Christian Désagulier se promène dans ces psoèmes de CA. Lugg, lus comme des adresses au monde qui fuit en avant.
Lecteur qui trouve insolite son titre et son pluriel, lesquels stimulent ton imagination, te suggèrent de considérer chacun des poèmes de ce livre comme des sortes de psaumes, ce livre comme un recueil de psoèmes.
Biotopes n’est-il pas un terme scientifique et Marie le prénom de l’auteure d’un évangile apocryphe, biotopes la vie dans les lieux de vie desquels tu as appris et tu pries des mots, où tu trouves des motifs d’espérance résiduelle.
Adresses au monde qui fuit en avant, irréversible glissement noir, quand tu redoutes que ces biotopes n’aient bientôt plus aucun moyen de coexistence, sinon celui de la foi dans le doute.
Biotope est un mot d’origine grecque constitué du radical topos, τ ο ́ π ο ς , le lieu, et du préfixe bios, βίος, la vie, ou bien la corde de l’arc, selon que l’on place le signe diacritique sur le i ou le o dans βιός.
Posant que l’arc est précurseur de la lyre, il n’est pas impossible de comprendre biotopes comme ces lieux de vie qui s’interpénètrent, enchevêtrement de cercles borroméens, accent sur l’o, où Casper André Lugg fait des accents sur l’i flèches de sa lyre, poèmes de son espérance, déploration mariale.
Les biotopes-marie fait un. Majuscules et points disparus, styles romains et droits se succèdent au rythme des va et des vient de la pensée en marchant qui laisse l’herbe couchée derrière soi, en italique.
biotope est intuition la voix
du défenseur meurtri
dans la forêt il y a
ma plus petite condition
le ciel caresse les pensées
comme un ventre clair et velu
j’ai remplacé mon prochain
mon proche humain
pour une prière végétative
Un livre vert noir de sombre forêt dont la finesse de tranche immaculée de pin occulte une forêt de perdition où se cachent des retrouvailles avec soi-même, toutes forêts le sont et le font, dès lors que le ciel et l’horizon échappent à la vue, sauf à savoir lire le braille des écorces et caresser la peau des mousses, décrypter parmi les cryptomères cette petite trace de sabot de chevreuil.
Forêt aux sèves balsamiques dont la colophane exacerbe l’efficace des mèches d’archet des violons dont le Pernambouc est en voie d’extinction comme nombre d’essences qui entrent dans la fabrication des instruments, en rupture sous tension de la demande de musique à couvrir les bruits du monde, concomitamment le chant raréfié des oiseaux. Il y a désormais moins de proies que d’ombres en forêt.
Forêt de bouleaux à l’écorce pelable dont les peuples du Nord décollaient et compilaient les écrits, faisaient chausses et savaient les propriétés d’allume-feu de ce vélin végétal dans la neige.
La nature prend fin dans la nature,
lent œil
bios topos tes plus petits
présent témoin sabot de cerf
en cadence avec l’année
les oiseaux retournent la mer.
Biotopes-marie est un nid, tes yeux de lecteur sont les œufs que la pensée du poème couve.
Se voit à l’oreille le psithurisme des feuilles du peuplier, aux alinéas du poème qui alterne vert et gris, au fond sonore de flux et reflux que fait la vérité à mesure que tu t’en rapproches, qui s’éloigne, que s’intensifie celui de ta respiration, diminue de volume devant tous ces remuements de mer bientôt là, dont le trait des côtes à l’écriture fractale est un manifeste.
La forêt n’avance que dans Macbeth, partout ailleurs elle recule en dépit des bouleaux et des pins. Renards et loups affamés dont le territoire subit l’emprise du semé et du bâti qui sans flûte ni hautbois d’amour déterritorialisent prédateurs amaigris comme proies devenues prédatrices.
Poète-pâtre qui ne s’abrite qu’aux seuils, Casper André Lugg. Cette nuit, le vent joue de sa cabane de bois, siffle aux fentes, s’essouffle à éteindre les étoiles – le ciel n’a pas d’âge.
Il suffirait que tu tombes de sommeil pour t’apercevoir au réveil qu’une proie a été égorgée de faim. Ne serait pas en cause la vigilance de ton chien qui n’a d’yeux que pour toi, compense l’affût de tes sens.
Il n’existe pas de biotope étranger
je me cachai dans le champ
la nuit je recuellai des boutures blanc craie
je ne me cachais pas des hommes le sable
mais de la mer les minéraux
être soi-même l’invisible frontière
Le craquement d’une branche, une succession d’étouffements d’herbes sèches, ce parfum d’humus et âcre des feuilles de peuplier noir, un fragment de thulite qui se détache, éclate et roule, des phonèmes de Casper André Lugg.
det finnes ingen fremmed biotop
jeg gjemte meg i åkeren
om natten samlet jeg kalkhvite stiklinger
jeg gjemte meg ikke for menneskene sanden
men for havet mineralene
selv å være den usette grensen
dé FÏN-neuss | ÏN-neun | FRÈM-meud | BI-ou-top
YAÏ | YÈM-te maï | i Ô-ke-reun
om NÂT-teun | SÂM-leut yaï | KÂLK-vouï-te | STÏK-lïng-eur
YAÏ | YÈM-te maï | ÏK-ke for | MÈN-ne-cheu-ne | SÂN-ne
mèn for | HÂ-veut | mï-NÉ-râ-leu-ne
SÈLV | ô VÊ-re | dèn ou-SÈ-te | GRÈN-seun
Ce n’est pas du noir, ce n’est pas une couleur puisqu’elle est n’a pas de nom.
Il y a quelqu’un à la recherche de qui poète va, dont la quête est le biotope et qui porterait le nom de Marie.
Christian Désagulier
Biotopes-marie est le premier livre publié par les éditions [eklyz] qui éditent également la revue monographique intitulée haha (subst. m.), au format A6 de 4 à 16 p., imprimé sur vergé. Quatre numéros déjà parus signés Arnaud de Paepe (mars 2025), Jørn H. Sværen (mai 2025), Claude Royet-Journoud (juil. 2025), Nicolas Millet (sept. 2025), 2 euros le numéro, sur commande à éditions [eklyz] 25 rue René de Prie – 37000 Tours. Courriel : contact@eklyz.com
Un extrait bilingue norvégien-anglais des poèmes originaux de Casper Andre Lugg, traduit par Emmanuel Reymond, est accessible sur le site https://www.versopolis.com/poet/588/casper-andre-lugg
Casper André Lugg, « les biotopes-marie », traduction par Emmanuel Reymond et Pål H. Aasen , éditions [eklyz], 56 p., 2025, 16€
