Christophe Esnault offre à Poesibao cette Lettre à Pascal Bouaziz – Pistolet à bouchon sur la tempe, écriture surnuméraire en cours.

Pascal Bouaziz,
Suis debout depuis une heure et demie du matin. Ai fini ton livre. Je l’ai lu debout. Je ne tiens pas allongé pendant mes insomnies. Comment les gens réussissent-ils à dormir dans un monde pareil ? Comment les gens parviennent-ils à vivre dans un monde pareil ? J’ai annoté quelques-uns de tes textes. Kafka aurait préféré / Ne rien laisser /Mais toi / Tu penses certainement / Être beaucoup plus important. La honte d’écrire quand on est rivé à l’inutile (et à l’arrogance d’écrire). Faulkner aussi / Avait un boulot alimentaire / Avant de te plaindre une seule seconde / Écris une ligne qui soit digne de lui. Je ne suis pas le seul à me triturer le non-sens, merci. C’est une maladie qui est aussi sa propre guérison (son simulacre). Ai acheté ton livre le jour de sa parution. Je sens que tu vas te méfier. Je lis une centaine de poètes et fragmentistes par an. En avançant dans le début de tes textes, je me suis dit que ça plairait à Matthieu de La revue La page blanche. Qu’on parlera de tes textes devant une Tongerlo. Et qu’on s’échangerait d’autres livres, puisque le rituel à La Civette est celui-là. Pour contrer un peu la honte, on peut lire les poètes contemporains et mesurer qu’aucun ne sera à la hauteur d’un Cédric Demangeot (même si Claude Favre qui écrit après lui, on la lira aussi). Poète ou pas. Il faudrait faire quelque chose de sa vie. Est-ce qu’il faut vraiment parler du livre, de ton livre ? Dans ton errance spirituelle, je crois qu’Emil Cioran, Marina Tsvetaïeva, Thomas Bernhard et Günther Anders t’ont pris en autostop. Petit veinard. Tu inventes le zen inversé d’une affliction endémique jusqu’à t’en éprendre. Y a-t-il quelque chose de plus inutile et dégoutant que de parler du livre de Pascal Bouaziz ? En parler à des gens qui ne comprennent pas ma phrase définitive : « Si vous avez raté l’aventure Mendelson et Bruit Noir vous avez, en chansons, à peu près tout raté ces vingt-cinq dernières années : ils sont parmi les rares à nous avoir maintenus à la surface. Avec une émotion rare (Barbara, Algérie, …) ou un rire calciné et parfois malpoli ». Désespoir noir, difficulté économique, difficulté à être, haine de soi. Parle-toi à toi-même / Différemment / Change d’ennemi. Être un homme qui pense suffit, en soi, pour porter tous les crimes ; alors je ne te demande pas celui que tu as commis. On perçoit une touche de cruauté dans ton écriture comme chez Ducasse, une cruauté pour toi-même en premier lieu. Pour le rôle que tu tiens, après. Après quoi ? « Des gens, dans un train plombé, entourés de cadavres ». Tu as lu Imre Kertész et Charlotte Delbo. Toi aussi, tu es un survivant. Ou un babtou fragile ! Visionne les épisodes de Colombo pour te détendre, Pascal, tu en as besoin. Tu as vendu ta première guitare. Pour payer la pension alimentaire de ton fils. Créons la cagnotte Leetchi pour t’assurer trois repas par jour (et un abonnement au Monde diplomatique). Mieux, je te lance sur une piste, façon bobsleigh. « Joue ton rôle Pascal ». Monstre, tu es un monstre. Lis à haute voix Max et les maximonstres dans les bibliothèques de quartier et devant des enfants. Tu le tiens ton retour à la vie économique. Deviens quelqu’un de bien. Plutôt que de mendier dans la rue de la DRAC et du CNL. Incarne-le, un monstre impressionnant et émotif, mais pas vraiment méchant, qui ne peut pas s’empêcher d’écrire, qui se noie là-dedans comme un suicidé. Petite gloire déchue et musicale du type autrefois absolument culte et adulé. Soixante mille personnes, briquets allumés chantent avec toi à l’unisson. Tu la sens la vision du singulier cauchemar ? Chanter, écrire, créer. Kintsugi. Tu te recolles tout seul en ronchonnant. N’est-ce pas merveilleux ? Est-ce que cela ne serait pas abominable que ton écriture soit applaudie par la horde ? Insomnie, rebelote. Levé à 00 : 07, j’ai repris le texte amorcé hier puis ai retouché le texte une troisième nuit (première clope à trois heures (une bonne nuit)). Exit mon récit du concert de Mendelson au Divan du Monde et de Bruit Noir à Nantes. Ai opéré du cut, remanié. L’anxiété aigüe et la crise panique, c’est bien le lieu de naissance de ta série de textes ? Deleuze et ce qu’il nous apprend sur l’origine de l’acte de création. Ce qu’il nous enseigne des autres et de nous-même. À propos de penseurs, ça s’entend quand on te lit que tu en as fréquenté quelques-uns. Je cale cette semaine la parution de mon trentième livre pour 2027. C’est ridicule, mais je n’ai plus vraiment d’autre vie. Tu as de la marge pour être un jour, en écrivain et poète, autant en acharnement puéril. N’avance pas trop vers le trouble, en voulant surprendre tout le monde lors de la rentrée littéraire 2027 avec un livre Feelgood. Ne te répands pas. Reste entier.
Christophe Esnault
Just one more thing. Écrire et être sensibles à la beauté est le seul courage dont nous seront capables.
Bavarde aphasie sur Chansons trouées – Pascal Bouaziz, Mediapop, 2025, 292 pages, 20 €