Laurine Rousselet, « Nuages », lu par Isabelle Baladine Howald (notes de lecture)


Formes et effilochements, bleus changeants des ciels si mouvants, les nuages qui mêlent temps et éternité, se tissent avec beauté.


 

 


Nuages se déplie comme un horizon selon les heures. Ils sont au nombre de 24, sous étui, sur un beau papier, format A4, publié par les éditions de l’Aigrette. Chaque poème se déroule sur un long rectangle plié en quatre (quatre fois ce format, en un seul tenant), soit deux poèmes et deux lavis par rectangle. Le livre est à deux voix, les textes de Laurine Rousselet, et la série « À la poursuite des nuages » de Bernard Moninot, lavis acrylique sur papier, et le bleu se glisse du travail de l’un à celui de l’autre.

« Dans leur éternité fugitive, les nuages disent tout des états de la lumière » commente Hubert Haddad dans sa préface, « le peintre a des couleurs entre la fluidité et l’effacement, mais d’un trait sûr … mots et couleurs à leur jonction ineffable. … une poète et un peintre filent l’idylle inoubliable d’un moment de création, nuée des nuées qu’un miracle change en livre ». Il s’agit d’abord d’un regard porté sur ces phénomènes si particuliers, qui nous font tant rêver par leurs dérives, leurs formes changeantes, leur légèreté… Ce regard se porte sur quelque chose qui se crée et se recrée en permanence sous nos yeux. On ne peut qu’imaginer cette texture, cette humidité, leur destination, leur transformation qui aident à « être au centre de soi-même se rêver soi-même ». Le livre module ainsi les nuages, il les suit et se forme à leur instar. Les lavis eux aussi changent, quelques traits de plus ou de moins, des formes légèrement modifiées, des blancs dans des bleus, et aussi du noir ou du marine menaçant. La mort n’est jamais moins loin que d’un ciel sans nuages… Là où est le danger vient la conscience, l’air est froid tout à coup, où est l’homme né, où est l’histoire, où est Dieu ?
Sans nuages le ciel et le soleil sont brûlants, on le sait amèrement. Les nuages sont des signes, les enfants le savent, ils savent les lire.

Cieux d’été, où tremble l’air où l’herbe est rare, où le sable est blanc :

« Par le soleil au plus haut la lumière est transformée
l’horizon par ton besoin peint de la couleur blanchâtre
les débordements figurent les désirs naturels de vie
sur ton passage la beauté est la formule de l’immédiateté
courir à toute vitesse dans l’innocence trait par trait
insaisissablement l’amour flambe dans le bleu du ciel »

Je n’ai cessé, lisant ce passage, de penser à Camus, à sa sensualité, son amour de la mer, aux poètes grecs du XXe siècle également, bien sûr, à tous ceux qui célèbrent cette fusion de la lumière, de la mer, de l’amour, mais également à Yves Bonnefoy. Que connaître, peut-on tout connaître ou vaut-il mieux accueillir l’inconnaissable ? Le temps existe-t-il encore ? Même notre vie à nous devant ce ciel, ce bleu, peut nous sembler éternelle.
Vers le soir, la lumière change « les vert-jaune et le terracotta se manifestent… les nuances admirables de bleu courent le monde. »
Sur la toile en face de la page écrite, les couleurs suivent, se mélangent, se fondent. La nuit peut arriver ou, plus tard, le jour se lever. L’hiver existe aussi au bord des ciels et de la mer :

« les contrastes pérégrinant à l’écoute de la limpidité
l’incorporation de l’air chaud qui s’élève et se dilate
en plein hiver dans ce désert intérieur peint
la ressemblance rend visite à inconnaissable
 »

Il peut pleuvoir, les nuages gonflent, s’amoncellent puis s’étirent et s’effilent, comme tracés d’un trait vif au pinceau.

Après un été où l‘on vit trop peu de nuages, ce livre au lyrisme retenu, par sa beauté, ouvre sur elle.

Isabelle Baladine Howald

Laurine Rousselet, Bernard Moninot, Nuages, éditions de l’Aigrette, 2026, non paginé, 25€

Laurine Rousselet est poète, elle a publié plusieurs livres, elle dirige aussi les Cahiers de l’Approche et son travail, d’interviews notamment, est également visible sur un site collectif :
Son travail a fait l’objet cet été de la revue numérique Nu(e), hébergée par Poesibao :