à l’égard de toute forme de virtuosité verbale, conjuguée à son exigence d’authenticité, trouvent un écho dans sa fréquentation des poètes italiens, et plus particulièrement d’Ungaretti. Sans jamais renoncer à sa propre identité, marquée par des traits stylistiques bien reconnaissables, Jaccottet explore son propre univers poétique tout en s’ouvrant à celui de l’autre. Toute traduction pleinement accomplie instaure une forme de transparence, tout en engendrant un langage nouveau capable de transmettre un sens préexistant. Une telle posture du sujet énonciateur révèle l’exigence éthique qui sous-tend l’acte de traduire, dans la mesure où elle s’ancre dans une volonté de modestie excluant tout artifice ou excès, sans ambition de convaincre ni désir de séduire. Autant les signifiants que les signifiés sont susceptibles de faire obstacle à la transparence du poème traduit, tout comme la subjectivité du poète lorsqu’elle prend le pas sur la mélodie du chant. C’est en ce sens que Jaccottet lui-même s’interroge : « La plus haute ambition du traducteur ne serait-elle pas la disparition totale ? N’y a-t-il pas dans le poème, au-delà de l’efficacité de chaque terme, la ligne d’un chant ? »[12]. Affranchi des seules contraintes linguistiques, le traducteur s’efforce de faire affleurer une perception sensible du réel. Son enjeu majeur réside dans l’art subtil d’harmoniser sens et musicalité des mots, tout en restituant le rythme d’une respiration, car c’est dans ce flux mouvant que le sens trouve sa pleine incarnation. La traduction de la poésie revêt dès lors une valeur métaphorique : elle porte en elle le principe même de la métamorphose, tout en dévoilant, en creux, cet « intraduisible » propre au génie d’une langue qui ne saurait être transposé dans une autre. Par sa nature plurielle, elle constitue pour Jaccottet à la fois une source d’inspiration poétique et un espace d’échos où se perpétue le murmure ininterrompu de l’univers.

Simona Pollicino

Simona Pollicino est maître de conférences à l’Université Roma Tre. Son domaine de recherche privilégié est la traduction de la poésie, particulièrement la question du rythme et les relations entre la poésie et les autres arts. Elle a consacré plusieurs travaux à l’œuvre d’Yves Bonnefoy et de Philippe Jaccottet ainsi qu’à celle d’autres poètes traducteurs (Valérie Rouzeau, Lorand Gaspar). Parmi ceux-ci, le volume Enjeux rythmiques de la traduction poétique. Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet à l’écoute des autres ainsi que les articles « Tra identità e alterità: la parola poetica di Philippe Jaccottet e il paradosso del traduttore trasparente », « Énumération elliptique et syntaxe nominale dans les Motets d’Eugenio Montale traduits par Philippe Jaccottet », « Traduire à quatre mains. La correspondance Jaccottet-Ungaretti comme atelier de traduction ».

[1] J. Starobinski, « Parler avec la voix du jour », préface à Philippe Jaccottet, Poésie. 1946-1967, Paris, Poésie/Gallimard, 1971, p. 9.

[2] P. Jaccottet, D’une lyre à cinq cordes, Paris, Gallimard, 1995, p. 15.

[3] « Entretien avec Reynald André Chalard », Le Nouveau Recueil, n° 62, mars-mai 2002, p. 153.

[4] Cf. l’entretien intitulé « Jaccottet, poète de la traduction » paru dans le Journal de Genève en janvier 1997.

[5] Cf. Jaccottet traducteur d’Ungaretti. Correspondance 1946-1970, édition établie, annotée et présentée par José-Flore Tappy, Paris, Gallimard, 2008, p. 205.

[6] Ibid., p. 65.

[7] P. Jaccottet, D’une lyre à cinq cordes, cit., p. 180.

[8] Ibid., p. 182.

[9] Philippe Jaccottet et Luciano Erba ont conjointement traduit quelques poèmes d’Eugenio Montale, parus en 1949 dans diverses revues. Certains d’entre eux ont ensuite été retouchés avant d’être repris dans l’anthologie D’une lyre à cinq cordes.

[10] Voir à cet égard « Lettere sulle mura : Bigongiari e la Francia », dans Semicerchio. Rivista di poesia comparata, n° 10, 2010.

[11] P. Jaccottet, D’une lyre à cinq cordes, cit., p. 183.

[12] Jaccottet traducteur d’Ungaretti. Correspondance 1946-1970, cit., p. 55.


