Une traversée électrique des solitudes, où la gouaille des faubourgs s’entrechoque avec la précision du scalpel pour dire l’urgence de vivre

C’est du frontal. Du Delbourg à l’état pur. L’auteur nous lance Le singe du side-car au visage, sans ménagement, et l’on comprend d’emblée que rien ici ne relève de la bluette policée. Nous sommes loin des salons feutrés : c’est une poésie de bitume, âpre, qui brûle la gorge et fait vaciller le cœur.
Delbourg apparaît comme l’un des derniers aventuriers du dictionnaire. Jongleur de voyelles, acrobate du glossaire, il malmène la langue française avec une virtuosité presque charnelle – une rudesse où perce pourtant une forme de délicatesse. Il y a chez lui cette petite musique de la dèche, ce « grand balan des gens de peu » qui rappelle les déambulations d’Henri Calet. D’ailleurs, il ne s’en cache pas, il « froisse la couverture d’un livre d’Henri Calet » comme on cherche une boussole dans le brouillard. On est dans cette veine-là : la pudeur des sentiments cachée sous la mitraille des mots.
Son style ? Une percussion permanente. Des vers libres comme des électrochocs. Il vous balance des « ischémies de la valve mitrale » entre deux souvenirs de zinc. C’est la collision entre le noble et le trivial, le sacré et le caniveau. Il y a cette urgence de dire la débâcle, le « dernier espoir à crucifier avec des clous de tapissier ». C’est noir, oui, mais d’une noirceur qui brille, celle des « boutons nacrés de l’accordéon » dans la pénombre.
Voyez comme il s’amuse de nos misères : « la virago était si surprenante de maigreur / à chaque fois qu’elle buvait un verre de rouge / on la prenait pour un thermomètre ». C’est une précision de scalpel dans l’image. On n’écrit pas, on incise. Il nous promène dans une France de « picon bière » et de « pizzas carbonisées », là où « l’air sent l’encaustique et la charogne ». C’est le réel qui vous pète à la gueule, sans sommation.
Et puis, derrière la pirouette, derrière le « chapeau à la venvole », il y a ce « sanglot qui explose dans la poitrine ». Delbourg nous dit que « on n’apprend plus à mourir », alors il écrit pour retenir ce qui fout le camp, pour garder au « bain-marie la tiède émotion de son âge d’or ». C’est une confession en « cursive tremblée », un aveu de faiblesse magnifique face au « ministère des ombres ».
Alors, on le suit, ce singe dans son side-car, à fond de train vers le « putain de trou au bout du chemin ». Parce que tant qu’il y aura des Delbourg pour « pousser la note bleue », la vie, cette « méchante duchesse », aura encore un peu de gueule. Un livre indispensable pour ceux qui préfèrent le vitriol au sirop de grenadine.
Patrice Delbourg, Le singe du side-car, Le Castor astral, 2024-2025, 232 pages, 16€
Grégory Rateau
la journée émigrait lentement vers le soir
l’air sentait l’encaustique et la charogne
au loin des hordes d’éoliennes
tournaient à feu vif massacrant les étourneaux
pleurer venait tout tranquillement
dans la largeur des tempes
son regard se voilait
comme la lueur d’une lampe tempête à l’épuisement
déroutes et infortunes faisaient des prix de gros
contre les abattoirs du silence
à supposer que les machines agricoles
se taisent un jour