Murielle Compère-Demarcy se penche ici sur deux publications récentes d’Alain Marc, deux parties de son grand Cycle de la vie.

Lire Le Choix de la folie avant Solitude procède ici d’un choix personnel de lectrice, d’une entrée à rebours dans l’œuvre d’Alain Marc. Mais cette inversion de la chronologie de publication n’altère en rien la cohérence du Grand Cycle de la vie ou l’odyssée humaine ; elle en redistribue plutôt les intensités. Là où Le Choix de la folie, deuxième volet du cycle, expose une expérience de rupture et de bascule, Solitude, premier poème du vaste ensemble, en révèle la source souterraine, le lieu d’émergence du Cri. L’un et l’autre se répondent dans une continuité organique : on peut les traverser dans l’ordre ou à contre-courant, tant cette œuvre relève moins d’une progression linéaire que d’une odyssée intérieure.
Ce cycle monumental – quatorze poèmes « à dire, à crier et à murmurer », accompagnés d’un travail sonore conçu avec Laurent Maza et prolongés sur scène par les créations visuelles du peintre Lawrence – engage une poésie qui excède le livre. Chez Alain Marc, le texte n’est jamais dissocié du souffle, de la voix ni du corps. Le poème devient expérience physique, traversée sensorielle et existentielle.
Le Grand cycle de la vie ou l’odyssée humaine est composé des poèmes suivants : Solitude ; Le Choix de la folie ; Les Limites de la sexualité, sont enfin repoussées ; La fin d’un siècle ! ; Monde et solitudes ; Sexe et pouvoir ; L’Art est un combat ! ; La Passion de vaincre ; Trois fins du combat : Riboulet, Schiele, Raynaud ; Principes de vie ; L’art, ce chemin d’épanouissement ; Chemins de sagesse ; Recherches de Dieu ; Questions de l’invisible.
La dimension performative de cet ensemble est essentielle pour comprendre l’entreprise du poète. Le texte n’est pas conçu pour demeurer silencieux sur la page : il appelle l’oralité, le souffle, la profération. Chaque mot semble écrit dans l’urgence d’une nécessité intérieure, comme si l’écriture ne pouvait advenir qu’au prix d’une mise en danger de la voix elle-même. D’où cette impression constante d’entendre le poème autant que de le lire. La respiration, les cassures syntaxiques, les espacements typographiques participent d’une partition où le langage devient geste et présence. Alain Marc ne compose pas seulement une œuvre poétique : il construit une expérience immersive où le lecteur – ou l’auditeur – est engagé tout entier.
Dans Le Choix de la folie, la folie n’est pas pensée comme une fatalité pathologique mais comme un consentement lucide à franchir les limites du réel. « Franchir les limites du Réel », écrit Alain Marc, afin de basculer dans cet « enfermement » où le sujet tente paradoxalement de reconquérir une vérité plus nue. L’écriture procède alors par éclats, reprises, ruptures, comme si la langue elle-même cherchait sa respiration au bord de l’asphyxie. Les mots trébuchent, se fragmentent, se recomposent dans une tension continue entre effondrement et surgissement.
Cette poétique de la fracture n’est pas sans évoquer certaines exigences d’Antonin Artaud. Sans imitation ni filiation revendiquée, Alain Marc partage avec lui une même volonté d’arracher le langage à ses automatismes afin d’en retrouver la puissance d’incarnation. Le verbe devient crise ; il engage le corps autant que la pensée. La parole n’explique pas : elle expose, elle brûle, elle ouvre une brèche dans l’opacité du réel.
Franchir les Limites
du Réel
et Bas
culer dans
l’Enfer
mement
La folie apparaît alors comme une tentative de passage. Lorsque l’« idée fixe » tourne en boucle, lorsque le sujet s’enferme dans les mécanismes du deuil, de la dépression ou de la rumination, le Cri devient nécessité vitale.
… CAR IL FAUT BIEN SORTIR
TOUT CE QUI A ÉTÉ
EMMAGASINÉ
pendant son en
fance !
L’écriture agit ici comme une décharge, une purge, une traversée cathartique où l’être tente de se libérer de ses pesanteurs intérieures. Ce n’est pas une poésie du confort mais du risque, une poésie qui accepte l’exposition et la vulnérabilité comme conditions d’une possible reconquête de soi.
Il faut également souligner combien cette œuvre se situe à la frontière des genres. Poésie, prose scandée, performance sonore, dramaturgie intérieure : Le Grand Cycle de la vie ou l’odyssée humaine échappe aux catégories traditionnelles. Alain Marc y poursuit une recherche formelle où le poème devient territoire de confrontation avec les forces psychiques les plus enfouies. Cette hybridité donne à l’ensemble une portée singulière dans le paysage poétique contemporain : loin de toute esthétisation du mal-être, le texte travaille la matière même de l’existence, dans ce qu’elle comporte de plus vulnérable mais aussi de plus incandescent.
