Cinquante ans d’éditions pour Jacques Brémond, figure familière et singulière des marchés du livre, homme secret, fidèle, et sans concessions.

En 2025 les éditions Jacques Brémond ont fêté leur cinquantenaire. Seul à diriger sa maison, Jacques Brémond propose des livres immédiatement reconnaissables, par leurs couvertures épaisses en papier de pur coton. Largement fêté en son fief du Gard cet été, nous avons eu envie d’évoquer toutes ces années de passion avec cet éditeur solitaire et fraternel.
Isabelle Baladine Howald : – C’était, je m’en souviens, l’année où je l’ai vu, à ses débuts, un atelier minuscule, peut-être dans un ancien garage, je ne sais plus. Tu as d’abord appris le métier chez Robert Morel puis tu as ton propre lieu. Des livres partout, des photos, des manuscrits, du matériel typographique. Tu avais la trentaine. Les livres étaient de petits formats blancs, plutôt élégants, avec une figure géométrique très colorée, conçue par Odette Ducarre.
Entretemps bien sûr, les livres ont changé jusqu’à trouver cette sorte de marque de fabrique qui est la tienne à présent avec ces couvertures épaisses, donnant un aspect beaucoup moins abstrait. Comment s’est faite cette évolution ?
Jacques Brémond : – Chez Robert Morel j’ai appris le BA BA du métier d’éditeur. mise en forme d’un manuscrit, photocomposition, maquette, papiers et imprimeurs, représentation auprès des librairies, expédition, (j’y ai appris à faire des paquets résistants aux affres des transports), relation avec la presse (tu as été une des toutes premières à écrire à propos des livres que je commençais à publier. Morel m’avait recommandé d’envoyer les premières parutions à un excellent journaliste à l’Alsace… ton père… qui t’a alors demandé d’écrire à propos de ces ouvrages ; ce que tu as fait et ce fut un des tous premiers « papiers » parus dans la Presse (avec un article dans Politique Hebdo et La Marseillaise (Jean-Claude Izzo).
Avec ces premiers ouvrages j’ai joué à l’éditeur : je ne suis intervenu qu’aux deux bouts de la chaine : le choix du manuscrit et la commercialisation. tout le reste m’avait échappé (maquette, composition, impression et façonnage). cela ne m’a pas totalement convenu. j’ai éprouvé le besoin de mettre la main à la pâte. il fallait que je fasse ces livres. moi-même. avec mes mains. j’ai commencé avec un tout petit équipement typographique, une presse minerve, une ou deux casses de caractères, et j’ai réalisé le premier livre dans le garage dont tu as parlé. j’ai ainsi composé à la main et imprimé feuille à feuille le livre de Salah Stétié avec les bois de Raoul Ubac Obscure lampe de cela.
Petit à petit j’ai appris les diverses techniques de l’imprimerie. j’ai rencontré d’autres éditeurs de ma génération, des libraires, des bibliothécaires. j’ai publié quelques recueils de poésie, entre 4 et 12 par an selon les finances. la présentation des ouvrages s’est modifiée jusqu’à ce qu’ils sont aujourd’hui. la rencontre avec deux papetiers artisanaux, le Moulin de Larroque et le Moulin de Brousses m’a fait découvrir les qualités des ces papiers dont je me sers assez souvent depuis.
I.B.H. : – Je me souviens et je l’ai toujours, du petit livre de Jules Lequier, par lequel j’ai fait la connaissance de ton travail. Je n’ai jamais oublié la beauté de ce texte et la manière si adéquate de l’avoir édité, car un texte peut tellement perdre à être mal édité. Tu es, on le sait bien, un éditeur qui aime la matière, le travail des mains, et ses outils.
A chaque livre sais-tu tout de suite comment tu vas le « faire » ou te faut-il un temps de réflexion, de maturation ?
J.B. : – Il n’y a pas de règle intangible. chaque livre est une aventure distincte des autres. parfois l’image de l’aspect extérieur, de la couverture, peut s’imposer immédiatement. c’est assez rarement le cas. le plus souvent il se fait une maturation du texte dans les limbes de mon cerveau…
Un exemple : Françoise Hàn me confie un recueil de poèmes sous le titre Cherchant à dire l’absence.
Absence ? le poème est caché. il va falloir aller le chercher, le découvrir. une cache ? plusieurs couches de couverture seront présentes pour petit à petit aller vers le poème. une première, puis une seconde qui s’ouvre sur une sous-couverture, qui une fois levée fera accéder aux poèmes.
Cache, cachette ? un tombeau ? le sombre de la caverne s’impose. le noir donc. la couleur du papier des couvertures.
Mais le poème est un trésor. l’or donc. apposition à chaud d’une feuille d’or sur la première couverture, et encre typographique à l’or sur la couverture intérieure de titres.
Françoise Hàn est d’origine chinoise par son père (bien que totalement parisienne, elle y est née et y a vécu toute sa vie, sans jamais être allée en Chine, ni parlant ni lisant le chinois). le papier de feuilles de riz s’impose. je trouve ces petites feuilles qui en Chine sont brûlées sur les autels familiaux. la traduction littérale du nom du papier est : papier monnaie des morts parce que, une fois brûlées, ces feuilles ne laissent quasiment pas de trace, les volutes s’envolent vers les « âmes » des défunts au ciel. j’ai donc imprimé chaque poème sur ces feuilles.
