Pierre Magnier, « Une bibliothèque fantôme » (10), une enquête de Poesibao, (enquêtes)


Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme.

 

 

En exergue de ce nouveau projet d’enquête de Poesibao, une longue citation d’un grand spécialiste du livre et de la lecture, Yves di Manno, poète, éditeur, directeur pendant plusieurs décennies de la collection Poésie de Flammarion.

 

Les livres ne sont pas égaux

« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés … et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais … Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heure d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore… Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.

Yves di Manno, in Élagages

 

 

 

Les réponses de Pierre Magnier




Poesibao : Y a-t-il des livres que vous espérez, que vous attendez dans l’impatience ou dans l’inquiétude ?

Pierre Magnier : Tout Pasolini : poésie, romans, récits, théâtre, cinéma, essais, textes politiques, critiques, articles… et tout ce qui peut encore entrer dans le corpus. Dans l’ordre chronologique des œuvres.
Lire enfin ce que produit la continuité d’une œuvre qui n’a pratiquement jamais cessé de s’écrire… n’y aurait-il pas là autant d’impatience que d’inquiétude dans l’attente ?
 

P. : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de vos lectures ?

P.M. : Deux en fait : Zarathoustra et le Gai Savoir. Toute affaire cessante. Le beau jour : 11 juin 1977. Un samedi.


P. : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?

P.M. : Siebenkäs de Jean-Paul Richter, écrit en neuf mois entre 1795 et 1796. Le héros s’appelle très exactement Firmian Stanislaus Siebenkäs – sept fromages – et son sosie Heinrich Leibgeber – donneur de corps.
Le titre complet est extravagant : Blumen-, Frucht- und Dornenstücke oder Ehestand, Tod und Hochzeit des Armenadvokaten F. St. Siebenkäs im Reichsmarktflecken Kuhschnappel soit Fleurs, fruits et épines, ou Mariage, mort et noces de l’avocat des pauvres F. St. Siebenkäs au bourg de Kuhschnappel.
Tout un programme : un couple malheureux, une existence à réinventer, une mort simulée, un Doppelgänger, une fuite, une nouvelle identité, des retrouvailles et quelques complications existentielles.
Je l’ai lu dans d’autres éditions ; toutefois mes exemplaires, depuis 1963, dorment en deux tomes, dans la collection bilingue des Classiques étrangers d’Aubier-Éditions Montaigne. Brochés, non coupés. Ils m’attendent, comme leur premier lecteur.


P. : Avez-vous été à la recherche de livres rares (de toute nature), longtemps traqués et que vous avez enfin ramenés dans vos filets ?

P.M. : Non, pas de traque. Cela me tombe généralement dessus : le 31 juillet, l’année dernière, un bac en plastique, du vrac, et là les Pensées de Pascal publiées chez Desprez en 1683 ! achetées illico après leur étiquetage pour… 4 euros ! à diviser sur 346 années.


P. : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent … livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…

P.M. : Quelqu’un rassemble un peu tous les aspects de la question : Paul Klee.
Il s’agirait de concevoir et réaliser une traduction diplomatique française établie à partir des manuscrits conservés au Centre Paul-Klee de Berne. Le corpus est massivement sous-édité, et cette sous-édition a fini par produire une falsification de perspective. Entre les manuscrits conservés et les textes publiés s’interpose un travail éditorial qui déplace, sélectionne, organise.
Les Journaux, publiés en allemand, ne donnent déjà pas accès à la totalité des manuscrits ; quant aux quelque quatre mille pages de notes pédagogiques, elles ont été transformées en corpus.
La tâche n’est pas simple. Klee n’offre pas de texte fixe qu’il suffirait de transcrire. Il décale, rature, complète, recopie, compose. Ses cahiers et ses feuillets portent les états successifs d’une pensée en mouvement. Un montage d’auteur est un acte d’écriture ; un montage éditorial doit rester identifiable comme tel. Les confondre, c’est attribuer. Illégitimement.
Les éditions françaises ont emboîté le pas, perpétuant un corpus amputé et manipulé en amont. Une seule exception, parue en février dernier : la traduction du Carnet pédagogique de croquis, chez Allia, livre composé et publié par Klee lui-même en 1925.
Le plus grave est qu’en allemand l’opération éditoriale s’est effacée derrière son propre prestige : le montage mué en original, la sélection troquée comme œuvre, l’édition devenue Klee. Ce que l’histoire de l’art présente comme sa pensée repose ainsi sur une matière dont la continuité, les lacunes, les reprises et les genèses successives demeurent soustraites à la lecture.
Les prétendus poèmes en offrent un cas brutal : son fils Felix a prélevé et découpé des fragments dans les carnets pour les constituer en corpus poétique autonome, y compris typographiquement, alors que les manuscrits ne les ont jamais donnés comme tels.

Qui relèvera le gant ?



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Nous ajoutons quelques autres questions, non directement suscitées par la citation d’Yves di Manno.

P. : Vous souvenez-vous de livres que vous avez désirés, à toutes époques de votre vie et que vous n’avez pas pu trouver ou vous offrir ?

