« Collection PS » (Petits Seghers ou Pierre Seghers), lu par Isabelle Baladine Howald (III, 11, notes de lecture)


A nouveau quatre Petits Seghers pour le printemps : Sappho, Renée Vivien, Charles Baudelaire, Emily Dickinson : trois femmes et l’albatros aux ailes de géant.


 

Sappho en violet, Renée Vivien en bleu. Dickinson en mauve, Baudelaire en rose saumon. J’aime beaucoup cette petite collection qui a un an maintenant (c’est une reprise de celle de Pierre Seghers dans les années 40) à très bas prix, 5€ ! belle et gaie.
Et on découvre ou redécouvre des poèmes qu’on croyait bien connaître…

Voici Sappho (612-557 avant J.C.) avec les Odes, et Renée Vivien (1877-1909) avec Flambeaux éteints qui ont des goûts érotiques communs et la seconde sera fortement influencée par la première. Baudelaire voit certains de ses poèmes (Les lesbiennes en particulier) interdits lors du procès des Fleurs du mal (1857), remet la poétesse grecque en avant. Le cas de Dickinson (1830-1886) est à part et apporte ici en un choix de poèmes intitulé Il était faible et j’étais forte, son amour de la nature, des oiseaux en particulier, et du ciel.
Ces éditions bilingues sont fort bienvenues et on peut vraiment apprécier de trouver des poètes peu lues aujourd’hui comme Sappho ou Renée Vivien dans une collection si accessible.
J’avoue aimer également le travail éditorial qui est fait, tout est précis, bien fait, pas simplement un copier-coller mais une vraie réflexion sur les textes et le patrimoine poétique de Seghers.

L’un des intérêts de redécouvrir Sappho réside dans le fait, outre le bilinguisme, de trouver également une adaptation libre de Renée Vivien en surplus, qui a de toute façon traduit tout le recueil.
Quelques longs poèmes figurent auprès de petits fragments, presque rien :
« tu m’oublies » (p.11),
« à moins que tu n’aimes aucun autre mortel plus que moi » (p.12),
« Ô belle, ô gracieuse » (P.16),
« Viens, écaille divine, et pour moi deviens harmonieuse » (P.25),
« pour moi, ce que je désire, je… » (p.27),
« Tu nous brûles » (P.36),
et le génial, à mon avis : « je ne sais que faire, j’ai deux pensées » (p.40).
Grande poésie des femmes amoureuses entre elles, baignée de Grèce antique, l’or et le pourpre hante cette poésie de chair et de sang :

« La lune paraissait dans son plein, et les femmes
Se tenaient debout, comme autour d’un autel :
Les rayons étaient fervents comme des flammes
             Au reflet cruel.

Elles attendaient… et rompant le silence,
La voix d’une vierge amoureuse chanta.
Et toutes sentaient la mystique présence
             De l’Aphrodita » (p. 21)

     
Renée Vivien, si elle célèbre l’amour lesbien dans ses Flambeaux éteints datant de 1907 et 1909, vit et voit les choses de manière plus tourmentée, plus douloureuse. La poésie est emphatique comme elle l’était à cette époque. Étrangement chez Sappho on ne ressent pas du tout cela. C’est une célébration presque sacrée. Renée Vivien écrit une poésie plus subjective, celle de la fin du 19ème siècle, mélancolique, la lune est devenue froide, la nuit porte l’angoisse. Il y a toujours l’aurore mais elle est moins lumineuse. Il y a toujours l’amour mais il est empreint de douleur. Les poèmes ont le côté tourmenté et parfois morbides des amours baudelairiennes. On pense aussi beaucoup à Trakl, dans cette nature glacée, liquide et argentée, car l’or a disparu :

« j’écartai les roseaux frémissants et tenaces,
Tenaces à l’égal de frêles bras liés.
La Lune reposait, avec ses beaux colliers.
Au loin, se répandant un thrène de voix basses.

