Olivier Barbarant et Victor Laby, « Paul Éluard, comme un enfant devant le feu », lu par Pascal Dethurens


Pascal Dethurens montre comment les deux auteurs s’attachent à donner une image plus juste de la poésie de Paul Éluard.


Y a-t-il une poésie insupportable ? Un roman, on le savait, depuis que Jean-Pierre Morel avait publié, bientôt quarante ans de cela en arrière, son essai sur Le Roman insupportable, qui étudiait les liens entre littérature, communisme et révolution dans la France de l’entre-deux-guerres. D’un côté, comme le montrait l’ouvrage, c’est le roman occidental qui était vilipendé comme inacceptable, de l’autre le roman prolétarien qui était tenu pour négligeable. C’est peu dire, un siècle plus tard, que les rapports entre littérature et politique sont toujours houleux : ils infléchissent la lecture, faussent les questions, minent la réflexion, bref, ils mettent mal à l’aise. Passe encore pour le roman : qui lit encore, aujourd’hui, Babel, Pilniak ou Döblin, sans même parler, en France, de Barbusse, de Nizan ou de Guilloux ? Mais la poésie ? Mais Aragon ? Mais Breton ? Et Éluard ? Par quel miracle – et miracle il y a, puisqu’on les lit – s’en sont-ils mieux sortis ?


Il faut savoir gré à Olivier Barbarant et Victor Laby, l’un et l’autre spécialistes du poète de Capitale de la douleur, de consacrer un essai à la question et de proposer des réponses. Du dernier, on connaissait ses travaux sur Baudelaire, du premier, outre ses poèmes, ses recherches sur Aragon : voici qu’ils unissent leurs voix, en cette année qui commémore le centenaire du surréalisme, pour parler d’Éluard. Et pour le faire, par bonheur, maintenant que les procès du XXe siècle ont été tenus, sans dessein hagiographique ni visée polémique. Éluard, donc, relu et présenté de son enfance à sa mort, l’Éluard adolescent à la santé fragile, jeune mousquetaire du surréalisme, engagé dans la lutte antifasciste et dans la résistance, pris dans l’enfermement idéologique de la guerre froide, constamment présent au rendez-vous de l’Histoire. Une vie brève (1895-1952) pour une œuvre foisonnante dont on ne retient le plus souvent que les poèmes les plus brillants et dont c’est le mérite de l’ouvrage de dire l’importance et la profondeur.

Trop d’images toutes faites, trop de mythes faussent la lecture des poètes, ça n’est pas nouveau. Dans le cas d’Éluard ils font écran. De lui on n’a que trop voulu garder, comme sa silhouette par Picasso, trop pure, trop fine, celle de l’idéaliste dans un monde coupé de toute forme d’idéal. Rien à faire, l’imagerie est toute-puissante, et c’est alors le poète surréaliste, l’amoureux, le proche des peintres, le chantre de la fraternité humaine, le stalinien aussi qui prend le dessus. Olivier Barbarant et Victor Laby n’en font pas mystère, ces images et ces mythes n’ont pas pour rien la vie dure : « Éluard ne se limite pas à écrire quelques textes en hommage aux dirigeants communistes. Entre 1948 et sa mort en 1952, le poète vit littéralement au rythme des événements internationaux organisés par le parti communiste » — même si, aujourd’hui, ajoutent-ils à juste titre, « la réputation de stalinien d’Éluard joue a posteriori contre lui ». De l’art, décidément, de se couper des textes et de ce qui nous attache, envers et contre tout, à ce qui fait qu’ils nous parlent encore.
De quoi donc parle Éluard, puisque le but de l’essai est de montrer qu’il est encore lisible ? D’un désir d’échapper à l’ici-maintenant, d’abord, et de ces rêves dérisoires qui sont au début de la poésie parfois. Un poème de jeunesse dit ainsi, un peu maladroitement, mais sans complaisance :

« Dans les méandres de ma chambre
Fermée aux yeux de l’impatience
Je ne rêvais que de fenêtres

