Pierre Vinclair, “Complaintes & Co”, lu par Marc Wetzel


Marc Wetzel entraîne le lecteur à sa suite et avec humour à l’assaut de ces brillantes complaintes de Pierre Vinclair.


 

Pierre Vinclair, Complaintes & Co, Préface de Laurent Albarracin, Le Castor Astral, mars 2024, 136 p., 9,90€


On découvrira, dans un après-texte judicieux, l’origine du livre : un débat entre la poétesse Rim Battal et l’auteur, concernant la mise à l’écart prônée par la première d’une quarantaine de termes passéistes et grandiloquents – “âme”, “silence”, “éternité” , “ruines”, “ciel”, “chimère”…  Vinclair veut au contraire les conserver, comme des sortes d’haltères spéculatives, de la “fonte” à profondeurs, à ne soulever qu’au mérite ou à l’ancienneté, et rédige – pseudonymement, et par potache provocation – une première complainte (du survivaliste) contenant les quarante mots proscrits par Battal, et qu’il fait accepter à un comité de lecture pourtant branché. Quelques dizaines d’autres “complaintes” suivront, sans souci, elles, de correction lexicale, le génie faisant fi de la milice des talents.      

Une complainte consiste à faire chanter directement son propre sort (de préférence tragique) : une voix y résume le destin socio-subjectif que – croit-elle – on lui a fait, à la première personne de son récit. C’est une sorte de synthèse personnelle publique des positions d’existence (successives, mais à présent comme figées) : une supplique (mais qui ne réclamerait que de l’attention), une confidence (mais suffisamment ample et technique pour virer à l’état des lieux) et un bilan (à la fois amer et drôle – la nostalgie y est souvent bonne comptable, et parfois aussi la fantaisie, astucieuse commère). Une complainte, par principe, est exclusive, authentique et édifiante; c’est pourquoi le titre “Complaintes & Co” nous alerte aussitôt. Le familier vrac de lamentations déjantées qu’il semble annoncer (et tenir, avec ses garagiste, ophtalmologue, serrurier, plongeuse, gamer ou traductrice …) témoigne d’un recueil jouant avec nos attentes comme avec les siennes propres, et décidant d’aller – mais avec Vinclair, nous nous étions préventivement postés là-bas l’attendre – aussi loin que possible. Voici comment :
D’abord, toute complainte plaint ici le monde même dont elle se plaint. Le garagiste sait que les moteurs ne sont pas seuls à vieillir (p. 19); le médecin, les malades pas seuls à mourir (p. 17); la prof de solfège sait (p. 40) qu’elle et l’apprentissage musical n’ont pas le monopole de l’humiliation qui réconforte.
Toute complainte professionnelle sait aussi (et relaie) l’espèce d’institué néant de ses clients, patients ou usagers. La prof d’anglais connaît (p. 28) ses consternants (et susceptibles) pères de cancres; l’hôtesse de gîte de montagne (qui “espère/ arracher une grasse matinée/ à la nuit dure”, p. 42) tient en respect les randonneurs casse-pieds, lève-tôt ou casse-cou; la libraire sait que ses acheteurs (ringards accros à la lecture-papier) sont (p. 20) des moines sans Dieu et des abeilles sans ruche :”Aujourd’hui la cellule est un refuge/ dans un champ démoli/ où tout se branche à tout/ via les réseaux de ruine/ sociale,/ et le lecteur est un survivaliste obtus/ ressassant le passé/ pour le futur/ néant”.
Chaque métier juge aussi le milieu que son action propre fréquente (ou anime), et qui l’y épingle en retour. La prof de conservatoire en parcourt la diversité des pièces (salles d’examen, toilettes, couloirs) pour en recenser les usages organiques respectifs (y sangloter, vomir ou haleter, p. 41); la plongeuse définit l’océan (son “infini mouillé”) comme l’écosystème où tout quidam “pisse ou pleure” (p. 72); l’hôtesse de haute-montagne traduit, directement de la voûte libre, ce que nous y disent les étoiles : “même nous, comme les roses éphémères,/ bientôt tes plus belles années/ seront parties/ dans la nuit longue” (p. 42).
Enfin, la complainte se sait d’avance vaine, et faisant à perte sa maligne. L’ophtalmologiste, fier de son bon mot (“la myopie”, après tout, mademoiselle, “n’est qu’un accent de l’œil”, p. 22), s’entend répliquer qu'”il n’y a pas de machine pour les accents”. L’auditrice de France-Culture, sirotant son café, imagine devant elle le corps de “l’intellectuel qui pérore” (p. 84), en bâtit une maquette de trois sucres empilés (“tête, tronc, jambes”) pour la diluer délicieusement dans son mug ; mais ses “cérémonies contre les mal-parlants” se diluent elles-mêmes dans l’immense implicite acheminement des ondes, des grains et des idées. La doyenne de l’Ehpad, attendrie par les deux arrière-petites-filles qui “se battent/ pour savoir qui/ sur le bouton de l’ascenseur/ vert appuiera” (p. 97) se sait par ailleurs “trop fatiguée pour déchirer/ ce beau rideau” d’anodine et douce diversion que lui tend sa descendance. La vaillante pianiste (p. 80), s’adoucissant l’existence de ce qu’il faut d’auto-ironie (“La musique, la serpillère et la complainte/ sont trois arts des surfaces”) s’entend répondre par celle qu’elle raillait (elle-même !) : “Merci de ne pas compter sur l’existence”.

