Olivia Elias, « Ce mont qui regarde la mer », lu par Chakib Ararou (III, 9, notes de lecture)


Chakib Ararou tourne ici pour nous les pages de ce livre tragique d’Olivia Elias, écrit dans l’ombre du Mont Carmel.


 

Le Mont Carmel comme repère éthique


« Suis arrivée par effraction/personne ne m’attendait/isolée dans mon coin        ai dit/dans mon idiome/l’urgence ». Qui s’aventure dans ce recueil d’Olivia Elias devra se contenter de ce curriculum vitae minimaliste, au détour d’une strophe, et de quelques indices disséminés dans les plis des poèmes. Née en 1944 à Haïfa, dont elle est chassée avec sa famille vers le Liban lors de la nakba de 1948, la poétesse a ensuite longuement vécu à Montréal, puis en France, et n’a commencé à faire connaître aux autres cette poésie qu’elle a toujours discrètement écrite qu’en 2015. Les curiosités les moins bien placées ne trouveront pas pitance plus substantielle, et la trame de cette voix diasporique évite d’ailleurs la moindre mise en scène de soi, pour laisser toute la place à sa tessiture si singulière.

Est-ce par esprit kabbalistique qu’Olivia Elias omet dans la plupart de ses poèmes le pronom personnel sujet, persuadée que seul le retrait de la créatrice permet de faire place à un univers comme dans le fameux tsimtsoum ? Faut-il plutôt y lire une rémanence du sujet des phrases arabes, généralement implicite et contenu dans le verbe ? Toujours est-il que le je (parfois même le tu, l’il ou l’elle) est le plus souvent un blanc typographique dans ces poèmes à la forme si intrigante. Pour une bonne partie, ils se présentent maigres comme des Giacometti, noueux comme des arbres hivernaux, la peau sur les mots, sèches torsades. Ils s’organisent en quatre brefs cycles, et le sommaire attire, toujours discrètement, notre attention sur un point : leur écriture se situe de part et d’autre de la date fatidique du 7 octobre 2023, sans toutefois nous être présentés chronologiquement.

Le premier cycle de poèmes décline différentes figures de l’absence et de l’effacement, et lève en même temps un pan du projet poétique à l’œuvre. Le mont du titre est le Carmel, « mont Fuji/de Méditerranée/autour duquel je gravite ». Ce lieu volé de la petite enfance, premier ancrage et objet de spoliation, point fixe qui « regarde la mer », est celui depuis l’absence duquel Elias perçoit le monde. Peut-être est-ce le sens de ce « soleil cou coupé » où s’entend l’écho lointain d’Apollinaire et de Césaire : la lumière, ici, provient du site même de la blessure.

La postface du chercheur marocain Khalid Lyamlahy fournit toutes les clés nécessaires à qui voudrait déplier ce titre plus en détail, et saisir toute l’importance que revêt le regard depuis la Palestine absentée dans cette œuvre diasporique et dans ces temps. Retenons que ces poèmes se présentent d’abord comme une lente circonvolution autour du lieu absenté, une « marche au bord de nos terres » (dans « marcher, encore ») en train de devenir un « trou noir » qui « s’élargit un peu plus/sous nos pas » (dans « dis mon nom »).


*


Depuis ce site de l’origine sans cesse approché, toujours à atteindre, Elias scrute le monde d’aujourd’hui avec une acuité toute particulière. Cette « plus grande fermeté », expression qui revient comme un gag sinistre dans le chapelet des condamnations accompagnant la tentative d’anéantissement de Gaza, est tordue, dans le poème « OYEZ OYEZ », presque lettre à lettre et syllabe à syllabe, et mise en regard avec le spectacle effrayant du massacre : « boules de fer enflammées /dans le ciel /tourbillon rouge & noir ».
Dans « j’écris d’un pays perdu », c’est la possibilité même d’une parole poétique par temps de génocide qui est mise en question : le poème, écrit Elias, « se recroqueville face à l’horreur », se refuse radicalement à la dire en termes « châtiés ». L’emploi d’une langue ornée pour dire le spectacle du sauvage massacre des sien·nes, est en effet un châtiment de plus, auquel elle refuse de se soumettre.