La Lune diffusait une faible splendeur,
Une splendeur mourante, au fond des herbes glauques.
Et voici que, soudain, ayant tu ses chants rauques,
Un crapaud se posa froidement sur son cœur.

Je vais pleurant la mort de la Lune, ma Dame,
De ma Dame qui git au fond des nénuphars.
Il n’est plus de clarté dans ses cheveux épars,
Et ses yeux ont perdu l’azur vert de leur flamme.

Quel lit recueillera mon frileux désespoir,
Mon désespoir d’amant fidèle et de poète ?
Ô vous tous que le bruit de mes pleurs inquiète,
La Lune s‘est noyée au fond de l’étang noir » (p37-38)

Avec Dickinson, nous avons un choix de quatrains, de tercets et de poèmes plus longs, déjà édité par Pierre Seghers en 1948 : pas de majuscules ni de tirets dans son petit livre, contrairement à l’habitude de Dickinson et aux autres éditions existantes des Quatrains , ce qui est étonnant. Sans doute un choix du traducteur de l’époque, Jean Simon ? En tout cas apparaît – c’est une vraie apparition à chaque fois – toujours cette beauté frappante, à la fois légère, lumineuse et énigmatique montrant la forte spiritualité d’Emily Dickinson luttant parfois avec sa grande sensualité, laquelle est moins connue – et pourtant évidente dans sa Correspondance en particulier – et ici même. Ce poème donne son titre à l’ensemble, justement, Il était faible et j’étais forte :

« Il était faible et j’étais forte,
Il me laissa le guider.
Moi j’étais faible, il était fort :
Je le laissais me ramener.

Court trajet : la porte était proche.
Ciel pâle encore, puisqu’il entra.
Silence, car il ne dit rien :
Je n’en voulais pas davantage.

Le jour vint : l’heure de se séparer.
Ni l’un ni l’autre n’était fort.
Il luttait, je luttais aussi.
Nous ne l’avons pas fait pourtant ! » (p.52)

Oui c’est bien Dickinson, la même avec ses lys blancs chuchotant derrière sa porte !

La relecture (tant de fois !) des Fusées (1887) de Baudelaire est un régal. Il s’agit de la chronologie originale de cette édition. En effet ça fuse d’intelligence, de génie, de méchanceté parfois : « Dieu est le seul être qui, pour régner, n’ait même pas besoin d’exister » (p.5)
« Qu’est-ce que l’art ? Prostitution. » (p.5) et bing, on pense à Jef Koons.
« De la couleur violette (amour contenu, mystérieux, voilé, couleur de chanoinesse » (p.7),
« le dessin arabesque est le plus idéal de tous » (p.12), Matisse en savait quelque chose.
« jouissances spirituelles et physiques causées par l’orage, l’électricité et la foudre, tocsin des souvenirs amoureux, ténébreux, des anciennes années » (p.21),
 « quand j aurai inspiré de dégoût et l’horreur universels, j’aurai conquis la solitude » (p.28),
 » ma mère est fantastique ; il faut la craindre et lui plaire » (p.31),
« se livrer à Satan, qu’est-ce que c’est ? » (p.32)
et à la fin, ce texte essentiel Le monde va finir :
« quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin. Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et, devant lui, qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur. …

Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors d’œuvre. Cependant je laisserai ces pages, – parce ce que je veux dater ma colère » (p.37).

« Je veux dater ma colère » est toujours actuel.

Isabelle Baladine Howald


Sappho, Odes, traduction de Renée Vivien, coll. PS, bilingue, 2026, 5€
Emily Dickinson, Il était fort, j’étais faible, traduction Jean Simon, coll. PS, bilingue, 2026, 5€
Renée Vivien, Flambeaux éteints, coll. PS, bilingue, 2026, 5€
Charles Baudelaire, Fusées, coll. PS, bilingue, 2026, 5€