Yves Boudier nous montre en quoi ces poèmes de Pierre Drogi sont à la fois actes de résistance et oblation.

Pour qui connaît et apprécie l’écriture poétique de Pierre Drogi, infidèle à une prosodie héritière en toute liberté d’un du Bouchet refusant le verset claudélien ou la laisse rythmée de Saint-John Perse, tout s’explique. Ce qui instruit chez lui une forte singularité stylistique est lié à une logique spatiale du poème, à son éparpillement à la fois rigoureux et relâché à travers son mode d’apparition, tout en contrastes linéaires habilement versifiés, sans compter son amour des néologismes, jamais gratuits mais d’une évidente ponctualité significative. Ce volume nous donne une clef complémentaire pour entrer dans une œuvre discrète et peu labile, celle de l’identification d’un sujet scripteur, un JE nommé en capitales et entre des guillemets qui cadrent la présence fraternelle d’un Kafka ironique, « Il faut que quelqu’un veille. Il faut que quelqu’un soit là ». Un double parrainage scriptural intimidant mais puissant car ce JE est la seule occurrence graphique majusculée du volume.
Il y a dans ce livre comme une évidence : rien ne résiste à une heureuse fascination de lecture, au plaisir des polysémies inattendues néanmoins fécondes, à l’emballement d’une approche révélée du monde naturel où l’humain se cherche, se met à l’épreuve de nommer les choses, les êtres et l’animalité multiple qui l’entoure et le justifie, le définit en lui donnant, selon l’inévitable principe de tautologie, corps et parole : a poem is a poem is a poem is a poem, serait-on parodiquement tenté d’écrire.
Qui est là, demandera l’enfant au monstre qui guette ou bien aux « fées remontées des prés », souvenir des colchiques apolliniennes ? Pierre Drogi tranche : « tiens / -toi-même devant – ton visage / et réponds parle ». Et la présence du quotidien équilibre, de par l’incontestable et incontournable présence de nos vies réelles, la relation délicate entre la célébration éblouie de la nature et le poids de nos pas douloureux dans le monde, celui de notre humanité en souffrance.
Pierre Drogi est indéfectiblement attaché à la beauté souvent cruelle du monde, une beauté qu’il traque comme le chasseur à l’affut, sachant que le spectre du vivant dialogue avec le périssable, avec la mort, « basculant sous les mots avec sa cécité-même ». Or, le poète résiste et plus encore sait nous offrir, oblation de grande délicatesse, l’enchantement superbe de la vie animale, terrestre, aquatique et volatile. Tel un rhapsode qui comme Papageno porte en bandoulière le microcosme de nos émotions naturelles, Pierre Drogi nous en fait les témoins, ravis bien qu’inquiets parfois ne soyons pas naïfs. C’est la leçon de ces poèmes, sans volonté prescriptive ni autorité. Une leçon en forme d’un appel à demeurer vigilant face au presque disparu, à la palpitation encore sensible de nos corps en proie à la douleur mais tournés vers « le grand vivant sur la paroi ».
Yves Boudier
Pierre Drogi, Des souliers pour Spiridon, Les Lieux-Dits éditions, 2026, 12€