Cette note salue une poésie dense, aporétique et inventive, où Wateau régénère le langage, le corps souffrant et l’universel.

Plusieurs signes ont de quoi surprendre à l’étude du paratexte du dernier livre de Patrick Wateau que publie Le Cadran ligné. Le titre tout d’abord, Cœurfailli, dont l’union des termes dit bien qu’on entre ici dans une langue à nulle autre, une langue pensée dans une réinvention perpétuelle, qui se joue des us, ignore les modes, trace un sillon entamé en 1993 par l’incendié Heurtoirs (Æncrages & Co.). Autre étonnement, la dimension « romantique » de l’intitulé, dont le « cœur », éculé, dénote dans l’œuvre d’un poète pour lequel l’os, ou la dent, la vertèbre (en somme l’organe dur), seraient, à tout prendre, les signifiants totems. De fait, parlant d’organes fétiches, chez Wateau, le viscère mou n’est pas premier, fût-il, comme ici, failli. Je vois donc dans ce titre la preuve d’une vigueur d’imagination maintenue – chez un poète dont l’œuvre, rappelons-le, se compte déjà en dizaines de références. Le parcours de la quatrième de couverture, paraphée par l’auteur, étonne tout autant qui voit Wateau s’amuser, entre les lignes, de sa réputation d’hermétisme et d’austérité ; lisons plutôt :
« Si les poèmes de Cœurfailli viennent d’eux-mêmes et dépendent aussi d’autre chose, rien n’empêche de penser que cette chose est la transparence dont ils n’ont peut-être jamais soupçonné la présence, parce qu’ils sont, à l’intérieur, terriblement transparents. »
Transparent Wateau ? La formule peut prêter à sourire. On y perçoit le ton espiègle d’un qui s’amuse, d’un qui défie en minant dès le seuil son éthos. C’est que la transparence n’est sans doute pas ce qui frappera au premier regard un lecteur novice. Entrer dans la poésie de Wateau c’est pénétrer un monde de paradoxes, un univers d’apories, ce dès le premier vers : « L’origine n’arrive pas la première / Quand elle arrive. » En cela réside, à mon sens, toute la magie du poème watien. Alors que la poésie des années 20’ prend le pli de se cantonner dans le littéral, il est rafraichissant de tremper dans une langue qui, sans nier le sens, le dévoie et détourne et renoue avec l’origine strictement créatrice (le ποιεῖν) du poème, sa force génératrice, sa mystique inhérente, sa faconde (dé)signifiante : « Donc l’archaïque / À mesure que l’abstraction / Incise le mutisme à la langue. // La buée pour tout dire. / La bouche bée, / Qu’on extrait de chaque mot, / Chacun sans réplique. » En cela, peut-être, est le cœur failli de la langue – qui précisément se revigore de cette faille qu’elle assume. C’est aussi que transparence n’est pas littéralité et que Wateau le sait. A force de transparence, le lecteur finit par passer au travers d’un poème sans prise. La translucidité du texte est la trappe qui s’abat sur le lecteur trop enclin à chercher dans le poème le compte rendu intelligible d’une ère en cours, les notations d’un je distinct, l’expression cristalline du sentiment. Or le cœur est failli. De sorte que le sentiment (cette topique romantique) n’affleure que pour aussitôt se voir stoppé. J’en veux pour preuve le recours sporadique à la première personne, ce je dit lyrique que Wateau emploie comme pour le vider de sa substance première : « Qui suis-je ? / Un caillou immobile sur la terre qui tourne. // Quel arbre quand je ne suis pas ? » ; ou encore : « Je ne deviens pas le chemin / Parce que je le refuse / Mais parce que le vent / est une peinture. » Wateau joue du je comme d’un outil poétique de plus à partir duquel travailler une philosophie du vivre en langue et non comme d’une structure identitaire à proprement parler. Car s’il y a bien un éthos watien, l’ego lui est toujours de trop. Et c’est en cela qu’il est, comme je le disais plus haut, rafraîchissant de se baigner dans la mer du poème watien alors qu’ailleurs la « poésie », dans un repli réactionnaire, tend à n’être plus qu’un consommable de plus, un outil de renforcement narcissique hautement capitalisable (avec sourire à l’appui du dit-poète pour qui le texte ne serait finalement qu’un fond flou sur quoi se détache, lisse et licite, sa personne). Bien sûr, rien de froid ni d’exsangue dans la poésie de Wateau. Tout au contraire, dans le travail du figuratif, dans le renouvellement métaphorique, dans l’exploration corporelle de soi (et de tous), le poème touche à l’universel de la matière, au malaise ambiant du corps qu’on nie, du corps qu’on cloître, du corps qu’on neutralise. En sorte que les obsessions pour l’os, la vertèbre, la fixation, les images de douleurs, de petites tortures quotidiennes, se nichent entre les apories, les néologismes, les tautologies et les figures langagières surréalisantes :
« Os collés à la peau
Depuis que je coule
Au travers de mes veines
Et que la pluie insère le simple.
Je vois, je viens.
Je perce mes paupières,
Ma peau aussi,
Pas dans le même sens. »
Insertion, percement, écoulement : le corps watien est à l’image de son vers, aporétique et miné. Ailleurs, la faille du cœur se lit dans des clous qu’on plante. Image christique ? Frida-kahlienne ? Peu importe. Elle dit, cette image, la façon dont la magie poétique opère, comme s’il s’agissait, par la langue, de remédier à la douleur organique d’être faillible, à la douleur (senti)mentale d’être par essence passager : « J’ai sur le cœur quelques clous / À l’enseigne des Sorts. » La langue watienne agit, pour qui accepte de plonger dans cette transparence insondable, comme un talisman, un opéra runique, une table de défixion opérante et opératoire, comme une formule à incantation lente qui redonne au poème un peu de sa magie première.
Romain Frezzato
Patrick Wateau, Cœurfailli, Éditions du Cadran Ligné, 2026, 16€
Un extrait :
Le mourant enroué
a sa langue au bout de ses doigts
et les jambes prolongées
dans un même tronc.
Il fait des nœuds avec une eau de peau.
Des nœuds avec l’hirondelle coupée.
Moi, tombé dans la fosse,
je fais avec le claquage du cœur.