Toute activité, de travail ou de loisir, est ainsi l’occasion de faire chanter ensemble ce qui la conditionne, ce dont elle s’arrange et ce qu’elle échoue à accomplir. Complainte, donc, plurielle (se faire être un peu tout le monde est le moyen de ne pas finir n’importe qui), réaliste (on peut toujours, souligne fidèlement Albarracin dans sa fine Préface, se servir du réel pour défaire ce qui en nous l’a manqué) et virtuose (l’intelligence vinclairienne sait en effet se rendre directement là où son meilleur l’attend, loin devant nous, donc, nous laissant, éblouis et contents, à son plantureux et ludique sillage). On laissera ainsi découvrir les complaintes des êtres shakespeariens (p. 47-68). N’y manque pas même l’auto-lamentation de l’auteur, (p. 100), la “Complainte du facteur de complaintes” (Vinclair aime bien surplomber pour nous son propre effort), avec sa “poésie qui peint dans le boum boum de vivre“, et nous enjoint d’oser faire avec elle ce qu’elle vient de joyeusement infliger à nos coutumières conduites : en “récolter la sueur“.
Des très grands auteurs (et ce très intellectuel poète chante plus vite encore que son intelligence… pour trouver à réfléchir aussitôt à même ce chant !) il ne faut attendre que ce qu’ils font; car eux-mêmes se refont sans attendre. 

Marc Wetzel

“Laissant tomber la discussion sur les mots interdits, je m’abandonnai avec gourmandise au travail de la syntaxe, de la coupe et des images, pour composer des portraits de proches autant que d’inconnus rencontrés au fil des jours, dans une langue que j’espérais tendre, amusée et légèrement tragique. De mon survivaliste inaugural, les complaintes conservèrent leur grandiloquence détraquée, ou déboîtée par la tentative de faire de chaque personnage une perspective mutilée sur le tout du monde. Pensée noueuse, goût de la punchline, comique cosmique”
(Le portrait est une fiction, p.113-114)

“La radio ne s’arrête plus, mais elle
reste jambes croisées, raquette
posée quelque part où,
abattue,
ayant raté les inscriptions.

Le printemps la harcèle
avec des fleurs de cerisier
bourrées
de vie prête à péter
à la gueule du ciel
sous le merle qui hurle
que tous les clubs sont pleins,
et qui lui renverra la jaune
balle ?”
(Complainte de la joueuse de tennis, p. 73)


“Quand on – “t’as passé une
bonne journée ?” – lui parle d’autre chose,
ou que l’on se montre oubliant
son chagrin, l’endeuillée
qui n’a évidement rien fait
que préparer l’enterrement,
nous mord”
(Complainte de l’endeuillée, p. 87)