Et je riais et je criais
A faire fondre le soleil
Mais je pleurais à faire rire
De mon chagrin la terre entière »

Ce désir exprimé (et refoulé ?), Éluard dit ensuite la révolte, l’élan, l’affolement et l’urgence du feu. Où la vindicte prend un tour oraculaire en même temps qu’un ton sibyllin :

« Il n’y a pas d’ordre supérieur, il n’y a que déchéance. Tout homme satisfait est une brute. Le plus commun spécimen en est le guerrier qui se repose sur ses lauriers. Où donc peut s’arrêter le désir de liberté, où donc peut-on fixer l’éternité ? L’incendie allumé, nous courrons vers l’incombustible ».

Comment lire, un siècle après, les imprécations lancées à la face de la société par un Éluard littéralement hors de lui, dans La Vie immédiate ? Le propos, massif, excessif, relève presque de l’auto-persuasion :

« C’est entendu je hais le règne des bourgeois / Le règne des flics et des prêtres […]. / Je crache à la face de l’homme plus petit que nature ».

Non, ce qui rend Éluard encore lisible, passé le déferlement de haine, oubliée aussi une certaine violence gratuite, c’est le geste de l’affranchissement, de la liberté conquise sur le groupe, bref, le poète de l’écart, à la recherche d’une fraternité neuve. « Quelque chose se dessine d’un refus désormais de toute dépendance intellectuelle et d’un renoncement à la manifestation de solidarité systématique dans les prises de position et les déclarations de Breton ». On n’est pas plus clair : la rupture consommée avec Breton restitue Éluard à cette forme de liberté à quoi il aspirait dès le début (« j’ai un peu l’impression d’aller à l’aventure », écrit-il à Gala en 1936) et qui est, hors groupe, hors institution, l’autre nom de la poésie.

La poésie, alors. Elle explose comme elle ne l’avait jamais fait avant, au moment où elle connaît, du temps de Guernica, « l’entrée fracassante de l’Histoire ». Le poème consacré à Guernica (composé en mai 1937), avec une photo de la toile de Picasso, au lieu de déplorer le crime, chante au contraire la victoire. Dans son allocution sur « L’avenir de la poésie » prononcée à la Comédie des Champs-Elysées en octobre de la même année, Éluard aura ces paroles : « l’égalité du bonheur entre les hommes […] portera celui-ci à une hauteur dont nous ne pouvons encore avoir que de faibles notions ». Toute son œuvre ultérieure portera la trace de ce message d’espoir.
Et de solidarité — là où, semble-t-il, reste le meilleur d’Éluard lu d’aujourd’hui. Sans doute a-t-il joué avec le feu, ou s’en est-il trop approché, inconsidérément, comme le sous-entend le titre de l’essai. Mais de ce feu une part de chaleur subsiste quand Éluard dit, plus que le dur désir de durer, plus simplement que cela, la difficulté de vivre. « Courage », publié sans nom d’auteur dans les Lettres françaises en janvier 1943, en a fini avec la révolte dada bon teint et l’esbroufe surréaliste :

« Paris a froid Paris a faim
Paris ne mange plus de marrons dans les rues
Paris a mis de vieux vêtements de vieille
Paris dort tout debout sans air dans le métro […]
Tu vas te libérer Paris
Paris tremblant comme une étoile ».

Cette solidarité, c’est celle qui se dit encore, pour le meilleur, dans L’Honneur des poètes, au si beau titre. « Il est temps de redire, de proclamer que les poètes sont des hommes comme les autres, puisque les meilleurs d’entre eux ne cessent de soutenir que tous les hommes sont ou peuvent être à l’échelle du poète ». Les « meilleurs, les chantres de la fraternité ont ici pour noms Whitman, Hugo, Rimbaud et Maïakovski. Gageons que le nom d’Éluard trouvera sa place à leur suite : c’est ce pari que l’essai nous incite à faire.

Pascal Dethurens

Olivier Barbarant et Victor Laby, Paul Éluard, comme un enfant devant le feu, Paris, Seghers, 2024, 286 pages, 19 €