En revenant ensuite à Solitude, le lecteur découvre le foyer originel de cette démarche. Le premier poème du cycle pose d’emblée le paradoxe d’une écriture conçue « avec l’idée d’apaiser », alors même qu’Alain Marc affirmait ailleurs qu’« il n’y a pas d’écriture heureuse ». Ce paradoxe n’en est un qu’en apparence : écrire ne naît pas du bonheur, mais du manque, de la faille, de l’impossibilité d’habiter sereinement le monde. Pourtant, le geste d’écrire peut ouvrir un espace respirable ; il peut constituer un exutoire, une catharsis. Une « purification par la purgation », mêlant peur, pitié, inhibition et stimulation. L’écriture devient alors un exutoire, un passage par lequel les forces enfouies – pulsions, violences, affects bruts – peuvent émerger. À cet égard, la poésie se fait acte, presque décharge, refusant toute édulcoration.
En n’ayant surtout pas peur de la décharge de la pulsion de la violence par laquelle le plus souvent cette dernière s’exprime,
précise Alain Marc.
Ainsi la souffrance exprimée par l’écriture-du-Cri, et forçant le passage de lieux enfouis dans le puits perdu de l’inconscient, projette par ses traits éclatés et éclatants bribes et esquilles de l’Être vociférant sa nuit. Alain Marc revendique explicitement cette dimension cathartique héritée de la tragédie grecque. L’écriture-du-Cri fait remonter à la surface les fragments ensevelis de l’inconscient. Elle libère des pulsions, des affects bruts, des violences longtemps contenues. À cet égard, certaines images du poème rappellent les corps lacérés et disloqués de Francis Bacon : même sensation d’une humanité mise à nu, traversée par la douleur et l’éclatement.
Mais cette violence n’est jamais gratuite. Elle participe d’une quête de connaissance – non pas savoir abstrait, mais reconnaissance de ce qui, en nous, cherche obstinément à advenir. Connaissance, c’est-à-dire ce dont et avec quoi nous avons été expulsés du ventre de l’obscur au jour éclos d’un monde-étincelle de créativité, aube d’une déchirure tendue vers la résorption d’une douleur à ourdir pour survivre. A la recherche du sens, l’homme n’a de cesse de pousser son « CRI » de douleur, afin de faire entendre, de son « existentiel » déchiré, la nuit et la lumière d’une délivrance.
Troubles soudain
A ccouchés de l’in conscient
RIEN
N’est facile
Similitudes
Dévoilés
dans une Naïveté
Déconcertée
La candeur est, effectivement rouge, lorsqu’y circule à la bouche des affluents de sa douleur, le sang et le CRI de l’existence nativement « en Rébellion ». Entre « espoirs » et « désillusions », la solitude
s’Épanouit
en partie
dans l’ignorance
du Futur
faisant de nous des Tirésias (re)couvrant l’âme d’un monde -aveuglé, aveuglant- d’un regard neuf, poétique, afin d’y ouvrir des chemins complexes mais insatiables, dangereusement recommencés mais innovants. Et tant qu’il y aura des poètes, la voi(e/x) sera assurée… Le Cri devient mode d’accès à une vérité existentielle. Entre obscurité et lumière, entre désespoir et recommencement, l’être tente de se frayer un chemin. La solitude, dès lors, ne signifie plus seulement isolement : elle devient l’espace originaire où une parole peut se former et rejoindre autrui.
Cette tension entre enfermement et ouverture traverse l’ensemble du cycle. Les poèmes d’Alain Marc avancent au bord d’un gouffre, mais ils refusent toujours la clôture définitive. Même lorsque le sujet paraît submergé par ses fractures intérieures, quelque chose continue de résister : une pulsation, une voix, un reste de souffle. C’est peut-être là que réside la force la plus profonde de cette œuvre : dans sa capacité à transformer l’épreuve en mouvement, le désarroi en énergie poétique, la déchirure en tentative de relation.
Car écrire, chez Alain Marc, revient toujours à tendre la voix vers quelqu’un. Même dans la nuit, même au cœur de l’effondrement, subsiste l’idée d’une adresse possible. L’individu blessé rejoint les autres « îlots » d’un même archipel humain. Le poème relie. Il fait entendre une communauté fragile de douleurs, d’espoirs et de résistances.
Ainsi, Le Choix de la folie et Solitude composent les deux versants d’une même exploration : d’un côté la bascule dans l’extrême, de l’autre l’origine du Cri ; d’un côté l’expérience du débordement, de l’autre la matrice cathartique où la voix commence à se constituer. Ensemble, ces deux livres témoignent d’une ambition rare : faire de la poésie non un simple objet littéraire, mais un lieu de traversée intégrale de l’être. Tant qu’il y aura cette voix – vacillante, insurgée, irréductible – la traversée demeurera possible.
Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)
Alain Marc, Le Choix de la folie, poème à dire et à crier & Solitude, poème à dire et à, Z4 Editions -Éditions Douro
