François Huglo, « Tintin décolonial », entretien avec Philippe Di Meo (entretiens)


Huglo défend ici un Tintin universel, décentré, polyphonique, dont le mythe dépasse critiques, frontières culturelles et interprétations historiques contemporaines. Entretien.


 

 

Né à Lille en 1952, François Huglo y tâte du journalisme à Liberté, en démissionne pour migrer à Lugaignac, en Gironde, région natale de son épouse. Le travail d’ouvrier agricole et la lecture de Ponge se combinent en un premier recueil, Les vignes sont écrites (1983). Quelques autres suivront. Il obtient un BTAO, puis un BTS, en viticulture-œnologie, à l’issue d’années de formation pour adultes. Le corps fabuleux du vin (Les Vanneaux, 2005) témoigne de l’empreinte des expériences viti-vinicoles sur l’écriture poétique, à laquelle François Huglo renoncera pour s’orienter exclusivement vers les lectures, sous forme de lettres aux auteurs (notamment Jean Rousselot, Gaston Puel, Michel Valprémy), de textes critiques en de nombreuses revues, et d’essais : sur Michel Valprémy, Jean Rousselot, André Miguel, Serge Wellens, Jean-Pierre Bobillot. Un texte autobiographique, Crénom (Le Rewidiage Prods, 2011) est jalonné de lectures marquantes depuis l’abécédaire. À l’inverse, en écho à Jean-François Bory affirmant que « le plus intime en nous ce sont les autres », François Huglo a intitulé Les intimes une anthologie en deux volumes (Presses du réel, 2019 et 2020) de textes critiques d’abord parus sur Sitaudis.





Philippe Di Meo :
Pouvez-vous nous dire un mot sur le choix du titre de votre livre ? Est-il allusivement polémique ?

François Huglo : Tintin est reporter, comme Albert Londres, l’un des premiers modèles d’Hergé, qui s’est rendu en Russie soviétique, au Japon, en Chine, en Inde… d’où une vision décentrée, un relativisme qui n’exclut pas l’universalisme. Scout, Hergé était « Renard curieux » : disponibilité de Tintin reporter, et ruse pour traverser les frontières barbelées par la droite catholique, réactionnaire et colonialiste, dont il était issu. Et ce, dès Tintin au Congo, comme le montre la lecture de Philippe Goddin. Plus âgé, Hergé a lu Lévi-Strauss qui, selon son amie Catherine Clément interviewée en 2009 dans « L’Humanité », avait « une authentique pensée décolonisatrice » et rejetait l’idée d’une hiérarchie entre les cultures. Oui, mon titre est polémique. Je refuse toute assignation à résidence, en particulier celle qui enferme Hergé dans les préjugés de son milieu d’origine, comme le fait Laure Murat dans Toutes les époques sont dégueulasses, où elle se borne à citer quelques bribes d’interviews, alors que Philippe Goddin suit le texte à la lettre, planche à planche case à case. Laure Murat a pourtant lu Proust et son Contre Sainte Beuve !


PDM : Comment expliquer que, cas unique dans la pourtant vaste production de bande dessinée, seul Tintin a fait l’objet d’études aussi nombreuses, aussi savantes ?

FH
 : Dans son introduction à Hergé, fils de Tintin, Benoît Peeters parle de « miracle » : cette œuvre « inusable » l’a « constamment accompagné », depuis sa « plus petite enfance ». Il n’a cessé de la relire. Des lecteurs de tous pays et de tous âges pourraient en dire autant. J’ai parfois mêlé aux approches « savantes » des réminiscences de mes lectures enfantines. D’où l’utilisation quelque peu ludique, parfois, de la psychanalyse.


PDM : Les codes de la critique littéraire sont-ils appropriés pour aborder Tintin ?

FH : À la manière des jésuites, je répondrai à cette question par une question : la critique cinématographique est-elle une critique littéraire ? Les « codes critiques » doivent tenir compte de la spécificité du medium, qui joue à la fois sur le texte et sur l’image. Surtout dans le cas d’Hergé qui substitue aux dessins légendés des premières BD, de type Christophe, le « dessin parlant » des phylactères, par référence au cinéma parlant.


PDM : Vous écrivez que Tintin renverse les frontières entre « haute » et « basse » culture. Pouvez-vous expliciter pareille assertion ?

FH : Dans son avant-propos à Balzac et son monde, Félicien Marceau, qui fut l’ami d’Hergé, apparente le romancier à « des écrivains aussi différents que Claudel et Courteline, que Proust et Ponson du Terrail ». Il y a là-dedans du haut et du bas. De même, dans son livre sur l’Alph-Art, Nicole Benkemoun cite Jean-François Bory, Isidore Isou, Kandinsky, Klee, Miró, Dufrêne. La crème de l’avant-garde littéraire et artistique, saupoudrée dans les albums d’Hergé de quelques refrains de Ray Ventura et de Charles Trenet. Songeons aussi à la « langue basse » de Jean-Pierre Verheggen, grand admirateur d’Hergé et pilier de TXT…


PDM : Le personnage de Tintin, « homme-enfant » écrivez-vous, si fluide, ni trop jeune ni trop vieux, sans aucune aspérité, Milou excepté sans grands liens affectifs, d’un genre sexuel peu marqué, sans famille et d’une certaine façon sans histoire personnelle, n’est-il pas une incarnation relativement impersonnelle d’une morale idéale en action si présente dans certaine bande dessinée francophone, disons « historicisée » ?

