Isabelle Baladine Howald, “M”, lu par Alexis Pelletier


Alexis Pelletier explore pour les lecteurs de Poesibao la complexité de ce texte qu’il lit comme un éloge du poème.



Isabelle Baladine Howald, M, éditions isabelle sauvage, 60 pages, 2024, 13€


À travers les mots de M

Sur son site, l’éditrice – Isabelle Sauvage – présente M d’Isabelle Baladine Howald, en soulignant l’aspect suivant : « M est un personnage, principalement inspiré par la figure des belles-mères dans les contes de Grimm. M est la mère, tout à la fois Mère et maman, elle est ogresse et obscène, et face à elle la langue, ou plutôt le sujet, ne peut que bégayer. » Voilà pourquoi, le livre commence par mettre en exergue une page d’un des contes les plus effroyables des frères Grimm : Les six cygnes. Dans ce conte, en effet, la relation entre la fille du roi (condamnée au silence) et sa belle-mère conduit la jeune fille au bûcher, parce que, notamment, elle est accusée d’avoir fait disparaître ses six frères. Mais les six chemises de fleurs qu’elle a pu coudre sauveront ces derniers qui reprennent formes humaines, même si le dernier d’entre eux conserve une aile, parce qu’il manque une manche à l’ultime chemise.
L’exergue relate cette métamorphose et elle met en évidence les enjeux de ce livre qui avance vers une « peau d’âme neuve tellement neuve comme peau de sa joue » (p. 54)

Une première section de l’ouvrage – c’est la plus longue (p. 11 à 38) – construit la trame de l’écriture. M figure la mère par cette simple lettre et s’oppose à J’. Ou plutôt, c’est l’inverse. L’instance de la première personne se confronte dans la mémoire des mots à la force perverse de M. Et le texte de passer de quelque chose qui ressemble à une déploration à un tableau rendu plus actif par les renvois à l’univers des contes et plus largement à l’écriture poétique jusque dans son bégaiement.
On peut lire par exemple, au début de cette section que l’amour de M a privé le « je » d’air, et que celui-ci a « le ventre enfoncé de ce qu’elle n’a pas donné » (p. 12). Ou encore que M « s’est toujours choisi d’autres enfants que les siens » (p. 22). Le tableau est violent, mais l’écriture concentre sa tension pour trouver une figure d’attente dans les mots. Cela conduit à un renversement du spleen baudelairien. Tout contre un vers célèbre du sonnet « La Beauté » (« Je hais le mouvement qui déplace les lignes », Isabelle Baladine Howald choisit l’éloge d’un mouvement qui n’est jamais fuitif (si l’on me permet ce néologisme emprunté au poète baroque Philippe Desportes). Elle écrit : « je hais la ligne qui glace le mouvement » (p. 32). Alexandrin irrégulier qui permet d’assumer l’inversion du monde dans lequel M sacrifie la vie des autres pour « enterrer tous pour / suggérer la plainte de son immense et faux deuil » (p. 33). Et le poème de s’appuyer ensuite sur le premier vers de « Recueillement » : « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille » (vers qui est d’ailleurs cité sans majuscule ni ponctuation (p. 38) pour permettre d’évoquer l’images des enfants qui s’échappent « à toute allure sautent les barrières » (p. 38)

Deux pages blanches s’imposent avant la seconde section de l’ouvrage : c’est la confrontation de l’enfance à l’aujourd’hui, dans une tension contenue entre les interdits du passé et une sorte d’insensibilité au présent. Les onze pages de ce moment donnent à lire plusieurs constats. Le premier dit que « De sortir ou d’entrer enfants n’ont pas le droit » (p. 41). Le deuxième affirme simplement que « Je suis allée revoir la maison / rien ressenti » (p. 43). Le troisième me semble l’un des clés d’écriture du texte : « pudeur est chose minime évidente pour moi ». Tandis que le quatrième s’attache « aux présents morts   non ouverts non    mémoire fautive » (p. 49).

Ce qui est dit de M comme du Je/J’ reste une énigme qui permet à cette dernière instance d’assumer – dans les deux pages qui constituent, après encore une page blanche, la dernière section du livre – le fait d’aimer « une petite     toute   petite » (p. 53) et de relancer l’écrit. On sort de l’effroi du conte pour accueillir cette « peau d’âme neuve » déjà citée au début de l’article.

On aura compris que l’écriture explore avec retenue mais précision l’effroi de l’abus et montre que, sans avoir recours au pathos, malgré toutes les angoisses concentrées dans les vocables, il est possible dans ou par les mots d’affronter plus le réel, en bégayant ou non et en s’ouvrant à la multiplicité du présent.
En fait, j’ai lu M comme un éloge du poème.

Alexis Pelletier

Isabelle Baladine Howald, M, éditions isabelle sauvage, 60 pages, 2024, 13€

2 extraits
Je garde ma peau claire mon manteau d’hermine ma cotte de mailles pour tes ailes de frère accroche-toi à mes cheveux qui tombent de la tour nous partons ensemble nos sœurs nous attendent dans l’autre château le sol sera de vair toute la transparence du monde pour nos cœurs de danseurs envolés et dessous les alpages pour les bêtes aux fines cornes et les cimes pour l’écho le mur de ronces complètement ouvert devant nos pas
(p. 16)

Peur de ne pas pleurer quand elle      m       peur quand elle mourra      j’      ai peur de suffoquer de rire à gorge égorgée       nous avons dit que nous danserions sur leurs tombes
frère est mort – il vivait toujours avec copie de m – et trois sœurs dans le jardin se tiennent

ai peur de haïr les vieux murs les volets bleus et le tilleul

essaie de ne pas oublier les timbales de fer pour l’eau tiède et les bonbons délicieux essaie d’oub

ma bouche me bégaie

m la m
(p. 19)