Patrick Beurard-Valdoye, « Une bibliothèque fantôme » (14), une enquête de Poesibao, (enquêtes)


Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi progressivement une bibliothèque fantôme.


 

Voir l’argument de l’enquête ici
Les personnes interrogées ont toute liberté de ne pas répondre à certaines questions, voire de ne répondre qu’à une question. Elles peuvent aussi proposer un texte général autour du thème des « livres qui… ».


 

 

Les réponses de Patrick Beurard-Valdoye




Poesibao : Y a-t-il des livres que vous espérez, que vous attendez dans l’impatience ou dans l’inquiétude ?

Patrick Beurard-Valdoye : Il y a, qui hantent les caves et les greniers – en partance pour les encombrants ou dans les déchetteries – des manuscrits oubliés, ou dérangeants, secrets de famille, affaires politiques ou financières locales, secrets d’états, etc. Michelle Perrot dans le remarquable « Les femmes ou le silence de l’histoire » tient les comptes. Un jour – je l’espère comme elle – nous prendrons connaissance telle révélation fracassante, qui donnera lieu à un livre, puis un autre…


P : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de nos lectures ?

PBV : « Brusque évidence » est le mot !
J’étais entré dans une librairie d’occasion pour le Jonas de Jean-Paul de Dadelsen (édition originale, grand format) qu’Yves di Manno venait de me signaler. En saisissant l’ouvrage, j’ai fait tomber un livre du rayon voisin. C’était de Jacques Prével : En compagnie d’Antonin Artaud. Livre dont je connaissais l’existence, mais qui ne m’intéressait pas trop, bien que je me préparais à écrire avec Antonin Artaud.
Justement, je repoussais depuis des mois mon chantier littéraire, estimant ne jamais être prêt. Cherchant des garde-fous pour approcher de l’œuvre et m’approcher de lui jusqu’au frôlement. Ce qui ne se fait pas comme ça, ni sans risque, n’est-ce pas ?
Là, dans cette librairie, « Monsieur Artaud » m’était littéralement tombé dessus. Après son guet-apens, voilà qu’il me convoquait. « Au boulot ! Monsieur Beurard-Valdoye » C’était le signe du départ. Je suis donc parti avec ces deux livres.
Contrairement à ce que l’on dit parfois dans les cercles d’Artaud, l’ouvrage – dactylographié en partie par Bernard Noël – est essentiel. Truffé de souvenirs superbes et d’anecdotes splendides qui m’ont orienté vers de nouveaux filons (dans le cadre de Lamenta des murs).


P : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?

PBV : il n’y a pas de jours meilleurs pour un livre, seulement je crois, des rencontres qui coïncident ou non. Il m’arrive de ne pas savoir lire un livre. Je le repose pour le reprendre ultérieurement. J’ai butté une première fois vers la page 100 des Poèmes de Maximus de Charles Olson. Quelques mois plus tard tout est devenu limpide, jusqu’au bout. Ma mémoire avait fait son œuvre.
J’ai différé ma lecture intégrale en continu de Finnegans Wake, attendant de me rendre « in situ ». Je l’ai emporté (dans le texte bien sûr) en Irlande – là et seulement là – et à haute voix.
Je l’avais « découvert » pour la première fois dans une librairie à Cork, quand j’avais 18 ans. La libraire ne comprenait pas comment je pouvais le lire avec mon anglais approximatif. Elle ne saisissait pas que c’était certainement plus « accessible » pour moi que pour elle … Comme l’écrit Philippe Soupault dans ses Souvenirs de James Joyce (publié en 1943 par Max-Pol Fouchet, ouvrage non-censuré !!) : « nous devons apprendre à lire ».


P : Avez-vous été à la recherche de livres rares (de toute nature), longtemps traqués et que vous avez enfin ramenés dans vos filets

PBV : Malgré des moyens fort modestes, j’éprouve le désir et le goût de lire un livre d’auteur*es qui me sont cher*es dans son édition originale. Une manière de m’approcher au plus près de l’auteur*e. en le lisant. J’ai mis beaucoup de temps à trouver de Paul Celan Mohn und Gedächtnis (DVA, 1952) et qui plus est, à un prix « abordable ». Quelques défauts sur la couverture ont fait mon affaire.


P : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent …. livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…

PBV : Je crains d’apparaître egocentré.
Hormis un ou deux ouvrages, les volumes du « Cycle des exils » ont été à deux doigts de n’être pas édités. Pour chacun il y avait entre 5 et 7 ans de travail. En cours de route je me disais régulièrement : personne ne va publier ça. Oui, j’ai rêvé que ces livres existent. Diaire est resté sept années sans éditeur. Le Narré des îles Schwitters était annoncé en librairie quand l’éditeur m’a annoncé qu’il déposait le bilan (par chance il s’est remis à la tâche un an plus tard). Quand j’écrivais la Flache d’Europe… je ne pensais pas qu’Yves di Manno le publierait, puisqu’il m’avait annoncé qu’il cesserait de s’occuper de la collection en 2019. J’avais fait mon petit calcul : c’était donc sans espoir. Je n’avais pas imaginé qu’il changerait d’avis. J’avais l’impression d’écrire en aveugle…
Mais puisque vous évoquez l’idée de « livre immatériel », j’aimerais sortir du livre pour l’occasion. Il y a des œuvres littéraires immatérielles dont je rêve en effet. Toutes ces lectures en public par leurs auteur*es, lesquelles ont bien existé, et pourtant – par manque d’intérêt, par manque de conscience d’archive, ou par manque de moyens techniques – n’ont pas été enregistrées. Nous ne savons pas comment Tristan Tzara lisait (il n’existe aucun enregistrement, pour l’instant du moins). Nous ne savons pas comment Saint-John Perse lisait ses versets. Et tant d’autres, notamment les auteures. Cela me rend mélancolique…
Saluons au passage le légendaire Blaise Gautier, fondateur et directeur de la Revue parlée au Centre Georges Pompidou, qui non seulement inventa dès 1977, dans l’institution française, la littérature orale en public – l’autodiction – mais l’accompagna d’un enregistrement systématique des séances. J’ai à Lyon, dans son sillage, crée une Revue parlée en 1983.


P : Vous souvenez vous de livres que vous avez désirés, à toutes époques de votre vie et que vous n’avez pas pu trouver ou vous offrir ?

PBV : ne pas pouvoir se les offrir, c’est ça…
Avec les sites internet de livres d’occasion on peut trouver à peu près tout ce que l’on désire. C’est juste une affaire de budget.


P : Y a-t-il des livres que vous avez prêtés, qui ne sont jamais revenus et qui vous manquent ?

PBV : Parmi ces ouvrages jamais revenus, l’un m’est – ou m’était – symboliquement très cher : Le livre de Pierre Guyotat.
J’ai organisé sa toute première lecture en public, en 1984. C’était à Lyon, dans des conditions autant hallucinantes que merveilleuses. J’avais convaincu l’adjoint à la culture qu’il fallait une invitation officielle par la Ville de l’auteur réputé à scandale. Il m’avait demandé : « Scandale politique ou sexuel ? ». Heureusement, j’avais répondu : « sexuel », et ça a marché …
J’avais évidemment lu l’ouvrage. Peu avant la rencontre, je l’ai prêté.
Après sa performance – magnifique devant une salle archi-comble – il m’a tendu son exemplaire : « C’est celui avec lequel j’ai lu, vous le voulez ? Moi je n’en ai plus besoin. » Quelle mouche m’a piqué ? J’ai répondu : « Merci, je l’ai déjà ».
Et l’on ne m’a jamais rendu l’exemplaire prêté.
Je ne jamais été capable de le racheter. Dès lors, seul l’exemplaire de lecture du poète aurait été possible …


P : Y a-t-il des livres que vous avez empruntés que vous n’avez jamais rendus, et qui excitent un petit sentiment de culpabilité ?

PBV : Probablement.
Personne ne s’est plaint.
Je plaide non-coupable.
Et si nécessaire, l’amnistie.
Si c’est arrivé, ce n’est pas par goût de l’accumulation. Nombreux nous sommes atteints du syndrome de « Diogène littéraire ». Ne sommes-nous pas envahis, dans nos habitats réduits, par une multitude de livres que nous ne lirons plus jamais ? Voire, que nous n’avons jamais lus.


P : Y a-t-il des livres que vous aimez offrir, si oui lequel ou lesquels. Ou plus généralement aimez-vous offrir des livres, le faites-vous souvent ?

PBV : J’évoquais plus haut le Jonas de J.P. de Dadelsen.
J’étais en fait allé acheter l’édition originale, pour l’offrir. L’édition de poche actuelle est horrible, il faut tourner le livre à 90 degrés, tant la page est étroite pour ces longs vers et ces versets. Quand je croise une personne proche qui semble curieuse de découvrir Jonas, je lui offre l’ampleur du grand format digne de ces poèmes.


