Christine Guinard, entretien avec Grégory Rateau (III, 6, entretiens)


Grégory Rateau interroge ici pour Poesibao Christine Guinard qui vient juste de publier Vous étiez un monde, aux éditions Gallimard




Christine Guinard est poétesse et traductrice, auteure de plusieurs recueils où se mêlent mémoire, disparition et souffle du monde. Après Sténopé et Ils passent et nous pensent, elle publie chez Gallimard Vous étiez un monde, un recueil qui poursuit sa réflexion sur le lien entre le visible et l’invisible.


Écrire pour relier ce qui s’efface


Grégory Rateau : Votre nouveau recueil Vous étiez un monde semble explorer la mémoire et la disparition à travers une langue à la fois dépouillée et cosmique. Quelle a été la source initiale de ce livre ? Était-ce une continuité ou une rupture avec vos précédents recueils ?

Christine Guinard : Ce livre est né du tissage entre divers matériaux, des poèmes et des fragments composés autour de l’enfance et les souvenirs qui s’y rapportent, par éclats, de l’exil et de ses traces, de cet héritage, de l’état d’un monde figé par le retrait (2020) et cette sidération / cette mise en marche de l’imaginaire, des associations, des mondes que l’on ne parcourt plus dans la réalité des jours.
Il y a une continuité, puisque je continue mon exploration, mon chemin, ma voix, je suppose. Il y a aussi une composition différente du recueil, tressé autour d’une forme de narration, quoique accueillant des formes hétérogènes.


GR : Dans Sténopé, le regard, la perception, la lumière occupaient une place centrale. Ici encore, le visible et l’invisible dialoguent. Comment votre rapport à l’image et à la vision a-t-il évolué entre ces livres ?

CG : Peut-être que ce chemin à travers et vers la lumière, à la rencontre des ombres ou bien de ce que l’on ne voit pas, de ce qui est plus grand que soi, est là depuis le début. C’est déjà cette voie qu’emprunte le premier recueil, Si je pars comme un feu. L’image, la vision, sont au cœur du processus de création, autant que la musique : je prends des photos, crée des vidéopoèmes, ai étudié la philosophie de l’art. Les sens et les modes de perception sont liés, induisent la sensation et la sensibilité autant que la remémoration et les éclats que celle-ci charrie, autant que la pensée et l’émotion de l’instant. Peut-être qu’ici, la mémoire et l’espoir de tisser quelque chose en l’accrochant aux perceptions, prédomine ?


GR : Ils passent et nous pensent interrogeait la frontière entre le moi et l’autre, entre ce qui habite et ce qui traverse. Dans Vous étiez un monde, cette frontière semble se dissoudre davantage. Peut-on parler d’un passage du “je” au “nous”, voire à un “tout” poétique ?

CG : Ils passent et nous pensent était pour moi un peu « à part » dans la mesure où il questionnait en effet cette frontière entre moi et l’autre, mais aussi entre eux et nous. Le « je » de l’héritière de l’exil y était central, pour explorer la question de la langue, de l’ habiter, de la loyauté ou du devoir (de mémoire ? de restaurer ? de trouver une place ?) dans une quête d’ appartenir que l’on offrirait à ses ascendants. Vous étiez un monde, oui, travaille depuis un nous ou un tout poétique, il questionne la possibilité d’une forme de permanence (trace, voix, mouvement dans la forme) au sein même de la fragilité, de l’éphémère, voire de la disparition.


GR : Le titre Vous étiez un monde résonne comme une adresse, presque une élégie. À qui s’adresse ce “vous” ? Est-ce une figure précise, une communauté, ou une présence plus diffuse ?

CG : oui c’est presque une forme élégiaque, ce « vous » correspond à plusieurs adresses : l’adresse à ceux dont on est l’héritière, adresse aux figures de l’exil, au monde autour au bord de craquer, au monde que l’on constitue soi-même et qui peut venir, au confluent de moments de l’Histoire, de difficultés, de la situation des êtres et des choses autour de soi, à s’effondrer pour chercher ensuite à renaître, à (se) reconstruire, à trouver la voie/x.


GR : Votre écriture se distingue par une attention particulière au souffle, au rythme, à l’espace blanc. Comment travaillez-vous cette dimension musicale du poème ?

