Olivier Neveux, “Armand Gatti, théâtre utopie”, lu par Jean-Claude Leroy


Jean-Claude Leroy propose ici aux lecteurs un fort hommage à Armand Gatti, à partir du livre de l’universitaire Olivier Neveux


 

Olivier Neveux, Armand Gatti, théâtre-utopie, éditions Libertalia, 268 p., 2024, 10 €


Ses poèmes sont le plus souvent nés d’une forme de résistance ou de l’expérience révolutionnaire, ils ont habité le cœur de la cité avant que d’habiter les pages des livres. Il est sans doute un des poètes majeurs de ces cinquante dernières années, qui a porté le verbe comme pas un. Ses livres infinis comme ses lectures publiques, toujours inoubliables, rendaient compte de sa folle ambition pour les mots. Rien moins que devenir Dieu en les traversant ! Ainsi reste Armand Gatti pour ceux qui l’ont connu, un souffle de folie fraternelle.

Il y a quelques années, un poème d’amour adressé jadis à sa compagne, Hélène Châtelain, avait été retrouvé et publié, on découvrait un Gatti peut-être moins batailleur qu’amoureux ; auparavant son ami, l’« amiral » Jean-Jacques Hocquard, avait publié un livre témoignage co-écrit avec Pauline Tanon ; aujourd’hui c’est l’essai d’un universitaire spécialiste en histoire et esthétique qui vient nous rappeler l’importance de l’auteur de La parole errante (ouvrage inclassable de 1700 pages). Alors que la période se fait décidément brunâtre et restrictive, la dimension d’utopie est aujourd’hui explorée par Olivier Neveux à propos d’une œuvre résolument habitable et communicative, autant qu’elle est démesurée.

Car, plus large que la page, le théâtre ; non pas la scène, mais l’espace vital où s’étire la destinée des idées et gestes humains. Poète d’abord, dans l’enfance, dans le maquis, dans l’imagination, puis journaliste par nécessité de présence, enfin scénariste et dramaturge à la demande de Jean Vilar, Armand Gatti suit son chemin cahin-caha, mais dont chaque hasard ou rencontre occasionne une marque dont il fera usage. La première expérience n’est guère encourageante, le public est déconcerté, les critiques l’accablent ; il voudrait renoncer, mais son commanditaire ne le lâche pourtant pas. Bientôt, alors qu’il vient de signer deux films, dont L’Enclos, pour lequel il est primé au festival de Moscou en 1961, Gatti commence à mettre en scène ses pièces, lesquelles ne sont pas exactement des pièces, tant la linéarité temporelle est chamboulée à l’intérieur de chacune d’entre elles, tant les champs et les personnages se multiplient tandis que le texte devient volontiers multilogue.

Gatti se situe dans une réécriture permanente de l’histoire, où il donne une place à chacun de ceux qui sans lui n’auraient pas existé dans le temps. Il s’agit non moins que de donner la parole aux morts, en faire des « morts-jamais-morts ». Il s’agit de « changer le passé », celui des perdants, par exemple, à qui il redonne la parole ainsi qu’une sorte de victoire. Et c’est aussi son propre passé que Gatti réinvente, recompose parfois sans qu’on sache bien s’y débrouiller… Pour lui, nous dit Olivier Neveux : « La biographie est la matière première de paraboles et d’apologues qui permettent d’éclairer l’écriture. » [p. 22] « La vérité, je la range du côté de l’espoir », nous dit Gatti (Cf. La poésie de l’étoile, 1998), ce qui l’intéresse avant tout, c’est la pensée. On sait à quel point il a pénétré les chicanes de la science et de l’esprit, puis fait usage, par exemple, du tao ou de la kabbale, ou encore de la physique quantique. Et puis sa pièce consacrée à Évariste Gallois. Parmi des dizaines d’autres.

Outre sa propre histoire ou celle de son père, Gatti convoque notamment Makno, Sacco et Vanzetti, Rosa Luxembourg, des déblayeurs des ruines de Nagasaki après la bombe. Et même le général Franco ! En mars 1968, c’est une pièce sur la Commune de Paris qui se joue au Théâtre de l’Est Parisien, avec la montre d’Eugène Varlin pour personnage principal, une montre dont les aiguilles se battent contre les évidences. Une des répliques : « Peut-être la seule révolution solaire à laquelle (dans notre état) nous puissions prétendre, c’est de nous inventer une culture (la fabriquer) avec ce que nous sommes. » On sait que, par coïncidence, le printemps de cette année-là y fera écho de belle manière.

