Marc Alyn, « Balcon sur l’ailleurs », lu par Marie Cayol (Poesibao III, 10, note de lecture)


Le recueil posthume de Marc Alyn interroge le temps, la nuit et l’éternité, avec une langue aux images fulgurantes.


 


Le recueil posthume de Marc Alyn « Balcon sur l’ailleurs » se lit comme on écoute un quatuor, et plus particulièrement le « Quatuor pour la fin du temps » d’Olivier Messiaen, dont le titre fait référence à un verset de l’Apocalypse où l’ange annonce la fin du temps terrestre et l’entrée de l’humanité dans l’éternité du mystère divin.

Le titre du recueil de Marc, emprunté à celui de la deuxième partie, laisse bien entendre que le poète scrute cet « ailleurs » qu’est l’éternité, dont il sentait qu’il se rapprochait.
Tout l’ouvrage, composé de quatre parties, est orienté vers cette fin terrestre qui va le conduire vers la lumière. Ses derniers vers nous le confirment :

Quand vacillait la nuit / lourde de tant de fards / je m’éveillai poli par la lumière / sur l’épaule gracile / de l’aube sans mémoire.

La question du temps est posée dès le début, en exergue même de l’ouvrage : Quelles traces, le temps laisse-t-il sur la neige ? demande Marc avant que nous entrions dans les poèmes.
C’est dans ce temps suspendu, de la première partie intitulée « Dans la césure émerveillée », que le poète évolue, entre deux mots, deux syllabes, deux phrases, où se joue ce pré-sentiment d’éternité. Il puise à la source de l’enfance en évoquant l’Ange au sourire de la cathédrale de Reims pour retrouver, se parlant à lui-même, le fil blanc de la mémoire, l’origine de sa vocation de poète habité, harcelé très tôt par la nuit. Nuit, métaphore de la mort, omniprésente dans toute l’œuvre.
« Balcon sur l’ailleurs » parle du désir des mots pour dire l’indicible ; le rythme musical des vers, brisé, augmenté ou diminué, est toujours au centre des poèmes, comme s’il n’y avait plus de temps. Passé et présent se chevauchent, afin que s’affirme le « Je » du poète : « Ma mère la Nuit m’ouvre la marche, m’éclaire », nuit propice à l’écriture, et « le temps héritier de lui-même toise l’obscurité ».

Au titre de la troisième partie, « Confins. Bifurcations. Passages », se pose la question butoir : arriver au bout de notre temps humain, vers où s’orienter pour trouver le passage vers l’infini ? Comme si le poème lui-même ne pouvait être le sésame qui donne une assurance : « j’essaie la clé passe-partout de l’image dans les serrures grippées de l’imaginaire. » Si le poète a fait de son mieux pour absorber la nuit, donner du sens à la vie avec les mots : « J’étais l’inspiré nocturne, l’aspiré du petit jour / la pointe ardente / ciblant l’illimité », il ressent son incapacité à dévoiler le mystère de l’au-delà.
Enfin, la nuit nous enveloppe dans toute la dernière partie, « La nuit sur ses talons de neige » ; le mot est prononcé dix-huit fois, sans compter les périphrases qui la désignent – la ténébreuse, l’étrangère, revenante effarée – ; le poète sans doute est arrivé au bout de l’impasse, en ce lieu où il n’y aura plus de temps.
Dans ce recueil, Marc Alyn met en jeu toute sa vie de poète, et l’on est ébloui toujours par ses vers aux images fulgurantes, l’association de mots insolites que l’on pourrait citer à chaque page, emportés par un tourbillon voluptueux comme dans « l’espace était la rose des grandes profondeurs », où nous nous promenons sans crainte. Maître des oxymores – « illuminé d’obscur », dans sa chute ascendante –, il nous laisse toujours entre ombre et lumière, entre le haut et le bas. Or, c’est dans cet intervalle que le verbe alynien a pris chair et résonne en nous avec force pour cheminer vers l’Ailleurs.


Marie Cayol


Marc Alyn, Balcon sur l’ailleurs, Al Manar, 2025, avec des dessins de Jean-Marc Brunet, 80 p., 21€



1 – Extrait de la première partie : Dans la césure émerveillée
L’ange au sourire aspirait ton regard quand tu passais tôt le matin ou tard le soir sur le parvis de la ruche des sacres.

Au verso de la nuit tel le scribe accroupi tu recomptais ton butin de syllabes et de sable aurifère.
Le sommeil te fuyait pareil à la jeunesse et tes mains quelquefois en songe se joignaient pour puiser un sanglot aux sources de la Soif.



2 – Extrait de la deuxième partie : Balcon sur l’ailleurs
J’ai marché sur les eaux : prophète ou libellule dans l’or fluvial des soleils à venir veillé par l’héliotrope et la lavande ailée.
Le Temps – tour de Babel aux marches érodées m’interdisait l’accès aux balcons surplombant l’Ailleurs.



3 – Extrait de la troisième partie : Confins. Bifurcations. Passages
L’espace était la rose des grandes profondeurs née d’une géométrie de courbes enlacées d’où surgissaient des closeries de neige et de bouvreuil.

Semeur d’ailes et d’élégies je regardais flamber ces roseraies d’abîmes.



4 – Extrait de la quatrième partie : La nuit sur ses talons de neige
L’Étrangère est venue de l’envers du visible déployant sa cape de ténèbres sur les gisants de longue haleine tenaillés d’infini.
Certains la nomment Nuit mais nul ne sait son âge ni son lieu d’émergence.