 

Mnémosyne ou l’hommage discret

 

À ton nom, Philippe Jaccottet, ce sont d’abord des peupliers au bord d’une rivière qui me reviennent en mémoire. Comme s’il était une eau et qu’ils venaient y boire pour, fantômes, redevenir bois, feuilles et voix. Je n’irai pas plus loin et je me demanderai pourquoi. Pourquoi ton nom ou certains des mots que tu as jugé bon d’écrire, m’accompagnent quand je me promène, veillent au fond de mon regard quand je le porte sur une fleur, un ruisseau ou un arbre et m’exhortent à voir. Car ta parole, malgré ses hésitations et ses rétractations, répond toujours à cet appel impérieux : fleurir.

À ton nom, Philippe Jaccottet, que prononce en silence maint paysage, viennent aussi boire d’autres noms que tu as su apprivoiser malgré la hauteur où ils se tiennent : Hölderlin, Dante, Mandelstam ou encore Góngora. Tu as curieusement transformé ces noms d’auteurs en noms de lieux. J’associe Hölderlin au ciel bleu, à l’ardoise et aux cris des hirondelles. Et quand je vois des cerises brûler sous leur lourd feuillage, je pense, grâce à toi, à Góngora, à l’image substantielle de « la lanterne sourde » que tu emploies et à celle, excessive et baroque, que le poète des Solitudes n’aurait pas osée : « Œufs pourpres couvés sous ces plumes sombres. » En te suivant dans ta recherche de l’expression la plus juste pour saisir la présence des cerises qui brillent devant toi, de l’autre côté du champ, j’entre dans l’atelier du poète espagnol. Au mystère de l’élaboration du fruit se superpose le mystère de la fructification du mot. Le lieu du cerisier et le lieu de la poésie se correspondent dans une claire confusion. Ces cerises-là, d’autant plus belles qu’elles se déferont bientôt, sont les cerises de Góngora.

Je me souviens aussi de certaines de tes remarques correctives qui m’ont appris à lire et à regarder plus justement. Le débord lyrique du rossignol de Keats. Les aubépines que l’abondance de la prose de Proust rend un peu trop belles. Le mystère de la lumière crépusculaire gâté par le rehaut artificiel de la touche de Magritte. Revenir à la source sauvage de la surprise pour mesurer l’élan artistique qui l’outrepasse et la dénature. J’imagine un professeur déclassé qui, au lieu de commenter le texte de l’ode de Keats, conduirait ses élèves dans un bois pour leur faire écouter le chant des rossignols.

Pour mieux comprendre pourquoi les peupliers au bord de la rivière disent ton nom à bas bruit et sur quelle trame les paysages et la poésie s’entre-tissent, je dois parler de la leçon de Truinas. C’est le jour et le lieu de l’enterrement d’André du Bouchet. Une neige légère a surpris le printemps. Ce n’est plus au sein de la cerise l’union du feu avec l’eau nocturne, mais dans l’étendue fraîche le mariage de la neige avec les premières feuilles et fleurs d’avril. Car Truinas est plus le témoignage d’une nouvelle alliance que le récit d’un enterrement. Si la mort d’André du Bouchet en constitue le centre, c’est un centre qui a perdu, comme désaimanté, sa gravité. À la surprise de la neige s’ajoute la voix d’un inconnu qui lit devant la fosse les pages d’Obermann sur le don infini des humbles fleurs. Et cette lecture entre si bien en résonance avec ton émotion que, telle une navette aérienne qui volerait sous le ciel de Truinas, elle tisse des liens inouïs entre la merveille du lieu, ta mémoire attentive et la voix de poètes. Le rouge-gorge d’Emily Dickinson file sa note dans l’indéfait. La lyre se tend sur les chevilles du vent. Lenz et la musique du Voyage d’hiver passent. Mais où est André du Bouchet ?

Aussi, quand de la lumière sur des peupliers, une simple fleur des champs, un feu dans un jardin d’automne, un nuage annonciateur de neige vous feront un signe discret au-dessus de la mort, pour le connaître, demandez-vous alors : mais où est Philippe Jaccottet ?

Marc Eynard

 

Marc Eynard, agrégé de lettres modernes et docteur en littérature française, a soutenu en 2023 à l’Université de Strasbourg une thèse intitulée Poésie et ontologie dans l’œuvre de Jules Laforgue qui sera bientôt publiée chez Honoré Champion. Il enseigne actuellement au lycée Théodore de Banville à Moulins et fait partie du CELIS à Clermont-Ferrand. Point important : il aime la poésie.


 

Que reste-t-il ?

« De tout… que reste-t-il ? Que nous peut-on montrer[1] ? »
Mallarmé

 

(C’est le mois de mai, près d’Avignon. Une brise agite les branches que la pluie a reverdies cette nuit. La joue d’un enfant repose sur l’oreiller – il n’est pas aussi matinal que les rossignols qui se répondent dans les arbustes. Leurs trilles sont accompagnés cette année par les trois notes d’une huppe qui a choisi de s’installer dans le voisinage. Il reste encore des printemps, et le chant perlé des oiseaux pour nous désaltérer. Pour combien de temps, encore ? Que nous restera-t-il, demain ?)

