« Un bureau sur le Rhin, ein Büro auf dem Rhein », lu par Isabelle Baladine Howald (III, 13, note de lecture & entretien)


Les revues sont toujours le creuset de ce qui se crée ici et maintenant. Ici la traversée du Rhin !


 


Isabelle Baladine présente cette nouvelle revue (créée en 2025, puis elle interroge un de ses co-créateurs, Francis Cohen). 

 

Souvenez-vous d’Un bureau sur l’Atlantique (1993-2006), revue dirigée par Emmanuel Hocquard et Juliette Valéry, reprise en 2021 en format intégral aux éditions de l’Attente*.

En hommage à cette célèbre revue de traductions de l’américain exclusivement en « un français pas tout à fait français », de poèmes écrits dans un « anglais pas tout à fait anglais » voici la revue Un bureau sur le Rhin, ein Büro auf dem Rhein, dirigée par Francis Cohen et Leopold von Verschuer. Toute jeune, née en 2025, elle comporte 10 numéros, format couleur ivoire, agrafés, de quelques pages à chaque fois, entre inédits de poètes français ou allemands et extraits de livres déjà parus, pour faire connaître au-delà les frontières, les poètes des deux langues. La poésie allemande connaît un vrai renouveau, la poésie française me semble en pleine forme. C’est un lieu plutôt expérimental de rencontres, qui rappelle les 27 numéros de K.O.S.H.K.O.N.O.N.G, chez Eric Pesty.

Ici : une page, un poème.

J’ai beaucoup aimé que sur la couverture, titre et éditeur soit imprimé à l’endroit puis à l’envers, comme en un miroir et sur une barque, un guetteur à chaque bout, et deux rameurs pagayant dos à dos de deux autres rameurs. Je pense à ce qu’écrit Thomas Kling au dos du n° 8 (là où sont écrits comme de petits manifestes) : « L’histoire de la langue attribue au miroir une sorte de vie propre (récipient d’ombre) (en vieux haut allemand) et « voir les ombres (en islandais)… Poème et miroir . Brumeux. Zone de pénombre. Cela vaut également pour le poème, ou plutôt pour son image ».

 

Nous avons eu envie d’en savoir plus avec Francis Cohen, un des directeurs de la revue 

 

Isabelle Baladine Howald : Un bureau sur le Rhin,/ein Büro auf dem Rhein existe depuis 2025, qu’est-ce qui vous a donné envie de faire cette revue, avec votre ami Leopold von Verschuer ?

 

Francis Cohen : – J’avais depuis longtemps envie de faire une revue franco-allemande, peut-être parce que j’ai un rapport très paradoxal avec la langue allemande : entre fascination et rejet, et donc faire une revue, c’est un moyen d’apprendre un peu l’allemand et d’essayer de rejeter un peu moins cette langue. Avec Leopold la rencontre a eu lieu en 2018 pendant une décade de Cerisy sur Valère Novarina dont Leopold est le traducteur en Allemagne. Nous nous sommes immédiatement entendus, mon intervention l’avait fait beaucoup rire. Il est allé voir sur le net qui j’étais et il a lu que certains titres de mes livres étaient des mots allemands, ça le faisait rire et rire d’autant plus que je lui ai dit que je parle à peine l’allemand.

 

 

I.B.H : – vous êtes en effet dans une mouvance proche, si je puis dire, d’un Bureau sur l’Atlantique. Ce furent donc des approches fondamentales de la poésie pour vous ? Qu’est-ce qui demeure de cette approche pour vous aujourd’hui ? En quoi, comment souhaitez-vous la poursuivre, mais aussi peut-être la transformer car la poésie allemande contemporaine est différente de la poésie américaine des années 90 ?