P.M. : Oui, au 68 quai des Orfèvres, chez Martin Flinker : les volumes de la KGW sous la direction de Colli et Montinari, chez De Gruyter. Au début des années 80, il y avait les premiers, de la fin des années 60 jusqu’aux sections VII ou VIII, dans le carré d’une des deux vitrines.
Cette dizaine de gros volumes toilés de la Kritische Gesamtausgabe de Nietzsche disait que deux éditeurs reprenaient l’écrivain à la source. Les exemplaires, debout sur leur tranche, se déployaient en une aile ocre clair. C’était stupéfiant. De l’autre côté du quai, on ne voyait que cela.
Flinker s’éteignit en juin 86 ; l’infarctus de Montinari eut lieu en novembre. L’édition s’acheva en 40 volumes, 35 ans plus tard ; et je mourrai avant d’en posséder un seul. C’est écrit.


P. : Y a-t-il des livres que vous avez prêtés, qui ne sont jamais revenus et qui vous manquent ?

P.M. : Un in-12 grenat, chez Calmann-Lévy, de 1947 : Ariel ou la vie de Shelley d’André Maurois. La collection s’appelait pourpre. Le frontispice montrait Percy, paille en main, souffler des bulles de savon. Maurois en avait fait un chapitre. Les sphères emportées jusqu’à l’éclatement sont devenues une poétique fugitive.

Il me manque.

Ses épisodes m’ont durablement impressionné : Shelley et l’autorité d’Eton, son renvoi d’Oxford, la fuite avec Mary, l’amitié ambiguë de Byron, la Serpentine tombeau d’Harriet, la perte de trois enfants sur quatre. Le surcroît d’inconscience que la disparition finale en mer, au large de Livourne, rendait dérisoire dans le tragique ; enfin la scène saisissante de crémation du corps sur la plage de Viareggio. Byron, jamais à un effet près, fendant les flots, nu, jusqu’à son schooner, baptisé Bolivar.

Prêté le jeudi 21 septembre 1972 à un camarade de 6e, l’un et l’autre jamais revenus.

A compter de ce jour je n’ai jamais plus prêté aucun de mes livres.


P. : Y a-t-il des livres que vous avez empruntés que vous n’avez jamais rendus, et qui excitent un petit sentiment de culpabilité ?

P.M.: Emprunté pour mes trois fils à la bibliothèque municipale, jamais rendu : Mariamna Davydoff, journal d’une femme russe avant la Révolution, aux éditions Chêne. Son état moyen le condamnait… au pilon. Aucune culpabilité à ce propos. Bien au contraire. Comment peut-on avoir l’indécence de pilonner un livre ?


P. : Y a-t-il des livres que vous aimez offrir, si oui, lequel ou lesquels. Ou plus généralement aimez-vous offrir des livres, le faites-vous souvent ?

P.M. : On tombe régulièrement à côté du besoin ou du goût. Les livres offerts étaient souvent ceux que je désirais moi-même. La plupart du temps, des livres pour enfants illustrés par Lisbeth Zwerger ou Nathalie Novi.


P. : aimeriez-vous nous raconter une « histoire de livre », quelle qu’elle soit, qui vous tient particulièrement à cœur ?

P.M. :
Lycéen, après une journée rocambolesque au British Museum, on m’attribua en rez-de-jardin un placard-chambre. Le loquet de la fenêtre à guillotine ne fonctionnait plus. Je commençais de m’endormir lorsqu’une silhouette démesurée passa, non sans mal, par le châssis grand ouvert, se prit l’angle du lit, glissa sur le parquet, sortit sur un Don’t worry, mate, I’m only passing through, le nez dans le verrou. Je n’ai craint que le barouf qui s’ensuivit et l’état du type titubant dans le couloir.
Le lendemain matin, prenant mes chaussures sous le sommier, je trouvais The Waves – Virginia Woolf – The Hogarth Press, et les Selected Poems by Rupert Brooke – Sidgwick & Jackson Ltd. Le tout dans des années d’édition impensables. La suite ? Une autre histoire…

Pierre Magnier, 23 août 2026


 

 

 

Auteurs cités par Pierre Magnier : 
Rupert Brooke, George Gordon Byron, Giorgio Colli, Martin Flinker, Felix Klee, Paul Klee, André Maurois, Mazzino Montinari, Nathalie Novi, Pier Paolo Pasolini, Blaise Pascal, Jean-Paul Richter, Mary Shelley, Percy Bysshe Shelley, Virginia Woolf, Lisbeth Zwerger

 

Livres cités par Pierre Magnier : 
Rupert Brooke, Selected Poems
Jean-Paul Richter, Siebenkäs
André Maurois, Ariel ou la vie de Shelley
Paul Klee, Carnet pédagogique de croquis
Blaise Pascal, Pensées
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir
Virginia Woolf, The Waves
Tout Pasolini
Mariamna Davydoff, journal d’une femme russe avant la Révolution
Les volumes de la Kritische Gesamtausgabe de Nietzsche chez Martin Flinker, sous la direction de Colli et Montinari, chez De Gruyter.