J’ai pu imprimer plusieurs centaines d’exemplaires de ces poèmes jusqu’au jour où je n’ai plus pu trouver ces petites feuilles de papier de riz.
Pour Les poèmes du Colonel de Ramiro Oviedo, j’ai apposé une feuille de cuir de buffle sur la première de couverture sur laquelle les titres sont imprimés parce que Ramiro avait été apprenti cordonnier comme son père et son grand-père à Quito avant de venir en France et d’y devenir enseignant à l’université de la Côte d’Opale.
Pour Buée les poèmes de Jean Gabriel Cosculluela, j’ai employé un papier filtre très blanc et quasiment transparent, comme les vitres sur lesquelles la buée laisse juste entre apercevoir ce qu’il y a derrière. la lecture des pages de ce petit livre laisse deviner qu’il y a autre chose, d’autres signes, un autre poème derrière, sur la page suivante… de même les graphismes de Joël Frémiot apparaissent plusieurs pages avant celles où ils sont inscrits. de même la sur-couverture transparente en papier cristal laisse voir le titre.
Il m’est arrivé de faire fabriquer des papiers spécialement pour certains livres.
Ainsi le Moulin de Brousses m’a fabriqué du papier à partir de crottin d’éléphant pour deux ouvrages : Le siècle s’effondre de Monique Domergue et Sur un poème d’André du Bouchet de Jean-Pierre Chambon. à partir de crottin de cheval pour les deux ouvrages d’Albane Gellé Je, cheval et Cheval chevaux. pour l’ouvrage de Jacqueline et Claude Held le Moulin de Brousses, à ma demande, a fabriqué un papier de deux couleurs dans lequel un broyat de marbre rouge a été incorporé.
Pour le recueil Si les felos traversent par nos poèmes de James Sacré qui relate un carnaval en Galice le Moulin de Brousses a incorporé dans la pâte de coton et de lin différents éléments festifs (étoiles dorées, fibres de couleurs, paillettes brillantes…).
Une autre fois j’ai demandé à ce moulin de fabriquer un papier de coton gris-bleu : les poèmes demandaient cette grisaille et l’auteur avait de très beaux yeux bleus-gris !
I.B.H. : – Tu as un attachement très fort aux paysages de ta région (le Sud, comme tu dis), tes livres ont quelque chose de rude, de concret, dans les matières fortes, comme ces paysages, vraiment rien d’éthéré. Dans ton catalogue il y a le très beau texte de Lionel Bourg, « des pierres inexplicables ». II te connaît bien, c’est un portrait saisissant. On écrit, on édite, à partir de sa géographie, de la géologie, du climat de son pays ?
J.B. : – Sans doute si j’avais été originaire et installé au fond des forêts vosgiennes, ou au bord de la Mer d’Iroise sur les terres du poète marseillais Saint-Pol-Roux émigré sur cette lande, les livres édités porteraient la marque de ces paysages, de ces climats. je me sens intimement lié aux paysages du Sud, les garrigues, le Rhône, les vents et les ciels blancs de l’été chaud, les pierres de la ville.
I.B.H. : – Tu édites des livres très différents, quelle est la première chose qui te touche à la lecture d’un manuscrit ? Prends-tu le temps de réfléchir ou bien es-tu sûr de ta lecture dès la première ?
J.B. : – Est-on jamais assuré de ses choix ! je ne suis pas très rapide dans la production des livres. il me faut du temps. si je puis décider assez rapidement de l’envie de publier un texte ou un recueil, le manuscrit murira parfois longtemps à l’atelier. il peut y avoir du travail de relecture voire de réécriture parfois. il peut y avoir plusieurs versions avant d’arriver à la définitive.
I.B.H. : – Le catalogue de ce cinquantenaire est paru cette année, et se lit également, au fond, comme un livre de poèmes, et comme un autoportrait. Beaucoup de fidèles, de jeunes auteurs, ces dernières années davantage de femmes, comment vois-tu ton catalogue évoluer en termes de manières d’écrire ? Qu’est-ce qui a changé d’après toi en cinquante ans, dans la poésie, façons d’écrire, thèmes ? Tes propres goûts ont-ils changé ?
J.B. : – Mon catalogue vieillit avec moi. cela me pose problème. me questionne, m’inquiète. j’ai beaucoup de mal avec ce qui semble s’écrire aujourd’hui. je suis un vieux. Tu as remarqué qu’il y avait plus de femmes publiées ces dix dernières années, c’est vrai. un certain rééquilibrage naturel. j’ai trouvé des textes qui m’ont retenu. de même je publie de plus en plus des textes courts, des poèmes en prose. beaucoup plus que des poèmes stricto sensu.
Sans doute la Poésie change-t-elle… comme le monde. et mes goûts aussi.
I.B.H. : – Qu’est-ce qui t’énerve, dans la poésie d’aujourd’hui ?
