Olivier Gallon, « Phrase entendue dans un rêve » (III, 10, note de lecture)


Marc Wetzel lit Olivier Gallon comme on monte à bord d’un OVNI : perplexe, résistant, et finalement habité par le mystère.


 

« Un son retentit, d’une effrayante nouveauté. Commun calculable de nouveau. À chaque détonation l’un de nous tombait. Comme sur la mer la courbure de l’horizon flottait. Un vent en venait. Il passait sur les corps ensevelis sous les dunes naissantes, qu’ensemble ils formaient. » (p. 9)


« Elle était là mais ne se voyait pas. Ne se voyait pas qu’elle nous regardait. Nous seuls, pensait-on. À ce point dans ce qui nous arrivait nous l’étions pour nous. Puis le taxi t’emporta. Je le perdis de vue. Me retournai. Elle me sourit d’un sourire bienfaisant. De sa petite place au sol devant la bouche de métro, elle venait d’assister à notre séparation. Ce que nous ne verrions jamais de nous-mêmes. D’elle, on dirait, il me fut permis d’accéder à un sens fuyant. Ce qu’en partage il me faudrait, attendant ton retour, faire croître. » (p. 11)


« La route telle que nous la pratiquions n’est plus. (…) Ignoré le nom de la destination. Ignorée la destination. Ce n’est pas un retour à un lieu connu. En de telles circonstances d’espaces tour à tour traversés, dans l’encore alternance de saisons chaudes et froides, de jours et de nuits, demeure le passage du temps. En ces changements, ces variations d’apparences, le destin trouverait matière à s’accomplir. Face à ce qu’il ne se pourrait être question d’y échapper, à ce qu’il se pourrait au contraire qu’il en soit autrement (en présence les moyens et les ressources d’en sortir), l’hypothèse vacille. Sans durée l’idée du destin se referme. Suivant le coup d’une décision prise nous poursuivons notre route. Notre véhicule abandonné dans l’espace d’avant, soudain dans un autre, c’est à pied que nous évoluons à grand-peine sous un ciel blanc bouché. » (p. 13-14)


« Vestige d’une vie, un vieux clou rougissait sous l’effet de la chaleur d’un feu. De la fournaise, je le vois l’en retirer, façonner ce bout de fer fondu méconnaissable, le polir enfin avec le plus grand soin de façon à en obtenir une boule parfaitement lisse et homogène. Ainsi personne n’y trouverait rien à redire si selon son intention il l’absorbait. Sa mort demeurerait à jamais inexpliquée. » (p. 33)


« En position instable, écartelé entre deux objets volants, il hésite. Lâcher prise et se laisser choir dans le vide ? L’un des deux objets volants cherche à s’en débarrasser. Il ne sait lequel sur sa gauche ou sur sa droite agit ainsi. Aussi en lâche-t-il un au hasard. » (p. 37)

« Ombres et sons
Entre de mêmes mains
S’étonnent
De ce que chacun renferme
De l’autre » (p. 52)

« Un homme
en plein jour
fouille une poubelle
un autre
gare sa voiture contre
claque la porte
ouverte de l’indifférence
dans la solitude
pleuvent des résidus » (p. 57)

« Nourriture
là disposée
sur une nappe
à même le sol
D’un couteau la lame
dans la chair
un goût de neige sucrée
Dans la continuation
du manque
soleil lumière chaleur
Disciplinées les fourmis
s’attaquent aux restes
organisation besogne
les caractérisent » (p. 64)

« L’illusion fait place
au rêve la supériorité
de son refus
Tentative feuillue de nous
atteindre
d’y tendre
Le blanc soleil d’hiver
entre les nuages
écarte un œil
Avale la gorgée chaude
de thé le ciel
de froid se referme » (p. 73)