Que peut alors la poésie ? Les deux dernières sections du recueil tournent obsessionnellement autour de cette question. Elias invoque Deir Yassin, Jénine, Sabra et Chatila (« mouliner autour de l’autel de la guerre ») pour rendre visible chaque strate de ce cauchemar dont nous vivons le point d’orgue. Dans « homme, enfant, route », elle restitue dans une esquisse nue et fantomatique l’errance de corps mutilés et perpétuellement déplacés au gré des massacres.

Le poème « lorsqu’on tire un fil », surtout, semble avoir valeur d’art poétique. Il développe une intuition saisissante quant au rôle possible de l’écriture au milieu du cauchemar. La sauvagerie génocidaire, pour se déployer impunément, a besoin de se tramer un habit de langage, plus précisément d’« éléments de langage » selon la formule consacrée de la politique contemporaine. À charge pour la poésie de tirer les fils, de mettre à nu les coutures grossières de ce vêtement dont s’habille le crime, pour mettre à nu « les nouveaux Khans » aux « oripeaux imprégnés de sang ». Le programme, en dépit de la modestie de sa formulation, est immense. Ce recueil n’en forme peut-être que la première esquisse.


*


Comme le souligne Lyamlahy, l’écriture d’Elias contourne radicalement les lois de la syntaxe et de la ponctuation pour exprimer « l’instabilité de l’existence palestinienne ». La forme si particulière de ses poèmes, en d’autres termes, n’est pas un maniérisme gratuit mais un aveu réfugié dans la charpente du texte, et qui requiert une écoute exigeante. De la phrase, une fois passée au tamis de l’écriture poétique, déstructurée si violemment qu’on se demande s’il est encore pertinent de parler de phrase, ne reste plus que cette « poignée de/mots/ceux         sans lesquels le monde s’effondrerait » (« dans le lit de la rivière »), cette parole de détresse qui assume sa fonction de « sentinelle ».

Les poèmes de ce recueil nous donnent des nouvelles d’un monde dévoré par la nuit, où le cycle des saisons et le cours de la nature deviennent progressivement invisibles. À Gaza, le génocide se double d’un écocide qui réduit à néant les oliveraies et les plantations, empoisonne la terre et l’eau. Elias cauchemarde ces « dunes » qui recouvriront un jour « gravats et cadavres » (« du sens & de l’usage du mot fin I ») parachevant un interminable crime contre la terre et contre sa culture, commencé au XXe siècle avec l’invasion des « forêts de sapin » (« effacer ») plantées par l’occupant pour éradiquer toute trace des centaines de village éventrés par la nakba et les remplacer de toute force par une végétation occidentale imposée. Pour Elias, le spectacle de cet arasage monstrueux se répercute dans le quotidien d’exil : c’est ne plus voir reverdir l’arbre sous sa fenêtre (« j’écris d’un pays perdu »), et se demander si l’on ne vit pas « le dernier automne/avant la fin du monde » (« douze fois le cycle de la lune »).

Les corps humains n’échappent pas non plus à cette altération toxique : ceux de Gaza ou de Cisjordanie nous sont présentés tout au long du recueil comme contaminés, « radioactifs » (« lâcher les chevaux »), réduits à de simples appareils émettant des signaux de détresse. Le sien, en écho, est traversé par la désolation (« pas la force de me lever /ce matin         la chambre résonne /de lamentations », écrit-elle dans « sons & distance »), et elle tente de poème en poème de se redresser, de se reprendre en main par l’écriture pour se tenir debout face au massacre. Il faut, je crois, voir dans ce témoignage une proposition de l’ordre de l’ascèse : s’astreindre à parler malgré tout, à dire en peu de mots précis la cruauté à l’œuvre, est encore une manière de survivre et un prélude possible à la lutte pour cette humanité défigurée.

Si le Mont Carmel continue de se tenir droit face à la mer, et si le regard dont il est la métaphore peut encore nous servir de repère éthique, c’est de ne pas se soumettre à la nuit qui tombe et de chercher, à l’intérieur d’un langage piégé, de rares mots pour rester debout. Tout au long de cette lecture, un mot du poète gallois Dylan Thomas, que ne cite pas Elias, résonne en ami : « Rage, enrage contre la mort de la lumière. »

Chakib Ararou

Olivia Elias, Ce Mont qui regarde la mer. Éditions Cambourakis. 104 p., 16€.
Image de couverture : Tapis Le Temps brodé (association non lucrative destinée à soutenir tisseuses et brodeuses du Liban et des pays voisins) tissé à Ersal, dans la Bekaa, par Rabia El Houjeiry