J.B. : – j’ai beaucoup de mal avec le slam. avec tout ce qui fait spectacle. avec tout ce qui veut, se veut performance. la Poésie reste pour moi une poésie qui se lit sur un support papier, un livre.
I.B.H. : – Tu as été le premier éditeur de Thierry Metz avec Sur la table inventée, Prix Illarie Voronca 1988, publié en 1989, Sur un poème de Paul Celan, 1999, De l’un à l’autre en 1996, Dolmen en 2001, Entre l’eau et la feuille en 2015.
Thierry Metz a mis fin à sa vie quelques années après la mort d’un de ses enfants.
Aujourd’hui l’ensemble de ses textes dont deux publiés par toi-même sort en Poésie/Gallimard. Es-tu heureux de cette reconnaissance, même tardive ?
J.B. : – Petit rectificatif : ce n’est pas toute l’œuvre de Thierry que publie Gallimard en Poésie/Gallimard, une partie seulement. Le journal d’un manœuvre avait déjà été publié en collection Folio. ce n’est que justice à mon sens que cette Poésie essentielle, impérative, soit ainsi mise à la portée d’un plus grand nombre de lecteurs par une présence dans une édition reconnue et à prix plus accessible.
on peut espérer que les éditeurs qui jusqu’à présent renâclent à s’éloigner de leur tiroir-caisse arrivent à résipiscence, et qu’un second volume puisse paraître.
I.B.H. : – Quels projets d’édition as-tu pour l’année à venir ?
Parviens-tu à imaginer une transmission, à un moment donné ? Cela te préoccupe-t-il ou non ? As-tu un regret ? (Un auteur, un livre, qui t’a échappé ?).
J.B. : – Première partie de ta question : pas de successeur, reprise fort improbable. tout ira à la benne. nul n’est indispensable. savoir rester humble comme l’on dit … il restera les livres. dans les poubelles d’Emmaüs et des bouquinistes. parfois dans quelque recoin de bibliothèque qui auront échappés au désherbage cette belle appellation qui a été trouvée par les bibliothécaires pour signifier la mise au rebut des ouvrages jugés inutiles.
Des regrets ? oui sans doute. des textes m’auront échappé… mais ils ont été édités par d’autres ce qui est le principal. sinon pas de regrets sur mon travail. bien sûr j’aurai sans doute pu ou dû faire mieux et plus…j’ai aimé ce métier. faire des livres. donner à lire quelques textes qui me plaisaient, qui m’attiraient, qui me semblaient importants.
IBH : – Tu n’as jamais fait de compromis d’aucune sorte, ce qui est une attitude politique d’une manière certaine, et qui a pesé lourd financièrement pour toi, ta position a-t-elle changé ?
J.B. : – Non.
I.B.H. : – On nous annonce régulièrement la mort de l’art, la fin de l’Histoire, celle de la philosophie, l’assèchement de la poésie. Or de très bons poètes apparaissent régulièrement et tu en as publié.
Faut-il tenir compte de toutes ces prédictions ou simplement poursuivre ce en quoi nous croyons ?
J.B. : -Poursuivre bien entendu. quoi qu’il en coûte. et tu le sais bien. je n’ai pas changé ! dire et faire malgré tout. oui toujours : dire malgré tout. dans cet étroit.
I.B.H. : – La langue des femmes change. J’aime quant à moi, ce qu’elles abordent, et la manière de le faire, dans leurs poèmes (je pense, chez toi, en particulier, à Marie-Céline Siffert), as-tu perçu ce changement et qu’en penses-tu ?
J.B. : – oui nous sommes bien loin des mièvreries dans lesquelles on avait voulu les maintenir, les contraindre. je ne sais pas dire s’il y a vraiment une écriture féminine, ce dont au fond je me moque. il y a l’écriture. point. et c’est ce qui me retient me requiert.
I.B.H. : – Tu écrivais de la poésie. Le fais-tu toujours ? Et quelle que soit la réponse… : pourquoi ?
J.B. … comme tous les éditeurs je suis passé par l’écriture. mais les autres écrivent tellement mieux et disent tellement mieux que moi ce que je pourrai dire… tu sais dans ce petit monde de l’édition il y a une histoire qui court…. le meilleur livre de l’éditeur est son catalogue.
I.B.H. : – Jacques Brémond, merci infiniment de nous avoir accordé cet entretien.
J.B. : – Merci à toi pour ces questionnements.
P.S. Comme j’ai dirigé la revue ANIMA chez Jacques Brémond et été éditée chez lui, la déontologie aurait pu m’empêcher de faire cet interview. Mais aller au bout des choses de la vie avec quelqu’un, c’est l’accompagner toute une vie de différentes manières. Celle-ci en est une, pour exprimer simplement, aussi, près de cinquante ans de partage, « pour dire, malgré tout, dans l’étroit » (proposition de la revue ANIMA). De même j’avais employé le vouvoiement dans un premier temps, mais après réflexion partagée, nous avons gardé le tutoiement, qui nous est naturel.
I.B.H.
Novembre 2025
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