Belle interrogation sur la question du temps et la poésie, dans cet entretien conduit par Grégory Rateau avec Paul Farellier.
Grégory Rateau interroge ici Paul Farellier sur les différents aspects de son travail de poète. Il va bientôt recevoir le Grand Prix de poésie de la Maison de Poésie de Paris pour l’ensemble de son œuvre à l’occasion de la publication de son recueil Le Pas de l’heure aux Editions Des hommes sans épaules.
Paul Farellier, né en 1934, est un poète français dont l’écriture s’est développée depuis la fin des années 1960. Son œuvre, marquée par une attention constante au temps, à la lumière et au silence, explore une parole mesurée, proche du monde et de la mémoire.

Entretien
Grégory Rateau : Dans L’entretien devant la nuit, vous rassemblez près d’un demi-siècle d’écriture. Comment ce regard rétrospectif a-t-il transformé votre rapport au temps, ce temps qui, dans vos poèmes, semble à la fois suspendu et en fuite ?
Paul Farellier : Pour tenter de répondre à votre question – centrale et redoutable –, je suis allé d’abord feuilleter de nouveau ce trop lourd volume, lui aussi rattrapé par le temps puisque son édition remonte à plus de dix ans. Et, de fait, je constate, avec un peu d’étonnement sans doute, non seulement que le temps et son ombre immergent la quasi-totalité de cette production (n’est-ce pas, d’ailleurs, « bien naturel » pour toute poésie ?), mais qu’une forte proportion de ces poèmes se signale par une interpellation directe du temps, nommément désigné. Il y avait donc bien là un très fort « rapport au temps », comme vous l’avez senti. Est-ce que, maintenant, s’être fait l’anthologiste de soi-même a pu transformer ce rapport ? Franchement, je l’ignore : en présentant mon livre, j’avais cru pouvoir en comparer les poèmes à des « cristallisations » d’instants sauvés du naufrage des années perdues… mais, n’était-ce pas là une « pieuse ruse » ? Ce qui assurément devrait transformer le rapport au temps, ce pourrait être le temps lui-même, rude compagnon d’un voyage intime : le temps de la vie humaine dans l’exigüité de son passage. Arrivé devant une certaine porte, on devrait savoir qu’au-delà, c’est la nuit de l’issue… et l’extérieur du temps.
GR : Le titre Le pas de l’heure évoque une marche lente, presque imperceptible. Quelle relation voyez-vous entre le mouvement du temps et celui du langage poétique ? Le poème avance-t-il au rythme du monde ou à contretemps ?
PF : Autant j’ai eu de la peine à répondre à votre première question (mais, y ai-je vraiment répondu ?), autant j’irai vite pour celle-ci : je crois que le langage poétique transcende le temps du monde en ce qu’il frappe comme un trait – une rapidité de pensée qui n’est pas nécessairement violente, car elle porte, dans sa prestesse, aussi bien la douceur de la nuance que la vigueur de l’évidence. Qu’il suggère ou affirme, le poème n’a pas à circonstancier, encore moins à argumenter : d’emblée, il s’établit sans preuves, il existe sans droit.
GR : Dans plusieurs textes, la nuit n’est pas une obscurité mais une présence active, un espace d’écoute. Quelle expérience intérieure cherchez-vous dans cette conversation avec la nuit ?
PF : « La nuit seule est habitable », m’est-il arrivé d’écrire quand les jours ne faisaient que se consommer, se consumer… J’ouvre ma fenêtre pour faire entrer le ciel nocturne, la transparence de ses jeux d’ombre sur ombre, l’extraordinaire profondeur de son champ sonore : « la nuit parle », comme a si justement dit Louis Guillaume. C’est la vasque de la mémoire du monde où étancher toutes les solitudes ; la nuit ouvre le compas à l’immense, à l’illimitation mystique de toute pensée ; la nuit nous tiendrait là, au carrefour de ses éternités et, peut-être, alors, irions-nous, libres, dans la communauté des vivants et des morts.
GR : Vous écrivez souvent dans un registre de sobriété, d’humilité, presque d’effacement. Est-ce une esthétique volontaire, une manière de s’approcher du vrai par le dépouillement, ou le fruit d’une fidélité à la parole la plus juste ?
PF : C’est un peu tout cela à la fois ; mais surtout, d’expérience (parfois cruelle), je peux vous dire que si la voix est « forcée », elle détonne, et le poème déraille – cela se voit, cela s’entend tout de suite. Alors, oui, c’est bien volontairement, en toute conscience, qu’est mise la sourdine. Et tant mieux s’il en résulte ainsi que la voix juste trouve mieux sa « vérité ».