CG : je la travaille de façon très instinctive et intuitive d’abord, comme sans doute la musicienne que je suis, le rythme s’impose, greffé sur le rythme d’une respiration à peine consciente, l’espace blanc correspond au silence, propre à l’écriture musicale mais aussi garant du silence, que l’on recherche paradoxalement dans l’écriture poétique. Le silence palpitant, où se tapit la vie, sans bruit superflu, comme pulsation, comme possibilité.


GR : On retrouve dans vos trois recueils une tension entre la fragilité du vivant et la vastitude du monde. Quelle place accordez-vous à la nature — ou au paysage — dans votre poésie ?

CG : On m’a souvent dit en effet que la nature occupait une place majeure dans mon écriture. Sans doute est-elle ce qui nous contient, que nous contenons en retour, celle qui nous permet de dialoguer, d’interroger, d’observer, de retrouver, de (voir) renaître. Il y a sa beauté mais surtout la possibilité d’une place en son sein, si on y prend garde, si on y travaille. L’écriture poétique me semble être un aller-retour permanent, presque un chant, entre ce que l’on pourrait appeler microcosme et macrocosme, entre notre vitalité, notre fragile, et le plus-grand-que-soi qui nous effraie et nous appelle, nous enrobe, aussi.


GR : Le poème, chez vous, semble à la fois un lieu de deuil et de révélation. Pensez-vous que l’écriture puisse réparer, ou du moins relier ce qui s’efface ?

CG : j’aime cette formule, le poème est un territoire de deuil et de révélation, il advient, il surgit, parfois comme une sculpture qu’on extrairait du rien, du silence. Je ne sais pas si l’écriture répare, en tout cas elle ne répare en rien les offenses ou l’absence, mais sans doute a-t-elle, oui, le pouvoir de relier ce qui se délite ou ce qui a une tendance centrifuge ou ce qui s’oublie ou cet éclat de mémoire. Elle doit tenter de faire trace, accrocher, ranimer, tisser…


GR : Un secret, une routine d’écriture à confier aux lecteurs aspirant à écrire de la poésie et à faire connaître leurs voix ?

CG : peut-être dire, lire à voix haute parfois ou remâcher en soi, accorder cette place au poème au sein de la musique ; chercher une voix, même fragile, ou plutôt tenter de la laisser advenir. Et se lever, prendre l’air, laisser le mouvement porter la langue en soi.


GR : Que peut encore la poésie selon vous ?

CG : le poème peut relier, oui, tracer, englober, traduire, faire dire, porter la voix, alerter, chanter ou mettre en forme ce fragile qui nous transperce et qui nous constitue, notre plus vaste source. C’est un pouvoir immense.



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Extrait de Vous étiez un monde, collection Blanche Gallimard :

Vous étiez un monde,
l’univers organisé retient ses parts et prévient la déroute
vous étiez plus que cela, le cosmos porté par les espaces illimités autour où l’orfèvre a fait tenir ensemble, dentelle fragile et vive, les morceaux d’être et de jour, les horizons et l’intention, le sentiment et le goût
vous étiez ensemble tout cela parti voguer sur l’infini des mers après la voie lactée et soudain vous n’étiez plus
soudain, depuis toujours, quand est-ce que cela commençait – soudain la tectonique des plaques, les glissements de terrain, de toutes les terres intérieures, vers l’extérieur aussi, de l’un vers l’autre et retour, sans cesse recommencé, un tout petit vent, un mot, un air,
et ça ne tenait plus, plus rien,
comme si jamais rien n’avait fait corps ou lien,
comme si tenir ces masses ensemble relevait du miracle, ou de l’hérésie,
comme si rien n’avait eu à voir, les formes, les sens, le son, un corps troué au contour préservé,
le territoire sauf en apparence – mais rien, comme si rien,
des bouts de rien, de soi, d’autres qui avaient tenté, agglutinés, de faire bloc en hiver – et pourtant

***

Ce que les yeux ont vu au début, s’il y a un terrain propice s’il y a un territoire hors de l’écriture qui trace pas à pas le contour ou plutôt l’ouverture ou plutôt le terrain
même sans le nommer, qui le sarcle et le sillonne
habiter l’écriture au début -ce qui serait au début ton eau ton sel
renouer avec le relief, avec l’autre côté possible
avec le temps qui ne passe plus
passer de l’autre côté de tes yeux sur l’autre versant : il n’y a pas de rive tu passerais depuis le début sur la terre même ou l’eau ou le ciel de l’écriture ou le sous-sol
tu passerais sans le savoir et ce serait ta place tu serais là depuis le début -avec tes yeux du début, dès le début des choses