L’impression est – terrible – d’un auteur qui vous décourage de le comprendre, un envoyé du sens qui insisterait pour n’être pas reçu. Un écrivain qui vous résiste parce qu’il se résiste. Et cela pacifiquement, sans provocation aucune (l’homme est, on le sait, un éditeur grave et scrupuleux, et qui, loin de faire des mystères en quoi que ce soit, vient, comme auteur, vers vous, en étant comme lui-même défait par les mystères), comme s’il témoignait d’insurmontables contradictions dans la réalité, qu’il ne peut ni se cacher ni résoudre. Par exemple, on croit lire ici du Wittgenstein (dans l’idée qu’une fleur, dans sa croissance naturelle, résout constamment des problèmes qu’elle ne peut pas du tout se poser – puisque ne doute que ce qui peut se dire quelque chose), et, dès qu’on relit, on sait qu’on n’a rien « lu » du tout :

« Le doute de la fleur
ne fait plus d’elle
une fleur
Son renouveau
se passe
de doute » (p. 62)

Même mirage d’interprétation quand un autre passage (p. 53), disant exactement : « Silence / On dirait / Quand / Il n’est plus / De savoir », vous évoque aussi (bon sang, mais c’est bien sûr) la fameuse fin du Tractatus (« Au sujet de ce dont on ne peut parler, on doit se taire ») en version cubes d’enfant effondrés – mais on sent aussitôt que ce ne sont pas les cubes qui s’effondrent, mais bien l’enfant – et d’ailleurs moins l’enfant que l’interprète habile qu’on venait d’être. Mais le lecteur n’est pas méprisé, il échoue sans honte (il insisterait même pour ne comprendre que si et quand un jour il le mérite), il a trop besoin de ces fulgurantes promesses d’intelligence pour se sentir humilié de venir lire dix fois quelque chose (p. 20) comme :
« S’IL Y A UN NOM QUE TU NE DOIS PAS PRONONCER, COMMENCE PAR NE PLUS DIRE LE MIEN »

C’est donc un OVNI littéraire comme on les aime (et, bien sûr, comme on les craint un peu) : un OVNI loin d’être vide (!), mais le Martien qu’on y devine est du genre discret, peut-être farouche, en tout cas avare de confidences et d’explications. On monte volontiers à bord : son « ciel » singulier – étonnamment dense et sec – ne risque pas d’être pire, de toute façon, que nos toits usuels. Et la courte visite se fait dans une perplexité radieuse, comme ceci :
La « Phrase entendue dans un rêve » (titre de la première partie, qui donne le sien au livre) y est, semble-t-il, restée : le rêveur seul saura ce qui s’y est dit. La « Caverne hypothèse » (titre de la seconde) reste – caverne oblige ? – obscure et plurielle. Cette caverne hypothèse est-elle une « bouche » (comme le suggère la page 47 – et en effet c’est souvent là que nos « si » se forgent…) ? Ou un « gouffre cannibale » (p. 48) ? Une sorte d’opacité mutuelle (p. 52 : deux éléments dont chacun s’étonne de ce que l’autre renferme de lui) ? Une pluie de « résidus » (p. 57 – peut-être issus du dynamitage de la Caverne de Platon) ? L’effet d’un clin d’œil surprise (p. 69 : un paysage pesant sur les paupières, dit le texte, au point de les fermer) ? Une « maison désertée » (p. 70) ? Ou le simple « soir » tombant sur un « sous-bois » (p. 71) ? On ne sait ; on vient alors prudemment relire la première partie.