P : aimeriez-vous nous raconter une « histoire de livre », quelle qu’elle soit, qui vous tient particulièrement à cœur

PBV 
: Plutôt une histoire de trois cahiers d’écoliers manuscrits. Les cahiers du « soldat de la cave ». Qui continuent de me hanter depuis 30 ans.
On est près de Verdun, je me suis installé dans un gite à Consenvoye (choisi pour son nom bien entendu). On me dit que l’ancien curé de Cesse aurait des choses à raconter (je prépare alors Mossa). Je lui rends visite, il est disponible, nous parlons. Soudain il va chercher trois cahiers, et les mets dans mes mains. Il les a extraits d’un feu dans la cour d’une ferme qu’il connaissait bien, qui venait d’être vendue. Il passait par là en voiture, et il les a donc attrapés. Les nouveaux propriétaires se débarrassaient des affaires abandonnées au grenier. Il y avait au moins dix cahiers. Il a pu en sauver trois. Leurs bords sont un peu noircis.
C’étaient les cahiers du « soldat de la cave » dit-il. On le surnommait ainsi dans le canton. Un homme taciturne, retiré, que visitait régulièrement le curé.
Le soldat de la cave ? En août 1914, son unité s’était battue à quelques dizaines de kilomètres de la ferme familiale. Les poilus dépassés par l’attaque allemande se sont dispersés. Il n’avait aucun moyen de retrouver son unité. Que faire ? Avancer, c’était être fait prisonnier par les Allemands. Il a décidé de revenir à la maison, et d’attendre de recueillir des informations. Une affaire d’un ou deux jours, pas plus. Il n’avait pas prévu que l’armée allemande allait entrer dans le village le surlendemain. Que faire ? Se rendre ? A priori ils ne feront que passer peu de temps pour poursuivre vers Paris.
Son père eut l’idée de construire un réduit de planches dissimulé dans la ferme. Il suffirait de se cacher quelques jours.
Ils se trompaient. On installa dans une ferme voisine un « lazaret » en ligne arrière du front. Le village se transforma en cité sanitaire militaire.
Notre soldat à la fois déserteur et potentiellement prisonnier de guerre passa toute la guerre dans cette « planque », nourri par ses parents, sortant quelques minutes la nuit dans le verger.
Il fut considéré comme disparu au combat.
L’armistice arriva enfin. Le soldat sortit.
« Où étais-tu ? ».
Le « soldat de la cave » fut méprisé par tout le village. Un embusqué, pendant que les autres se faisaient tuer.
Les cahiers évoquent en détail ce que l’auteur-malgré-lui entend raconté par ses parents ; et il note ses observations. Instituteur, il manie bien la langue. La graphie est belle.
Devant le curé de Cesse, je parcours rapidement les lignes du « soldat de la cave ». La description de l’arrivée progressive des soldats ennemis est superbe. D’abord deux ou trois civils qui viennent faire discrètement du repérage. Puis deux soldats à vélo, puis à cheval. Viennent les premiers escadrons. Puis l’entrée massive, invasive mais calme. Par moment cela ressemble presque à du Claude Simon.
Le vieux prêtre se demande ce que deviendront ces cahiers après sa mort. Je le prie de me les prêter pour les lire. D’accord. On est samedi. « Vous me les ramenez lundi. »
Pendant tout le week-end je m’interroge : quoi faire avec ce récit de si haute tenue, sauvegardé une première fois, et qui risque de disparaître. Pas de photocopies possibles, tout est fermé. Pas de téléphone portable à l’époque !
Alors j’en recopie le plus possible.
Puis j’intègre respectueusement une petite partie du récit dans Mossa.
Parfois je me demande à présent si ces cahiers sont en lieu sûr. A-t-on fait un grand feu pour brûler les affaires du prêtre décédé ?
Je me retrouvais avec maladresse pour la première fois confronté à la sauvegarde de documents. Par la suite ces questions ont régulièrement accompagné ma pratique. L’archive a fini par en faire partie. J’aime cette phrase d’Anne Waldman : « L’archive a besoin de la poésie. Ne l’oubliez pas ! » Notre activité de poètes ne s’arrête pas à l’écriture de livres. Parfois même, celle-ci n’est que le premier acte d’une action dans l’espace public ou commun …



 

 

 

Noms et ouvrages cités par Patrick Beurard-Valdoye

 

Antonin Artaud, Patrick Beurard-Valdoye, Paul Celan, Jean-Paul de Dadelsen, Yves di Manno, Max-Pol Fouchet, Blaise Gautier, Pierre Guyotat, James Joyce, Bernard Noël, Charles Olson, Michelle Perrot, Georges Pompidou, Jacques Prével, Saint-John Perse, Claude Simon, Philippe Soupault, Tristan Tzara, Anne Waldman

 

Patrick Beurard-Valdoye, Diaire
Patrick Beurard-Valdoye, Flache d’Europe…
Patrick Beurard-Valdoye, Lamenta des murs
Patrick Beurard-Valdoye, Mossa
Patrick Beurard-Valdoye, Narré des îles Schwitters
Paul Celan, Mohn und Gedächtnis
Jean-Paul de Dadelsen, Jonas
Pierre Guyotat, Le livre
James Joyce, Finnegans Wake
Charles Olson, Poèmes de Maximus
Michelle Perrot, Les femmes ou le silence de l’histoire
Jacques Prével, En compagnie d’Antonin Artaud
Philippe Soupault, Souvenirs de James Joyce