Un état de poète dépendant d’un état des oiseaux, d’un état des anges, pour ‘penser en forme’ : un chant.
… Ce que je fabrique relève de la poésie et non de l’éthologie : ce qui m’intéresse, ce n’est ni de comprendre ni de révéler ce qui compte pour les oiseaux. D’autres le feront infiniment mieux que moi (je pars de si loin). C’est plutôt de comprendre « ce qui compte » pour moi. Moi aussi, je suis un animal. J’ai des attachements, des rapports aux territoires, des désirs et des peurs. Je suis un oiseau comme tout le monde. La poésie est une auto-éthologie. (p.43)
Si Pierre Vinclair écrit beaucoup, c’est qu’il n’a pas le choix. D’une part « il ne peut réfléchir qu’en écrivant » (p.86) ; d’autre part il ne sait vivre qu’en réfléchissant. C’est pourquoi, bien que n’ayant peut-être pas directement choisi de ne vivre qu’en écrivant, c’est bien là son destin – et un destin excusable, bien sûr, à la seule condition qu’il existe pour nous des choses qu’on ne comprend qu’en les lisant. Condition que cet ouvrage (Birdsong), une fois de plus, remplit.
Une impromptue fréquentation des oiseaux peut-elle donc instruire quelqu’un (de pourtant pas du tout ornithologue) sur son état de poète ? Ce petit livre, malicieux et puissant, assure que oui, et montre comment. L’oiseau, c’est surtout le vol (et parfois la nuée quand il est collectif), le chant (et la vocalise quand il est virtuose) et le nid (qui est à la fois droit et devoir pour l’œuf). Et l’être humain ?
Le propre de l’homme – pour s’en tenir aux généralités rassurantes, au socle commun qui ne dérange ni n’exclut personne – c’est, dans toutes ses activités, la prise en charge de l’expérience par le langage, et, dans l’activité de parole même, la prise en charge de l’expressivité même par le travail (par un effort méthodique et réglé de donner vie, dans ce cas, au sens). Dans la vie humaine, comme on le voit en tout apprentissage éducatif, la parole régit toujours l’expérience et un travail partout l’expressivité. Si l’art relève toujours à la fois d’une expérience et d’une expressivité (une œuvre étant à la fois expérience d’une expression et expression d’une expérience – qu’on pardonne ces formules vagues et rebattues, mais à peu près correctes), la poésie est, bien sûr, particulièrement concernée par les interférences proprement « humaines » entre parole et travail. On sent bien, en effet, que la poésie relève (comme dit Jean-Christophe Bailly, cité par l’auteur) d’une exposition – à la fois pure et laborieuse – du langage à lui-même. Une certaine expérience des formes du monde (et de celles du langage même) fait la puissance esthétique de la poésie, qui se soucie toujours, en retour, de la qualité même de cette expérience, et l’aménage. Et l’on voit bien, à la fois chez et selon Pierre Vinclair, la poésie comme parole expérimentale (au sens d’une technique pour voir, d’une production délibérée de visions avançant dans des mots), qui confronte le « corps sensible » d’une langue à lui-même, dans des formes remarquées, pour déployer un contenu marquant (à la fois imprévu et suggestif). Et comme les oiseaux partagent l’air qu’ils parcourent pour y voler, et qu’ils font vibrer pour s’en enchanter mutuellement, les humains, dans la poésie, partagent l’expérience expressive en entre-aménageant (créateurs et amateurs) les formules.
L’oiseau est, sinon artiste (en tout cas, la chauve-souris a le vol toujours moins harmonieux, et la cigale le chant moins mélodieux que lui), du moins la classe animale dont le vol est le plus expressif et le chant le plus élaboré. Et, bien que nombre de leurs espèces, on le sait, s’éteignent, Pierre Vinclair ne joue pas du tout au sauveteur de volatiles, ni même à l’éthologue compréhensif : là n’est pas sa compétence, et, comme l’indiquait la citation initiale ici, ce n’est pas d’abord « ce qui compte pour l’oiseau » qui lui importe, mais bien ce qui, d’eux, compte pour l’activité humaine de poésie. Il distingue « penser pour l’oiseau » (comme Deleuze, par « honte d’être un homme », disait encore écrire « pour » les animaux, c’est-à-dire à leur place et dans l’intérêt de leur élan), et se confronter à « l’oiseau pour penser ». On lira avec émotion l’extraordinaire passage des pages 89-95, qui s’en explique. Et paraît susciter, dans l’exposition même des idées, « la chair et la vie du sens » qui sont, pour l’auteur, la « seule chose qui importe dans un poème ». Et lire, comme ici, des choses géniales, nous est (qu’on vienne y voir !) suffisant Paradis.
Si les oiseaux, justement, nous semblent être bêtes de Paradis, c’est peut-être parce que, rescapés « par le haut » de la fin des dinosaures, ils paraissent des sortes d’âmes de sauriens ayant survécu à la disparition de leurs corps (à la fin du Crétacé) en déployant des « ailes » (c’est l’Aufhebung « à tire d’ailes ») leur permettant de s’élever du lieu même de leur extinction et de lui échapper par grâce. L’enclos aérien de cette sauvegarde vaut en effet Paradis, salutaire volière des Bienheureux, planant au-dessus de ce qui les condamnait. Mais c’est, on l’a dit, maintenant leur tour, par dérèglement du climat et notre empoiso nnement de leur atmosphère, d’y passer (même s’ils disparaissent à l’écart même de ce qu’ils fuient, et meurent loin des yeux du monde qui les tue). Et il n’y aura, pour eux, ni magique poussée de prothèses, ni émergence d’autres moyens naturels pour s’en sortir. Situation que Vinclair résume sobrement :
« D’abord, à partir des oiseaux, nous fantasmons des anges ; puis vient la mort des anges ; enfin celle des oiseaux ».