Elle est marquée par un étonnant tic d’écriture, qu’on peut qualifier de pronominalité furieuse : ici, en effet, tout ce qui advient s‘advient (s’étonne, s’envole, se jette, se retourne, s’évapore, se referme…). Le verbe pronominal y est roi : chaque sorte de présence est comme soi-faisant, porte son pronom réfléchi (se) sur elle. La pierre aussi « s’endort », le sol « s’étire », ombres et sons « s’étonnent », le paysage « se peut peser », et même l’avenir « se peut une réponse à venir » (!). Oui, tout être ici, tout événement, semble surgir de sa propre initiative, vaut centre d’action, se dirige lui-même, porte sur lui ses suffisantes capacités d’inscription dans le monde : comme une armada de monades s’évertuant à exprimer leur version interne (et leur élan distinctif) de monde. Toutes choses, rêvées ou non, « se doivent » ceci, « se peuvent » cela, dans une obsédante et polycentrée réflexivité, comme si, dans ce monde, le plus anodin des faits était un examen de passage, et la moindre petite intuition un acompte sur notre achat de réalité. Ce festival d’auto-présence – comme un animisme ironique et partageux – est un des trucs du martien Gallon. Et l’autre rengaine, c’est l’échec, c’est la faillite objective de cette constante présentation : on ne trouvera pas le bon angle de vue sous lequel exhiber et formuler une situation. Trois cas ou exemples :
Soit le juste angle de vue et de vie existe – il surgit, neuf et digne d’intérêt – mais il restera muet, inexprimé, car l’être qui le détient ne peut rien dire. Ainsi (p. 64) cette simple scène de pique-nique, dans laquelle les bons commentateurs de l’événement seraient les fourmis (défilant dans l’herbe) : d’en bas, elles suivent tout, épient chaque miette, comprennent chaque geste. Mais, voilà, leurs mots nous manquent.
Soit une même situation bénéficie de deux témoins indépendants, intelligibles, simultanés, pareillement fiables – mais cette objectivité par recoupement demande compatibilité des observateurs : ils ne peuvent garantir un monde dont ils s’excluent mutuellement. Car (p. 57) voici la scène : une ou deux proches poubelles de rue, qu’un premier (vagabond) ouvre et fouille, et entre lesquelles exactement un second (automobiliste) cherche à se garer. Les deux « créneaux » s’empêchent : un même stationnement du réel échappe, on ne sait même plus ce que signifie l’occuper.
Soit (dernière scène de rue) l’arbitre de la situation est disponible, mais disqualifié : un couple (p. 11), comme on a lu, se quitte brutalement (elle se jette dans un taxi, et lui reste – médusé ? – là où elle l’a laissé). Une juge inaperçue avait tout vu, qui peut pour nous les départager : une SDF, qui « de sa petite place au sol, devant la bouche de métro, venait d’assister à la séparation ». Ce « sourire bienfaisant » (précise le texte) aura saisi, d’un dehors vrai, leur « commune » vérité. Mais comment faire fructifier, ou simplement habiliter, ce « sens fuyant » si l’égalité d’accès au monde n’y est d’abord tout simplement pas ? Que vaut un arbitre littéralement jeté au sol, lui-même vaincu par une situation qui déborde et opacifie toutes celles qu’il pourrait comprendre, et valider ?
Mais dans ces passages comme dans tous les autres, mieux comprendre ce qu’est échouer n’aura pas été rien.
On peut, quoi qu’il en soit, aimer lire ce qui échappe (en renonçant à comprendre un auteur qui, de fait, ne s’explique pas), à une seule condition, ici remplie : c’est que le mystère de l’auteur nous soit utile, qu’on croie que sa rencontre nous mènera quelque part. Le mystère, non comme but, mais comme véhicule, comme à la fois mode et motif de transport. Par exemple, en page 15, cette escapade nautique vers un lieu neuf, risqué, magique. Et voilà que, vers l’arrivée sur cette berge « mystérieusement » reculée et sauvage, contre toute attente, on n’est pas seul. Un vieil homme s’y tient, déjà, avec un chien « irlandais », l’un et l’autre impassibles, indifférents, muets (et nous, de surprise, aussi). Rien d’autre n’aura lieu, mais on a ainsi appris quelque chose de ce qu’on ne peut comprendre. Quoi ? Que l’inconnu est habitable ; qu’il est même habité. Nul ne peut y résider seul. L’énigme est exclusivement humaine : elle est formation collective, elle est horizon grégaire. Nul n’y entre que toutes les raisons ensemble. Comme le dit tranquillement l’auteur un peu plus loin (p. 22) : « D’un endroit du passé est venue la question. L’avenir se peut une réponse à venir ». On avait bien lu : l’avenir « se peut une réponse à venir », et cette phrase était le meilleur endroit où l’atteindre. Il s’agit, écrit l’auteur (p. 29), seulement « de s’en émerveiller et de s’en émerveiller s’émerveiller ».

Marc Wetzel

Olivier Gallon, Phrase entendue dans un rêve, La Barque La Nerthe, 2026, 80 p., 17€