 

F.C. : – Claude Royet-Journoud, Anne-Marie Albiach, Jean Daive, Emmanuel Hocquard, mais aussi Jacques Dupin, Jean Tortel et Roger Giroux m’ont appris à lire, et il n’y a pas toujours de rapports si étroits entre ces écritures. Ce qui demeure, c’est avant tout ce vers d’Anne-Marie Albiach : « Travail pratique : car il faut savoir » Ce vers est une poétique à laquelle j’essaie de m’accorder. La poésie allemande est sans doute très différente de la poésie américaine que nous faisait connaître Un Bureau sur l’Atlantique, mais elle est présente en Allemagne grâce à la revue Schreibheft que dirige Norbert Wehr. Il y a un n° consacré en partie à Lyn Hejinian avec des contributions de Charles Bernstein, de Rosmarie Waldrop et un n° de la même revue est consacré à Rosmarie Waldrop, Emmanuel Hocquard est aussi présent dans cette revue, je suppose donc que les poètes allemands n’ignorent pas cette poésie américaine, mais j’ai l’impression que nous, nous ignorons la poésie allemande contemporaine.

 

 

I.B.H. : – Il y a aussi cette allusion, en couverture du « ventilateur », « Der Ventilator », autre revue, dites-nous en plus ?

 

F.C. : – Der Ventilator est une revue dada fondée à Cologne par Johannes Theodor Baargeld au début des années 20. Il cofonde le groupe dada de Cologne avec Max Ernst et Hans Arp. Pourquoi Der Ventilator ? Parce que Baargeld pensait qu’il fallait apporter un air un peu plus pur à cette Allemagne des années 20. J’ai découvert cette revue par hasard et j’aimais la coïncidence : Baargeld vivait à Cologne comme Leopold.

 

 

I.B.H. : – C’est ce mouvement même de traversée du Rhin (haut lieu de la culture rhénane des deux côtés de la frontière) qui a lieu dans les deux sens en même temps, un peu comme les navettes qui se croisent sur le fleuve, qui vous intéresse ?

 

F.C. : – Oui, l’allemand d’un côté et le français de l’autre et on rame entre les deux langues. Dans la barque, il faut dire que c’est Leopold qui rame le plus et il est formidable parce qu’il rame très vite, on avance : chaque mois un n°.

 

 

I.B.H. : – En cause, en fait, une définition et l’écho contemporain, du terme « poésie » et de ce qu’il recouvre ?

 

F.C. : – J’ai la plus grande difficulté à définir LA poésie. LA poésie ne m’intéresse pas. Je lis des livres de poésie. Il y a eu de nombreuses analyses des débats parfois très vifs, alimenté parfois par la mauvaise foi ou pire l’ignorance, pour un gain qui me semble, aujourd’hui, assez faible.

 

 

I.B.H. : – Qu’est-ce qui vous semble commun dans les poésies française et allemandes actuellement ?

 

F.C. : – Je ne sais pas, la revue va peut-être nous l’apprendre.

 

 

I.B.H. : – Qui traduit les Allemands en français et les Français en allemand dans votre revue (en effet les poèmes dans votre revue sont toujours publiés dans l’autre langue) ?

 

F.C. : – Oui c’est les deux rives du Rhin. C’est Leopold qui traduit en français et en allemand, je relis les traductions en français. Ce qui compte, c’est le texte d’arrivée, c’est la même chose quand on traverse le fleuve, ce qui compte c’est d’arriver en face.

 

 

I.B.H : – La poésie allemande contemporaine est très impressionnante, très radicale au niveau de la langue, je pense à Marion Porschmann, Monika Rinck, Thomas Kling bien sûr. En France elle me semble peut-être encore parfois un peu centrée sur le sujet pour le moment bien que faisant à présent des tentatives très différentes ?

 

F.C. : Je ne crois pas que la poésie française que je lis soit centrée sur le sujet. Cette radicalité ne me semble pas étrangère parmi les poètes français. Je pense, par exemple, à la radicalité de Roger Giroux quand il publie une ligne sur trois pages dans le n°3 de la revue fragment que dirigeait Jean Daive, c’était en 1972. Il y a, aujourd’hui, des radicalités peu radicales. La revue est aussi un travail de mémoire. Par exemple, on a publié Jean Michel Reynard dont la radicalité n’est pas moindre et dont personne ne parle.