Où leur donner, dès lors, occasion (même non-naturelle, et ne profitant d’abord qu’à nous) de redécoller de leur lieu d’extermination, maintenant leur forme d’être et étant accueillis dans l’énergie d’un Jardin d’expériences qui leur ressemblerait et prolongerait la leur ? Peut-être bien, se dit l’auteur, dans ce nid verbal de vols d’images et de chants perspicaces qu’est la poésie !
Car celle-ci est un monde qui – même lorsqu’il est grinçant et étroit – figure et autorise paradisiaque plénitude, car « on peut désirer tout ce qui y arrive » (p.74) puisque le désir de faire arriver quelque chose dans la parole y est par définition satisfait, et que l’auto-célébration de la vie du sens y advient, même quand elle échoue. La raison humaine a beau, de fait, se dégoûter elle-même (en parcourant ses exploits en ruines) et l’Anthropocène s’imposer comme ère de la dévastation des ères, la poésie, qui est le lieu où la parole redécide de ses formes, a réelle souveraineté sur ses propres possibilités, pouvant réussir à « penser en forme » quelque chose des oiseaux en leur offrant « nichoir symbolique » : faisant migrer leur énergie voltigeante et entonnante (qui s’effondre dans le monde) dans la Jardinerie de nos langues.
« Penser en forme » est, en effet, la clé – mystérieuse ? – de cette échappée. La forme, au sens de Dewey (cité dans Prise de Vers, p.59) : « une certaine organisation des énergies de l’expérience ». La forme d’abord comme configuration, dans l’aspect de contours délimitant stablement ses propriétés ; mais la forme toujours aussi comme force opératoire, se tenant prête à assurer sa fonction, prolongeant ce qui l’engendre par ce qu’elle permet. La même forme d’une feuille d’arbre, par exemple, d’une part découpe le limbe qui émerge de la tige et l’en sépare, et d’autre part joue de ses bords, nervures et surface pour optimiser l’assimilation chlorophyllienne qu’elle effectue. En elle atterrit la feuillaison qui l’insère où elle est, d’elle décollent les propriétés qui, fonctionnelles, vont hors de la chose remplir son office. La forme de l’humble feuille, déployant sa croissance limitée et réglée, met son point d’honneur à la synthèse de substance solaire qu’elle anime. À la fois simple silhouette et glorieuse usine de présence, à la fois pur résultat né d’un souffle bâtisseur et elle-même cause formatrice et moteur d’une requalification (de lumineuse à chimique) d’énergie, la forme (ici, la forme volante, chantante et nidifiante de l’oiseau), mieux que « les griffes du concept qui laissent échapper la vie » – La Forme du reste, p.198), fait voler, chanter et mûrir la pensée même qui s’y attache.
En chute libre, plus haut
que la montagne effacée par la brume
du lac, l’oiseau, ne demande pas son nom,
l’individu ! se jette à pic
vers un poisson qu’il a seul aperçu
ou tombe en torche, succombant
à la décharge d’un chasseur que cache
le buisson sur la plage
rocheuse ;
sous la petite masse silencieuse
prédatrice ou martyre, plumes en désordre,
quelque chose luit : est-ce une flamme
le dévorant, le bec ardent
prêt à frapper sa proie
?
le photographe l’a saisi
en un point d’interrogation qui brûle
dans les hauteurs et plonge
sur la plage gris cendre
d’une équivoque qui nous est adressée
; j’hésite
à retourner le livre, ailes déployées,
ou fermer le clapet
sur l’animal. » (p.124)
C’est le pari de l’auteur ici, que « la forme soit le dénominateur commun qui met en prise réciproque l’être et le poème » (Prise de vers, p.90), comme il le disait du travail de Laurent Albarracin, « l’épiphanie » du mouvement des êtres et des choses confiée à celui des mots. C’est que, comme l’avoue subrepticement Vinclair, « les formes pensent » (La Forme du reste, p.35) – puisqu’elles sont des transformateurs de présence, domestiquant un peu du chaos errant venu se suspendre à elles pour le relancer autrement –, c’est pourquoi elles sont si utiles – et si dociles ? – à penser !
Oui. « Dans le cas où nous voudrions dire quelque chose des oiseaux sans arraisonner leur présence à notre désir de nous comprendre nous-même, que pourrions-nous leur offrir de mieux ? « (p.91). De mieux que ce livre ? Rien. Ce qui fut compris en et devant eux, par un auteur si librement pertinent, à même l’énergie de leur expérience, découvrons-le ici, pour eux.
Marc Wetzel
Pierre Vinclair, Birdsong, photographies de Byung-Hun Min accompagnées d’une postface de Jeongmin Domissy-Lee, Klincksieck, 152 pages, février 2026, 21€
