Paloma Hermina Hidalgo, “Matériau Maman”, lu par Jean-Claude Leroy


Jean-Claude Leroy rend compte de ce livre de Paloma Hermina Hidalgo où il entend chanter le refrain « haut-les cœurs » !



Paloma Hermina Hidalgo, Matériau Maman, éditions Corlevour, 160 p., 2024, 18 €.



« Non, personne ne me touchera jamais comme Maman me touchait. »
[p. 125]



Puisqu’elle est impossible, la vie doit être forcée, et parmi les outils à disposition il y a certes la folie, ou encore l’écriture du chagrin et des rires. Paloma Hermina Hidalgo reprend la peine ou le désarroi sous de faux airs lapidaires, à la manière directe des enfants restés libres ; les affres qu’elle a connus, elle a les mots pour les revisiter à cru, moins vengeurs que vainqueurs.

« Qu’ai-je embrassé d’autre que la solitude ? Trop jeune, trop émotive à l’hôpital, trop marginale à l’école ou dans ma famille, serai-je jamais d’aucun monde ? » [p. 32]

Complaire encore, mais comment ? À la mère – « créature double. ‘‘Bipolaire’’ » – qui n’est plus là, à un miroir dont le mouvement s’est arrêté. Arrachée du giron essentiel pour ce qui ne pourra en être un autre. Pas le choix, le choix n’appartient pas à soi, s’il appartient à quiconque. À chacun une manière propre d’embellir les drames afin de rendre supportable l’enchaînement des heures qui ne s’enchaînent plus dès lors que le cadre s’est figé. Aphone, il faut bien chanter quand même. Une force peu commune conduit les mots de Paloma Hermina Hidalgo, adepte d’une fantaisie tranchante, lucide, mais aussi enrobante et heureuse. Le deuil n’a qu’à bien se tenir. Il s’y tient bien.

« Depuis ma sortie d’hôpital psychiatrique, j’ai développé un instinct qui me permet de reconnaître, sous des motifs anodins, le péril. Toute salve d’images précède une crise, si bien que la léthargie reste le seul état auquel aspirer, pour s’y murer. » [p. 25]

Il y a l’enfermement psychiatrique, une expérience qu’ont traversée pas mal d’adolescentes acculées devant la béance du désert. Ne plus manger ou ne plus respirer assez, ou beaucoup trop (Smarties pas malins…), pour échapper à l’incarnation corruptrice, ou pour rien. Est-il besoin de raisons pour agir ou pour cesser d’agir ? Un accident sur la route… La fermeture éclair…
Ailleurs, aussi vrai, un monde féerique où la mort n’a autorité. À l’abri des mêmes murs blancs, sa nouvelle amie, Svet, lui donne un « carnet de croquis et crayon » [p. 98], l’abreuve de contes, il faudra un jour qu’elle puisse écrire les siens, alors ce sera plus vrai que nature. Également, tous ces ouvrages de botanique, ceux-là même qui sans doute inspireront le très beau livre d’une certaine Caloniz Herminia, soi-disant phytologue, en fait hétéronyme de Paloma Hidalgo, qui nous confie ici un roman mordant et frais, une lame de canif qui brille dans un ruisseau, entre vérité cruelle et fable lunaire, un récit à la première personne, quand la personne redevient première.

« Svet pose un baiser sur mes lèvres. J’entends, assourdi, le bruit de mon cœur. Pulsation par tout le corps, amour voué à une femme que je crains déjà de perdre : nous ne finirons pas ensemble à Saint-Anne, et il n’y a pas d’affection dont je ne pressente la perte. Le sait-elle ? C’est à Maman, toujours, que me rappelle cette terreur où me jette la tendresse. » [p. 100]

Vécue, transfigurée, baignée de chansons et de fées, une histoire démise et remise dans le désordre qui convient à la vitalité du présent, vifs les souvenirs qui sont restés collés, vifs les accents qui font les mots fichés en soi. L’adorée maternelle, l’incompréhensible, avérée désirante, et Nieve, la progéniture enneigée du deuil, en prise avec ce temps qui dure en soi, sans qu’on sache à quel endroit l’attraper. À la sortie du temps, des trébuchements, de l’incarcération, saisir la beauté non révolue de ce qui fut tellement savoureux, remuant et déterminant. Et la rendre par exemple en écriture, puisque c’est ainsi, des années après, que naît ce document restitué par le regard intérieur, dans un livre guérisseur, un roman qui n’aurait décidément pas rien à dire, puisque magique, et dont on entendrait chanter en arrière-plan le refrain follement tendre : hauts les cœurs !

Jean-Claude Leroy

Paloma Hermina Hidalgo, Matériau Maman, éditions Corlevour, 160 p., 2024, 18 €.