 

 

I.B.H. : En somme, le travail de votre revue est une interrogation sur la poésie même, son existence ? Monika Rinck cite Laura Riding au dos du no 4 : « Ce n’est pas le résultat d’une expérience, c’est le résultat de la capacité à créer un vide au sein de l’expérience ». On retrouve ici la question du noyau du poème, de sa fonction, de son intransigeance. Et du danger qui la guette : « la destruction », poursuit Laura Riding car le creusement peut aboutir à un assèchement total, comme l’excès peut aboutir à étouffer le poème.
Pour autant nous continuons, c’est bien une énigme, non ?

 

F.C. : – Oui, on continue en sachant que la catastrophe est toujours possible. On ne peut pas faire plus que poursuivre : « Poursuivre. / Poursuivre, mais en serais-je capable ? » comme l’écrit Roger Laporte au début de Moriendo.

 

 

I.B.H. : – vous êtes au début de l’aventure du Bureau sur le Rhin, comment voyez-vous la suite ?

 

F.C. : – Nous continuerons de traverser le Rhin, mais on sera moins nombreux dans la barque. Il n’y aura plus que deux auteurs, un(e)allemand(e) et un(e) français(e). Je crois qu’on pourra ainsi avoir une idée un peu plus précise de l’écriture de chacun et de chacune. J’aimerais bien aussi qu’on ait des textes critiques sur les auteurs de la revue. Enfin, on parviendra peut-être à publier de petits livres comme Un Bureau sur l’Atlantique.

 

 

 

Un bureau sur le Rhin, ein Büro auf dem Rhein, dir. Francis Cohen et Leopold von Verschuer, 3€ au numéro, abonnement : 5 n° 15€, 10 n° 30€,

Revue de Poésie franco-allemande – chaque mois 6 poèmes pour 3 € (sauf en août, mois de vacances)
aenderungsschreiberei@gmail.com

À Paris en vente chez Tschann, Le neuvième pays, la librairie du Jeu de Paume, la librairie de l’Atelier.

N° 10-11 mars-avr. 2026 cahier spécial : Anne-Marie Albiach, Thomas Kling
N° 9 fév. 2026 : Dragica Rajčić, Jean-François Bory, Hans Thill, Pernette du Guillet, Michel Couturier, Robert Schindel
N° 8 janv. 2026 : Thomas Kling, Jean-Michel Reynard, Barbara Maria Kloos, Anne Malaprade, Jacques Jouet, Anne-Marie Albiach 
N° 7 déc. 2025 : poèmes de Johannes Theodor Baargeld, Jacques Jouet, Maren Kames, Marie De Quatrebarbe, Rolf Steiner, Francis Cohen
N° 6 nov. 2025 : Roger Giroux, Marcel Beyer, Suzanne Doppelt, Barbara Hundegger, Bernard Noël, Erich Ahrendt
N° 5 oct. 2025 : Gerhard Rühm, Jean Tortel, Theresa Luserke, Pauline Von Aesch, Christoph Danne et Jean Daive
N° 4 sept. 2025 : Elke Erb, Anne Parian, Brigitte Struzyk, Lenaïg Cariou, Thomas Kling et Claude Royet-Journoud
N° 3 juillet 2025 : Pauline Von Aesch, David Bonnand, Adrian Kasnitz, Marion Poschmann, Anne Portugal et Robert Schindel
N° 2 juin 2025 : Hannah K Bründl, Danielle Mémoire, Inge Müller, Danielle Collobert, Christian Filips et Emilien Chesnot
N° 1 mai 2025 : Annemarie Albiach, Marie-Louise Chapelle, Wolfgang Hilbig, Dagmara Kraus, Monika Rinck et Claude Royet-Journoud.

 
*Juliette Valéry (dir.), Format américain. L’intégrale (1993-2006). Éditions de l’Attente,
1120 p., 39 €


Poesibao tient à rappeler sa très grande attention à la poésie allemande, de différentes époques, notamment via les dossiers composés par Jean-René Lassalle mais aussi par des interventions d’Alain Lance, de Jean-Yves Masson, de Mireille Gansel, de Gérard Pfister, etc.