Dans Animaleries, le poète Jean-Pascal Dubost dresse un sombre réquisitoire poétique contre la brutalisation des animaux par l’homme occidental contemporain.

Le terme animalerie peut désigner un lieu dans lequel on élève des animaux destinés à des expériences en laboratoire, ou un magasin qui vend des animaux. Effectivement, le monde occidental contemporain réduit l’animal à un moyen destiné à une fin : la science, le savoir, ou l’argent. L’anthropologue Charles Stépanoff a récemment montré que l’animal était désormais considéré soit comme une matière (qu’on cultive, exploite, industrialise, commercialise, rentabilise) soit comme un enfant (qu’on habille, soigne, aime, parfume, à qui on offre des cadeaux, qu’on emmène chez le psychologue…). De manière nuancée, il a aussi retracé l’histoire de la chasse et expliqué dans L’Animal et la mort : chasses, modernité et crise du sauvage que l’homme est, certes, un chasseur, mais également un prédateur empathique : lui qui est capable de sentir ce que l’Autre ressent, ne tue justement pas l’animal pour tuer et assouvir une pulsion de mort, encadrant cette pratique de rites et de règles précises (le chasseur ne tue pas une femelle qui porte un bébé, ne laisse pas souffrir un animal, ne chasse pas les bêtes les plus fragiles et les plus faibles…). De plus, ce n’est qu’au XIXe siècle qu’on éloigne les abattoirs des centres-villes, pour soi-disant préserver les citadins d’une violence insupportable (qui pourrait leur donner envie de faire… la révolution !). C’est précisément cette invisibilité qui a permis aux patrons, aux capitalistes et aux commerçants de massacrer les animaux dans des conditions de plus en plus violentes et dégradées, à des cadences folles, pour un rendement lui-même dément. Mais… je m’écarte des animaleries dont il est ici question : Jean-Pascal Dubost, lui, rend hommage à tous ces animaux aliénés et maltraités que l’homme occidental consomme (dans tous les sens du terme) et soumet en faisant fi de toute morale et de toute éthique.
Le livre se déploie en trois temps : le premier s’intitule « De la souffrance animale », le second « La défaite animale (un champ de bataille) », le dernier « Déploration sur une calamité planétaire ». Des portraits d’animaux versifiés sont consacrés à des figures emblématiques des souffrances endurées par les animaux : poussin broyé, caneton gazé, truie pondeuse, cochon métamorphosé en porc, poule mutante, oie stéatose hépatique, homard hurleur, veau anémié, vache à lait, cheval rebut, bouc couillu, grenouille asiatique, singe décalotté, cobra vigoureux, mouton délainé, âne suisse, baleine usine, animal engrais, chèvre sans fil, macaque à coco, éléphant clown, ours zoolaire, taureau gladiateur, pieuvre aquarium, lama coroné, chien à tabac, vache canulée, hamster masqué, blaireau démussé… Tous sont anthropomorphisés, spectacularisés, dénaturés, dévoyés afin de satisfaire les appétits humains les plus aberrants. Chacun de ces portraits est accompagné d’une ou de plusieurs « scholies », soit des commentaires, qui précisent par des chiffres, des citations, des extraits d’ouvrages ou d’articles la situation tout à la fois aberrante, absurde et catastrophique du sort réservé à ces animaux. Le second ensemble, qui fait entendre une langue proche de l’ancien français, dispose un certain nombre de proses et de vers. Ces derniers narrent les guerres plus ou moins armées que l’homme, toujours victorieux, livre aux animaux : ces derniers sont tués non seulement dans les forêts et les espaces dits naturels, mais aussi sur les routes et les aires d’autoroutes, dans les zoos, les foires, les concours, les festivals, les magasins, les appartements, via, parfois, nos portables, smartphones et ordinateurs. Nous tuons avec des armes, nous tuons de manière virtuelle, nous tuons symboliquement. Cette section se finit sur une collection de citations recueillies sur le net, notamment pendant le confinement, qui disent la bêtise et l’égoïsme de ces soldats livrés à leurs pulsions que sont devenus les humains. Pour finir, Jean-Pascal Dubost, à partir d’une citation de Daniel Biga (« l’âme à l’animal a mal »), déplore ce qui est devenu une calamité planétaire : cette ultime partie, proprement lyrique, fait entendre la voix endeuillée du poète. « détracteur et vitupérateur je meus de compassion pour ramener à mémoire l’état de mon infélicité dès que je regarde l’agissement humain sur l’animal et ma déploration tourne en monologue invectif ». Ce dernier espère rendre à l’animal sa sauvagerie et sa liberté. Et pour ce, le poète-animal « hurle à mort » sans jamais « dépleurer ». Il trace alors le portrait d’hommes animaux certes, mais non humains : eux qui méprisent un animal toujours plus ou moins associé à la machine sont dénués d’âme. Et c’est au Montaigne de l’Apologie de Raymond Sebond de conclure : « La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les créatures, c’est l’homme, et en même temps la plus orgueilleuse. »
Animaleries se révèle donc un livre humaniste, au sens le plus large du terme : c’est au nom de l’animal, c’est pour l’animal, que l’homme se doit d’être humain, c’est-à-dire doté d’une âme qui lui permettra de (re)prendre conscience de sa place relative de vivant parmi les vivants. Si l’homme peut voler (dans tous les sens du terme), il ne pourra jamais, comme l’animal, prendre son envol…
Anne Malaprade
Jean-Pascal Dubost, Animaleries, L’Atelier contemporain, 124 p., 2025, 20€