Isabelle Baladine Howald propose ici une lecture approfondie de cette sorte de journal qu’est Le livre Documentaires de Philippe Beck.
Vigilance et lisibilité
« … il ne faut pas de contenter d’émotions esthétiques, et de considérations au sujet de la poesie ou de la musique. Je ne m’en contente pas. L’art pour l’art est une hypocrisie. …toujours une politique s’abrite dans la déclaration esthétique. » Ph. B.
Parallèlement à la sortie d’Abstraite et plaisantine, un recueil de douzains au sujet duquel nous proposons un entretien avec Philippe Beck, dans ce même numéro de Poesibao, paraît Documentaires, toujours au Bruit du temps, sorte de journal du fil d’actualité tenu par Philippe Beck sur Facebook, « un documentaire et non un pur et simple document d’existence et de témoignages au fur et à mesure qu’on existe ». Chronologiques, livrés à partir de 2015 jusqu’à aujourd’hui, dix ans après, « oeuvre de poétique et méditation politique, critique et évocation », ces Documentaires revus et corrigés pour la parution dont un des grands thèmes est la prose du monde, pour reprendre un mot de Merleau-Ponty. Je crois aussi que c’est, son exergue en témoigne mais aussi de nombreux signes dans les textes, un livre d’amis, que ne renierait pas Hofmannsthal.
D’ailleurs Philippe Beck est-il un poète allemand ? Tout le monde va sursauter tant sa poésie est française, du français de la nuit des temps, de ce français incroyable qu’il soulève littéralement de son limon de poèmes. Sa réécriture constante des poèmes et des contes est sans âge donc d’une modernité absolue. Il brasse et ce qui arrive est ultra contemporain. Et pourtant, cette forme de pensée qu’est sa poésie nous vient bien de là, du pays des Grimm en premier. De tout ce terreau et de toute cette inventivité est née et est très travaillée, une œuvre réputée difficile voire illisible, sujet sur lequel Philippe Beck donne son interprétation (proposition au lecteur, devoir du lecteur) dans ce livre. Je me souviens alors que Jacques Derrida – dont je ne comprenais pas non plus tout – disait : « pour me lire, il faut avoir lu », ce n’est pas une pose, ce n’est pas de l’élitisme, c’est le fait de certains œuvres, fait à accepter comme tel, sans se sentir rejeté, à l’écart. Il cite Stevenson, un « déclin de la foi » : « Il s’agit d’un manque de confiance dans sa propre aptitude à susciter l’effort de lire. Si je ne crois pas que l’autre va me lire, alors l’autre ne croira pas non plus qu’il doit me lire, et conséquemment, ne croira pas vraiment qu’il doit lui-même être lu. » (p 93). Bim pour les partisans du moindre effort. Et il enfonce le clou, après une analyse entre lisibles (souhait sociétal) et illisibles (communauté non identifiable) pour conclure : « la littérature illisible est rarement impossible ». (p. 107) Il ne s’agit pas de défendre l’illisibilité mais de la penser comme possiblement lisible. Re bim.
On peut se sentir provoqué et Philippe Beck provoque et ne déteste pas batailler, mais c’est pour faire sortir et travailler la force possible de la pensée.
Une fois encore, c’est un peu ma marque de compréhension, je ne comprends pas tout. Je crois au fond, c’est à partir de cela que les choses m’intéressent. J’essaie de ne pas en faire un complexe mais de travailler sur ce triple point d’interrogation : mais qu’est-ce qu’il veut dire ??? Le travail commence ici. Et lui, que fait-il en écrivant ? Veut-il ouvrir le ventre du « Loup du Langage » (p.42) dans un double geste, « combler » ou être « comblé » ?
Livre d’amis, livre de l’autre. Ce poète a sa version de l’amitié, intranquille, inconfortable et dérangeante parfois et fidèle, il y revient souvent dans ce volume. L’amitié est un thème magnifique, et est le thème de la signification du poème, quand elle passe par la réflexion sur un poème de Celan : « je ne vois pas de différence entre une poignée de main et un poème ». Ce vers, politique également, reste toujours à penser et à repenser, on n’en aura jamais fini.