GR : La nature traverse votre œuvre sans jamais être décorative : elle est une interlocutrice. Comment votre regard sur le monde naturel s’est-il modifié avec le temps, de L’Intempérie douce au Pas de l’heure ?
PF : De naissance et d’existence, je suis un pur citadin, et la ville, au moins comme réalité sociologique, devrait être mon vrai milieu « naturel ». Mais la nature dont vous parlez – celle qui me « traverse », comme vous l’avez si heureusement remarqué – est la seule qui creuse mon regard et me « monte à la tête ». Encore faut-il s’entendre sur le sens profond d’une telle affinité. Et je crois, pour répondre à votre question, que la perspective a pu en effet évoluer avec le déroulé du travail poétique au cours des années : on serait passé graduellement de la liberté d’un « paysage » voué aux explorations d’un lointain spirituel à quelque chose de plus mystérieux, de l’ordre de la révélation, et donc de bien plus déraisonnable en somme : la nature sondée en recherche d’une « terre cachée », d’une « autre terre »…
GR : Dans vos poèmes, la mémoire agit comme une lumière mouvante : elle révèle autant qu’elle efface. Diriez-vous que le poème est un travail de mémoire ou, au contraire, une résistance à la mémoire ?
PF : J’aurais tendance à dire que tout est mémoire, y compris le poème, et j’y inclus ce corollaire magique qu’est l’oubli. Au Pas de l’heure sont étroitement mêlés mémoire et oubli : la main ressaisie de la mémoire écarte les battants de ses portes « dans l’œil et l’oubli futurs ».
GR : On retrouve dans vos recueils une tension entre silence et parole. Quelle est la juste mesure pour vous : faut-il parler pour faire advenir le sens, ou se taire pour qu’il advienne ?
PF : Le plus sage serait de se taire ; non pas qu’il n’y ait rien à dire, mais parce qu’on risque l’insolence du parler vain et futile. À l’opposé, nous voyons clairement que le sens n’advient pas tout seul ; il faut l’aider, et certains – outrecuidants ou inconscients – se laissent prendre au jeu.
GR : Dans la postface de L’entretien devant la nuit, il est question d’« anonymat », ce retrait du poète au profit du poème. Comment concevez-vous cette disparition du “je” ? Est-elle nécessaire pour atteindre une parole vraiment fraternelle ?
PF : Il ne faut pas s’interdire le « je » par principe : cette inutile rigueur ne traduirait qu’un conformisme aveugle à des tendances au demeurant déjà passées de mode. L’anonymat n’a pas de pronom personnel, ou bien les a tous. C’est par lui que le mot du poème se fait aussi immédiat que la chose du monde. C’est lui qui, honorant le simple sans détour, donne au poème la plus libre accessibilité : n’est-ce pas ainsi que sa parole est la plus fraternelle ?
GR : Des secrets d’écriture à partager à celles et ceux qui nous lisent et qui, comme vous, souhaiteraient écrire de la poésie ?
PF : Des secrets d’ateliers, jalousement gardés, comme ceux des maîtres anciens de la peinture pour broyer les couleurs et choisir entre les pigments minéraux ou organiques qui complétaient leur palette, voilà la fascinante légende et le doux rêve. Mais chacun comprend que notre simple écriture en est irrémédiablement privée. Pourtant il se fait partout aujourd’hui un bon travail d’ateliers d’écriture. Reste à trouver les meilleurs. Mais ils servent à se faire la main, pas davantage – et c’est déjà beaucoup. La poésie, elle, ne s’apprend pas.
GR : Et selon vous, que peut encore la poésie de nos jours ?
PF : Dans l’esprit, elle peut tout. Elle n’a pas d’autre terme que celui de la vie.
Extraits
Extraits de Le Pas de l’heure aux Editions Des hommes sans épaules :
Il ne reste que les mots,
leur pointe aiguisée ;
le flanc percé de la parole,
poussière et sang ;
lambeaux éblouis,
tessons ;
quel prince peut-être expirant,
sac de gravats
que l’on jette en travers de la selle.
….
Car tout fait clôture ici,
tout est serré dans ce poing
qui pourtant n’enferme que le vide,
oblige à des riens d’ombre, à des façons de taire ;
comme si le temps
avait fini par rejoindre
– le temps qui prive de monde – ;
comme si, en reste de mémoire,
aucun mot n’était sauvé, griffonné sur ces murs,
nulle prière à la chance
pour guetter la lueur d’un peut-être,
d’un autre commencement…