FH : Tintin représentait en effet l’idéal d’Hergé. Oui, une « rationalité en action », éthique plus que politique, ce en quoi il ressemble à Brassens. Renaud Nattiez établit entre eux un parallèle convaincant. Fuyant les meutes qui crient haro sur le baudet (chaque meute a le sien), ils cultivent l’amitié. Comme Tournesol des roses pour Bianca.


PDM : Rappelant que « babeleer » signifie « bavard » en argot bruxellois du quartier de Marolles auquel Hergé recourt à l’occasion, vous ajoutez que « le vrai pays d’Hergé, comme celui de Joyce et de Barthes, est le pays de Babel ». Plus particulièrement dévolu au capitaine Haddock, ce « côté » ne semble-t-il pas être produit pour être aussitôt éloigné comme l’attribut d’un personnage truculent lorsqu’il affronte une difficulté majeure ? Comme si l’adversité ébranlait du même coup le langage d’usage senti comme l’ordre symbolique du monde. Pouvez-vous nous en toucher un mot ?

FH : Je songeais, bien sûr, à Roland Barthes : « Le vieux mythe biblique se retourne, la confusion des langues n’est plus une punition, le sujet accède à la jouissance par la cohabitation des langages, qui travaillent côte à côte : le texte de plaisir, c’est Babel heureuse ». Haddock adopte plusieurs régimes de langue, ceux du vieux loup de mer, du gentleman farmer, de l’ivrogne en colère ou en larmes. Les ressorts comiques des Dupondt et de Tournesol sont d’autres perturbations du langage. Celui de Tintin serait-il neutre, degré zéro, transparent comme l’eau minérale ? Nous retrouvons peut-être ici sa rationalité, son universalité.


PDM : À vous lire, on saisit que le travail d’Hergé a notablement évolué au fil du temps. Pouvez-vous nous en résumer à grand trait le mouvement ?

FH 
: Les titres des 7 chapitres du livre de Benoît Peeters Hergé, fils de Tintin résument ce parcours : Georges Remi (1907-1927), Le Petit Vingtième (1927-1934), L’encre de Chine (1934-1940), Trésors de guerre (1940-1944), Intermittences (1944-1953), Le patron (1953-1959), Monsieur Hergé (1960-1983).


PDM : Cas d’école chez Tintin, « le mythe transcende les critiques récurrentes ». Comment expliquer ce paradoxe ?

FH 
: La formule est de Renaud Nattiez. De son côté, Benoît Peeters distingue Tintin, qui s’est « très peu compromis » pendant les quatre ans de collaboration au Soir volé par l’occupant, d’Hergé qui s’est compromis davantage, et de Georges Remi, le plus compromis. Mais c’est pour Tintin qu’il se prostituait.


PDM : N’est-il pas surprenant que parmi tant de figures cosmopolites il n’y ait aucun personnage français dans Tintin ?

FH : La plupart des personnages n’ont pas de nationalité précise. Pourquoi ne seraient-ils pas français ? Et pourquoi leur nationalité ne correspondrait-elle pas à la langue, variable selon la traduction, parlée par le lecteur ? Hergé se joue parfois des stéréotypes nationaux, mais se moque surtout des Dupondt qui revêtent ces identités comme des panoplies en lesquelles aucun peuple réel ne se reconnaît. Universalité d’Hergé, là encore.


PDM : Peu commenté le rapport de Tintin à la musique, détestée par Hergé, et au fétichisme, de L’oreille cassée notamment, vous a visiblement retenu. Quelle lumière cet aspect jette-t-il sur les aventures de Tintin ?

FH 
: Hergé détestait la grandiloquence opératique, mais sifflotait souvent du jazz. Quant au fétichisme, il apparaît dès Tintin au Congo où il entre en concurrence avec le monothéisme, qui lui abandonnera vite le terrain. Revenons un instant au Plaisir du texte de Barthes : « Le texte est un objet fétiche et ce fétiche me désire ». Le texte, ou l’image, l’album. Titre d’un ouvrage de Christian Prigent : La peinture me regarde


PDM : Quelles lignes de force dégagez-vous dans les interprétations faites de cette œuvre ? Tintin n’est-il pas un miroir parmi d’autres de nos attentes, de nos préoccupations ?

FH : L’indétermination de Tintin pousse Michel Serres à le comparer à un « pertuis de foire », ce « trou dans lequel chacun peut introduire la tête pour s’identifier à un personnage ». Et l’interpréter. Le répertoire est assez large pour prévenir le lecteur contre le psittacisme de la Castafiore, grande interprète, mais toujours perchée sur son air des bijoux. La cage est ouverte comme le livre, l’album. Et les lecteurs n’ont pas fini de prendre leur envol.



François Huglo, Tintin décolonial, Editions Louise Bottu, 2026, 14€