Philippe Blondeau, dans la revue « Le Chant intérieur », lu par Marc Wetzel (notes de lecture)


Cette lecture éclaire la poésie de Philippe Blondeau, où le chant intérieur transforme tensions, mémoire et fragilité en partage sensible.


 

 

Une nouvelle petite revue (un mince, mais consistant, cahier trimestriel), conçue et éditée par Marie Alloy et Jean-Pierre Vidal, dont voici le deuxième numéro, qui donne simplement voix à une vingtaine de pages inédites d’un(e) poète, et qui mérite, en effet, de s’appeler « Le chant intérieur ». Car, comme pour Emmanuelle Grandjean (premier numéro, de mai 2026), l’auteur choisi a comme physiologiquement raison dès qu’on le lit. Bien sûr, tous les chants intérieurs ne sont pas sains (rancune, humiliation, obsession sont plutôt mélodies du malheur, fredonnements qui rabâchent et s’empoisonnent), mais c’est là, vainement, mépriser ce dont on dépend, ou honorer ce qui nous hante ; le chant de nos poètes ici n’est pas « intérieur » par dépit ou impuissance – car ils savent bien qu’on chante – ou danse – pour créer et répandre ses ressources, et qu’on compose pour donner un corps à ce qui en nous murmure ou s’agite, pour organiser ce que nous confient nos propres tensions et ce à quoi se mesurent nos expressions. L’articulation du souffle veut d’abord le dehors pour y conserver et fixer son énergie utile, et le chant vrai a tout de suite l’inflexion publique et partageable : « chant intérieur » ne signifie donc pas du tout marmonnement indistinct, mais reprise par mots à se dire de ce qu’un chant aura d’abord élargi, aéré, délié, ouvert en nous !

« L’odeur des troènes débordait d’enfance finissante
trop-plein d’un monde pourtant peu advenu

on suivait alors des rues qui ne menaient à rien
     d’autre qu’à soi toujours

dans les jardins dissimulés les vies se comptaient
doublées parfois
   d’un passé de guerres à demi finies
   ou de quelque mauvais héritage

n’y aurait-il donc d’advenu
que les troènes revenus
    identiques
par une enfance aux grands détours
 » (p. 18)

Philippe Blondeau (1958), un poète d’une intelligente douceur (qui rappelle Pierre Garnier) et qui tient de l’ange inventif (un être nostalgique et aérien, faisant penser à un joueur de volley se demandant comment diable jouer seul). Un poète classique (un qui, à l’ancienne, explore son âme et célèbre ce qu’il devine), mais singulier à force d’être caractéristique. Car tout ce qu’il chante concerne le rapport à soi – la relation des êtres (ou des choses) à eux-mêmes. La réalité naturelle est d’ailleurs toujours déjà un rapport à elle-même, puisqu’elle doit se produire (c’est-à-dire trouver en elle de quoi avoir lieu) pour être là. Ce qui a lieu sans avoir eu à se produire soi-même – comme sont les reflets, les échos, les ombres, les mirages – tout cela est irréel, simple ricochet d’existence, puisque ne devient réel que ce qui a sur soi les moyens d’advenir. Mais c’est dans l’existence humaine, bien sûr, que ce rapport à soi est le plus central, est inévitable, est à la fois structurant et torturant. Toute faculté humaine est ou requiert un tel dédoublement, puisque la conscience, attention à la présence, est toujours déjà comme une présence à la présence. User de mémoire est ainsi se vivre à la fois au présent et au passé ; user d’imagination est se rapporter simultanément à l’actuel et au possible ; de volonté, à la fois à la vie choisie et à la subie ; user de parole, c’est à la fois pouvoir dire ce qu’on est et devoir être ce qui le dit, etc.
Or lire Philippe Blondeau, c’est rencontrer sans cesse l’existence dans un tel rapport (de tension et de complémentarité, d’avancée et de déclassement) à elle-même. L’humain y est constamment pris (et chanté !) dans son double état de formation et de maturité (p. 2), d’être nu pour soi et de vêtu pour autrui (p. 3), d’enfant et de parent (p. 6), d’individu et de citoyen (p. 13), de personnage et de personnalité (p. 15), de rescapé et de mortel, d’auteur et d’acteur, de géant naturel et de nain culturel (p. 1), comme si l’auto-tiraillement était le propre de l’homme, et qu’il doive à tout moment statuer – malaisément, mais impérativement – entre sa présence de fait, la part de lui-même à vivre directement, sans recul ni délai, et celle qu’il peut traiter à part, circonscrire de tirets, crochets, guillemets ou parenthèses, comme être soucieux du terrain qu’il peut perdre sur lui-même et de celui qu’il doit regagner, puisque l’humain ne peut ni vivre sans intelligence, ni assurer une pleine intelligence de la vie.
C’est un tel homme – à la lucidité acrobatique, pris entre les deux risques du franchissement et de la sclérose, devant indéfiniment redevenir soi jusqu’à l’arrêt imposé de l’être – qui note les disparités temporelles et spatiales de tout destin (collectif autant que personnel) qu’on lit par exemple l’une après l’autre, page 11

« on va par des boulevards qui ont perdu leur nom
et tout à coup une mince rue vieillotte
nous fait signe d’un autre siècle
comme sur elle-même refermée
pour rire au progrès dérisoire qui l’écrase
 »

« derrière d’incompréhensibles barbelés une ruine
vieux manoir de cinéma
aux fenêtres volées, envolées…
 » 

L’image parfaite de l’inlassable écluse, qui pourtant s’assèchera, dit parfaitement la cyclique présence à soi, et l’inusable usure de ses modalités :

« Aller à l’écluse signifie
baisser d’un ton la portée du réel
comme moduler en sourdine
un parler flamand de marinier
ou déchiffrer sur la glace de l’eau
la belle signature d’un skieur

aller à l’écluse c’est
 – stop –
 s’arrêter

au-delà sont les noyés
  butin fantôme
       d’une pêcherie de songes.
 » (p. 19) 

Et l’arrêt imposé de l’être, qu’on évoquait plus haut, est cette fin de parcours devant simplement laisser sa place à d’autres cycles de parcours – dont l’écho (l’écho, disait Alain, qui est un cri de pierres !), à leur tour, ne rimera bientôt (et la rime, ajoutait-il, est un cri de bêtes) plus à rien (la voiture-balai de la poésie tombant elle-même en définitive panne, comme dit le dernier texte)

« Trains qu’on tague
abandonnés aux friches ferroviaires
messages déroulés
    non plus roulants
voies envahies d’herbe
    devant bâtiments lépreux

les voyages souvent ne mènent à rien
ni les phrases qui les rappellent

– il ne faut pas faire confiance aux poèmes.
 » (p. 23) ;

Si, si, pourtant : un poème juste, c’est une guerre intérieure qui meurt : le Poutine impavide et étroit qui se terrait en chacun, soudain lui-même hésite. Une simple ligne de chant volatilise en nous l’obtus stratège.

Marc Wetzel

Le chant intérieur – Philippe Blondeau – Une revue au singulier, n° 2 – septembre 2026, 24 pages, 5 €