Les amis convergent les uns vers les autres, avec les diverses attitudes et différences de leur confrontation au monde : « chacun rencontre déjà le monde où il est : aucun être n’y échappe. » (p.16).
L’« inutilité » du poème ne change rien à sa nécessité : « un inquiet ordinaire peut choisir de ne pas cesser de peser ses pensées en langue » (p. 17). C’est une très belle définition de la poésie. Le chant, toujours premier, est assumé, notamment dans l’espace qui nous est donné – une promenade, ou l’amour – et l’amitié –, c’est toujours une question d’espace, leitmotiv également de ce livre, belle notion : « j’aime, donc j’aime l’espace et ses modulations ». (P 21.) Faire place, laisser la place, laisser de la place pour accueillir toutes ces mouvances, ces migrations.
La condition du poète est abordée, sous l’angle de ce que le social lui demanderait, qu’il fournit (« société des poètes »), ou pas (c’est alors « un loup »). Le poème de ce loup politique fait peur, comme Mandelstam à Staline. « Si la surface publique offrait la possibilité de voir des poèmes vrais et de les penser ou discuter, les conditions d’une disparition du dédain, ou, du moins, d’un respect commençant, pourraient être réunies. » Et il ajoute : « Et la sainte peur du poème pourrait jouer un rôle dans la psyché des politiques ». (p.32) On arrive alors au « corps privé toujours atteint » dans lequel « commence le corps public » tant il est vrai que le poète comme tout le monde vit dans sa république (quand il a de la chance). Se pose pour Philippe Beck la question (corollaire de la stupéfaction) de « l’indifférence à la promesse que désigne le terme d’humanité (elle s’accompagne d’ailleurs d’une forme d’indifférence à la disparition de pans entiers de telle ou telle population à la faveur de décisions politique) » (p 38, écrit en 2017 ! Que dire aujourd’hui ! Ukraine, Israël, Palestine, Ouïgours, et toujours le Tibet, par exemple…). Et il cite longuement Umberto Eco sur le fascisme, en 14 affirmations implacables et ajoute :
« Il faut parler des scandales et des horreurs qui se multiplient sur la planète. Ce qui veut dire de surcroît : il ne faut pas de contenter d’émotions esthétiques, et de considérations au sujet de la poésie ou de la musique. Je ne m’en contente pas. L’art pour l’art est une hypocrisie. …toujours une politique s’abrite dans la déclaration esthétique. » (p 212)
La poésie, c’est une forme de la pensée. Cette forme prend plusieurs expressions dans le poème. La préoccupation de Philippe Beck à l’égard de l’histoire de la poésie et de ses mutations dans la langue française est constante depuis toujours. De la prose est dans le poème et le poème soutient la prose là où peut-être elle manque. Et si le poème était respecté de la « surface publique » (p 32), on pourrait commencer à sortir des cabanes en toile des marchés à trois francs six sous, des sourires condescendants du haut du panier, et aussi de l’entre-soi.
Bien sûr d’autres choses sont abordées (délicatesse infinie envers la musique… par exemple, quelques mots aux récents disparus, John Ashbery, Michel Deguy, Jean-Luc Nancy, Michelle Grangaud…). Deux poèmes sont cités en entier : I’m Nobody de Dickinson, notre fée à tous, et La concorde des deux langages par Jean Lemaire des Belges (1511). La personne et le chant, ou « l’aptitude à s’entendre avec ce qu’on fait, voilà le secret sans secret de l’art ». Et « quoi qu’on pense du monde actuel, c’est un monde où il y a des œuvres ». C’est à ça que sert la vigilance de Philippe Beck.
Isabelle Baladine Howald
Philippe Beck, Documentaires, Le Bruit du temps, 2025, 248 p., 22 €