Se demander ce qui reste, ce qui va rester, c’est sous-entendre une perte. Plus qu’une question, c’est là un refrain, une hantise, une variation de l’ubi sunt qui habite la tête des mélancoliques. Jean Starobinski repère cette inquiétude chez Philippe Jaccottet : « Que reste-t-il ? La question se renouvelle, de proche en proche, avec insistance, dans l’œuvre de Jaccottet : c’est l’interrogation de celui qui a constaté, irrévocablement, l’interdit opposé aux prétentions de l’orgueil[2]. » Tout passe. Jean-Marc Sourdillon le remarque également, qui écrit que c’est dans l’œuvre de Jaccottet « la question centrale, celle qui revient comme un leitmotiv[3] ». Il s’agit d’abord d’un effroi, celui devant la perte. Comment se fait-il que ce qui est pourra, devra un jour ne plus être ? On peut ainsi s’inquiéter de sa propre disparition, de celle de ses proches, et même de celle du monde, que tout semble désormais annoncer. Mais si Jaccottet est taraudé par une conscience aiguisée de l’universelle finitude, ses textes sont aussi porteurs d’une leçon chère à ses lecteurs : celle de l’acceptation consentie de la perte. Se demander ce qui reste, c’est en effet trahir une aspiration au pérenne que le poète devine dirigée par la représentation, et non par la vie elle-même dans sa fragilité. C’est pourquoi s’opère un renversement au cœur de l’œuvre jaccottéenne, où le pleur de la perte laisse place à la célébration de l’éphémère :

On cherche ainsi dans les immenses ruines : quand la pierre, qui semblait si durable, s’est défaite en poussière, que reste-t-il ? Quand les colosses des montagnes s’écroulent, qu’est-ce qui peut prétendre à demeurer ? Peut-être, s’il est possible de s’exprimer ainsi, le contraire de la pierre et des montagnes, le contraire du fort et du solide ? Peut-être un vif regard, l’éclat du soleil aux marais, des paroles incompréhensibles entendues par hasard derrière le mur du jardin ? [4]

Le regard se décentre de la perte pour se tourner vers ce qui reste, pour le peu de temps qu’il reste : lueurs et murmures d’un monde qui ne cesse d’étonner. L’œuvre elle-même ne saurait « prétendre à demeurer » – monumentum aere perennius – car « il s’agit d’autre chose que de gloire[5] » : d’une autre perception du monde que celle qui valorise l’inaltérable.

(J’ai quitté Avignon, et remonte la vallée du Rhône en voiture avec mes enfants. L’autoroute est chargée, alors je décide de passer par les départementales, par Grignan. Puisque j’ai choisi d’intituler « Que reste-t-il » ce petit hommage, je me dis que cela m’aidera sans doute à écrire, et que c’est comme un pèlerinage, que cela fait longtemps. Il fait chaud, on flâne, Aglaé sème derrière elle des gouttes de sorbet à la fraise. Comme d’habitude, une fois devant la porte de la maison, je n’ose pas toquer, de peur de déranger la famille du poète, ceux qui restent. Nous profitons de l’ombre d’une glycine qui suspend l’instant à ses fragiles lanternes. Puis la marche reprend jusqu’à la voiture, et nous repartons à travers champs. Jacques Brel chante à la radio tout ce qu’« il nous faut regarder » : la modulation déontique me gêne un peu, mais l’énumération qui suit se rapproche du poème, « l’ami qu’on sait fidèle, le soleil de demain, le vol d’une hirondelle, le bateau qui revient… » Les enfants dorment, je regarde les arbres paisibles, je sens mon cœur étreint.)

La question de ce qui reste implique aussi le locuteur à qui incombe la tâche de dire à la fois ce qui est, et ce qui a été. Mais ce n’est point position confortable : « parler donc est difficile[6] », dans le deuil, dans l’absence. Je perds, donc je reste, pourrait-on écrire en guise de manifeste poétique. Cela vaut dans l’œuvre de Jaccottet, dont on sait les recueils endeuillés, Chants d’en bas, Leçons, mais aussi Requiem et d’autres encore, et cela vaut aussi désormais pour nous, lecteurs, à l’heure posthume. Que nous reste-t-il ? Il y a bien sûr, ici, autant de témoignages qu’il y a de lecteurs et de lectrices.