Pour Jean Duvignaud et Jean Lagoutte, auteur d’un ouvrage de référence sur le théâtre de cette époque, Gatti est un visionnaire, et « sans doute le seul auteur politique – mais non idéologique – du théâtre contemporain ». [p. 34] Pour sa part, Gilles Deleuze voit chez Gatti un pur exemple de ce qu’est « un théâtre de places et de positions ».

Quand Gatti aborde un nouveau projet, il demande à ceux qui porteront les mots de réfléchir à qui ils veulent s’adresser. Pendant un temps, par solidarité avec les combattants zapatistes du Chiapas, il les priera d’écrire au sous-commandant Marcos, de lui expliquer pourquoi ils sont là, pourquoi ils vont prendre la parole. Les protagonistes de la pièce qui va se vivre (davantage que se jouer) en sont autant les auteurs que les acteurs, une transformation doit avoir lieu pour chacun d’eux, à travers les mots et l’histoire en cours. S’il en est bien l’animateur et le greffier, l’écriture de Gatti n’en est pas moins collective.

« Pendant des années, j’étais persuadé de la victoire de la révolution. Je refusais de mettre en doute cette possibilité de l’histoire. Et j’ai toujours voulu me comporter dans cette logique, sans jamais trahir cet espoir. Croire en la révolution, n’était-ce pas un minimum ? Mais misérable de moi, je me trompais toutefois. La révolution n’est pas un but à atteindre. C’est un but vers lequel il faut aller. » [Gatti, cité p. 191]

Il a souvent dit que son théâtre était né dans le trou du maquis de la Berbeyrolle, où il se cachait alors avec ses compagnons, là même où il fut pris et arrêté, condamné à mort, puis gracié en raison de son jeune âge (il sera transféré à Bordeaux, puis en Allemagne, avant une évasion et un retour dans le même maquis de Corrèze). De ce lieu réduit, cet enclos, il pouvait envisager l’univers spatial et temporel. Dans son théâtre, les voix sortent des camps, des enclos, des solitudes, et elles clament, elles chantent, elles revendiquent, elles inventent.
Gatti déclarera aussi que son théâtre était né de son père, conteur prodigieux, militant anarchiste assassiné par la police. Après sa mort, lui, jeune homme, s’est juré de croire aux mêmes histoires et de les conter encore, et d’en inventer d’autres, de vraies histoires vécues ou à vivre.
Dans un entretien avec Marc Kravetz, il raconte : « Je me souviens, un jour, il avait ouvert un couteau et il essayait d’éventrer le ciel. C’était un soir de tempête, le vent soufflait sur les arbres… C’est là que commence ma démarche, c’est ce que j’ai toujours cherché par la suite dans la poésie. » [cité p. 188]

Mais laissons le dernier mot à Olivier Neveux, auteur de ce livre-témoin, réflexion fertile sur ce qui fut et ce qui veut encore être le théâtre ou le champ même d’une révolution à venir, sans plus attendre : « L’innommable est le recto ou le verso de l’impensable. Probablement, Gatti n’a jamais été intéressé que par cela : l’impensable, l’inconcevable, ce que le cerveau humain, limité, n’arrive pas à se formaliser, ce qui met en échec la conscience parce que trop énorme, excessif et inimaginable et qui est pourtant là… […] son théâtre cherche à penser l’impensable, à lui trouver et lui donner une forme. Il y a l’impensable des camps et l’impensable du temps qui met au défi l’intelligence et désarme la raison – ce qui ne saurait en aucun cas impliquer leur démission. Le théâtre convoque la ‘‘responsabilité de notre propre intelligence’’, il est l’utopie d’une intelligence permise. » [p. 216-217]

Jean-Claude Leroy

Olivier Neveux, Armand Gatti, théâtre-utopie, éditions Libertalia, 268 p., 2024, 10 €