Julia Peker, « Marelle », lu par Laurent Fassin (III, 5, notes de lecture)


Jouer à la marelle en poésie s’avère une affaire de petits bonds en contrepoints constants. Laurent Fassin nous le démontre.


Poètes, n’attendez rien des routes balisées, sinon qu’elles vous égarent ! La poésie aime à s’aventurer par les chemins de traverse. Elle y boit aux sources du langage, donnant à celui-ci un éclat qui ressurgit sur nos consciences.

Psychologue clinicienne, Julia Peker accompagne des enfants en manque de repères fondateurs. S’en serait-elle tenue à leur sujet aux grilles préconçues ou aux schémas convenus qu’un univers secret se serait dérobé.
Une autre voie insensiblement s’est présentée à elle. Cette voie, sa voix, éclaire les parcours sinueux qu’ont suivis ses jeunes patients. Un poème a vu le jour, puis un autre et puis d’autres encore, pour offrir à la fin une galerie de portraits animés et troublants. Marelle donne son titre à l’ensemble.

Jeu qui compte parmi les plus anciens, la marelle guide symboliquement les boiteux, garçons et filles à l’aube de leur existence. De la terre sombre au ciel lumineux, passant du rire aux pleurs, les voilà tour à tour qui se lancent à cloche-pied d’une case à la suivante. Quand la plupart d’entre eux, butinant à leur aise, feront leur miel des péripéties du voyage, certains, malgré leurs efforts, peineront pour mille et une raisons (qu’il n’appartient naturellement pas au poète d’expliciter) à voler de leurs propres ailes :

D’une main appliquée
tu traces sur la pierre
une marelle en noir et blanc

une case pour le jour
une pour la nuit
aucune étoile ne déborde

quand on te demande de sauter
par-dessus ces astres trop bien rangés
tu ris de ne pas trouver l’élan

la peur secoue sans bruit tes épaules
le rire est le chemin
qui te mène jusqu’aux larmes

sous tes yeux noyés
s’effacent les lignes de craie
libérant les couleurs du ciel

Familière de l’univers des contes, Julia Peker rejette le pathos. En revanche, elle montre une espièglerie qui sied au monde de l’enfance. Ses trouvailles résultent d’un sens aigu de l’observation ; de la manière dont elle se fait complice de chaque épisode inattendu. Son écriture est faite de glissements, de torsions et de bonds ; elle amortit les chutes, encourageant les rebonds. Les rapprochements insolites et percutants, dans lesquels cette écriture excelle, en font toute l’originalité et la force :

[…]
En refermant la porte
sur un berceau brisé
tu as jeté la clef

pourtant le monde se fissure
d’insolubles questions sur l’origine
de l’œuf et de la poule
[…]

« L’enjeu [n’était] pas de restituer un tableau clinique, mais de rendre hommage à la singularité de chaque rencontre. » Pour parvenir à ses fins, Julia Peker s’est située à contre-courant des modes qui sévissent en poésie comme ailleurs : le « je » ici est tenu à distance ; en retrait, il veille toutefois sur un « tu » multiple  ̶  enfants dans tous leurs états que précèdent leurs silences ou qu’agitent des gestes déroutants.

Les dessins aux lignes brisées, en zigzags, imaginés par Ena Lindenbaur  ̶  silhouettes en mouvement, visages, maisons, jouets suggérés, désarticulés et comme électrisés   ̶  comblent absences et silences, en contrepoint du chant.

Un jeu, disait Jean Paulhan, est une affaire sérieuse.

Laurent Fassin

Julia Peker, Marelle, dessins d’Ena Lindenbaur, préface de Jean-Louis Giovannoni, L’Atelier contemporain, François-Marie Deyrolle éditeur, octobre 2024, 178 p., 25,00 €.

Julia Peker est agrégée de philosophie, psychologue clinicienne. Avant Marelle, son premier livre de poésie, elle a publié des essais : Cet obscur objet du dégoût (Le Bord de l’eau, 2012), Philosophie de l’art, avec Fabienne Brugère (PUF, 2010).

Ena Lindenbaur a étudié la calligraphie et les arts graphiques à Stuttgart. Elle a travaillé comme graphiste indépendante, et illustré des livres médicaux. Depuis 1994, elle vit en France dans la Drôme, où elle poursuit une activité d’artiste indépendante, dans laquelle le dessin occupe une place centrale. Elle collabore régulièrement avec des poètes et des maisons d’édition. Son travail a été exposé dans différents pays. (www.enalindenbaur.eu).

Après avoir donné un récit, À l’orée de forêts profondes (Le Temps qu’il fait, 1987), Laurent Fassin a fondé la revue Légendes (1988-1999). Depuis La Maison l’île, des poèmes (Conférence, 2017), Laurent Fassin se consacre entièrement à l’écriture et à la peinture. Il a publié des essais, Le Beau, l’Art brut et le Marchand (L’Atelier contemporain, 2022) et Où est mon pays ? sur l’œuvre du poète André Frénaud (Le Temps qu’il fait, 2023). À paraître, La douceur rouge des étoiles, un nouveau recueil de poèmes (L’Atelier contemporain, septembre 2025).