(Tout passe, y compris le mois de mai, qui a laissé place au mois de juin, aux préoccupations de fin d’année scolaire, bulletins, kermesses, anniversaires. Je me dis que j’ai du mal à écrire ce texte, décidément. Je me dis que c’est parce que j’ai mal posé la question. Je me dis qu’il faudrait, pour écrire, pour trouver la note juste, que j’aille me promener près d’un torrent, ou que j’écoute Monteverdi. Mais n’est-ce pas forcer l’hommage ? Parler, donc, est difficile. Je promène mon regard sur les étagères chargées de livres, dont grand nombre me furent offerts par des amis de Jaccottet, sur les cahiers noircis de notes de thèse, sur une carte tutélaire, portrait du poète aux yeux clairs, et je sais que tout cela n’est pas rien, sans savoir comment le dire.)

Que nous reste-t-il de Philippe Jaccottet ? Pourquoi cette question me semble-t-elle soudain si difficile ? Je pourrais répondre qu’il ne reste peut-être que quelques vers devenus pour chacun des « mots de passe » comme ceux de Leopardi, de Hölderlin et d’autres qui roulaient, familiers, dans l’esprit et le cœur de Jaccottet, quelques vers composant à leur tour un « répertoire alchimique[7] » personnel, et je pourrais ajouter qu’il ne faut pas s’inquiéter si cela semble un maigre butin, puisqu’il ne s’agissait pas de thésauriser. Mais en m’interrogeant sur ce qui reste, je suis aussi saisie par une forme de vertige, à sentir affleurer en moi la « constellation, tout près » de tous les textes lus grâce à Philippe Jaccottet, de tous les petits riens qui auront jalonné les années passées à côtoyer son œuvre, de tous les amis rencontrés rendant la poésie vivante d’être échangée.

Une note de La Semaison témoigne de la déception de Jaccottet à la lecture de la première section de L’Effacement de Jacques Borel, intitulée « Perdre » : « il ne s’agissait pas, pour nous, en fin de compte, de vouloir perdre ou de vouloir gagner, mais de choisir une règle étrangère à ces catégories-là[8] », écrit Jaccottet. N’en va-t-il pas de même avec le verbe « rester » ? Se poser la question de ce qui reste sous le signe de la perte, c’est se vouer à une entreprise mélancolique, étrangère à la poésie qui, elle, implique le renoncement à la possession. La poésie n’est pas un bien, elle est notre partage. Elle existera tant qu’il restera à la fois quelque chose du monde et quelqu’un pour en recevoir le don avec un regard sans avidité, et nul n’en parle avec autant de justesse que Jaccottet lui-même, à qui je laisse le (très beau) dernier mot, qui nous reste en cadeau :

Que reste-t-il ? Sinon cette façon de poser la question qui se nomme la poésie et qui est vraisemblablement la possibilité de tirer de la limite même un chant, de prendre en quelque sorte appui sur l’abîme pour se maintenir au-dessus, sinon le franchir (qui serait le supprimer) ; une manière de parler du monde qui n’explique pas le monde, car ce serait le figer et l’anéantir, mais qui le montre tout nourri de son refus de répondre, vivant parce qu’impénétrable, merveilleux parce que terrible[9]

Madeleine Brossier

Madeleine Brossier, agrégée de Lettres Classiques, a soutenu en 2024 une thèse intitulée « Philippe Jaccottet, la poésie et le doute », sous la direction de Jérôme Thélot. Ses travaux entremêlent l’étude littéraire et l’approche philosophique, notamment la phénoménologie de la donation, ainsi que l’histoire des idées. Parmi ses récentes publications : « Métaphores de la connaissance incertaine : penser avec Blumenberg » (Noesis, n° 39, 2022), ainsi que « Du mouvement et de l’immobilité du doute : scepticisme et minéralité dans l’œuvre de Philippe Jaccottet » (Alkemie n°2, 2021).

 

[1] Stéphane Mallarmé « Sa tombe est fermée !… » Poèmes de jeunesse, dans Œuvres complètes I, éd. Bertrand Marchal, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p. 201.

[2] Philippe Jaccottet, Poésie 1946-1967, Paris, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », 1971, Préface de Jean Starobinski, p. 19.

[3] Jean-Marc Sourdillon, notice de L’Ignorant, Œuvres, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014, p. 1381.

[4] Philippe Jaccottet, « Remerciement pour le prix Rambert » Une Transaction secrète, Paris, Gallimard, 1987, p. 291.

[5] Philippe Jaccottet, Observations I, Œuvres, p. 34. Jaccottet cite un célèbre vers d’Horace, Exegi monumentum aere perennius, « J’ai achevé un monument plus durable que le bronze. »

[6] Philippe Jaccottet, Chants d’en bas, Œuvres, p. 543.

[7] Philippe Jaccottet, La Semaison. Carnets 1980-1994, Œuvres, p. 999.

[8] Philippe Jaccottet, La Semaison. Carnets 1995-1998, Œuvres, p. 1073.

[9] Éléments d’un songe, Œuvres, p. 317-318.