Grégory Rateau interroge ici Joël Bastard sur son travail de poète et de romancier, ‘habité par la matière du monde.’

Grégory Rateau, dans cet entretien, interroge Joël Bastard, poète et romancier publié notamment chez Gallimard. Son œuvre, habitée par la matière du monde – la pierre, la mer, l’animal, la mémoire – poursuit une quête d’incandescence dans la langue. Dans Des lézards, des liqueurs et Les couvertures contemporaines suivi de Le principe souterrain, il explore les zones de frottement entre le visible et l’invisible, la perte et la beauté. Une poésie à la fois sensuelle, lucide et fraternelle, où l’écriture devient un geste vital. Il a reçu l’an passé le Grand Prix de la Maison de Poésie Fondation Emile Blémont pour l’ensemble de son œuvre.
Gregory Rateau (GR) : Le geste manuel – ratisser, sculpter, travailler la matière – est très présent dans vos recueils (dans Des lézards, des liqueurs, notamment). Comment ce rapport à la main, à l’atelier, à la matière influence-t-il la structure ou le rythme de vos poèmes ?
Joël Bastard (JB) : Conçu sur un navire bananier dans le port du Havre (Mon père était marin !), donc, sur la mer…je suis né dans les branches, les pierres et la rivière. Enfant j’ai traversé les buis du Petit Trianon de Versailles et les arbousiers de Corse, les buissons de Bretagne, la brousse du Sénégal…J’ai travaillé assez tôt dans ma vie – 18 ans -, dans différentes matières comme : l’acier, le laiton, le bronze, le verre, la peinture, le plâtre, le ciment, la terre…J’étais à l’époque un ouvrier écrivain et depuis 2000 je me consacre uniquement à l’écriture. Je suis alors devenu un écrivain ouvrier ! J’écris avec ces mêmes mains ! Je façonne, sculpte en effet, lime et rabote, martèle. Chacune de mes activités se nourrit l’une de l’autre. Elles se complètent et mieux, elles dialoguent et se répondent. Je dis souvent que pour construire un mur – et j’en construit réellement –, pour qu’il tienne solidement debout et longtemps, brave les tempêtes, nous abrite, nous fasse rêver, il faut poser-monter correctement une à une ses pierres. Dans un premier temps la choisir dans le tas près du mur encore invisible. Reconnaître la bonne pierre à l’œil et à la main, la poser au bon endroit, l’ajuster et qu’elle se marie correctement à l’autre. Que ce mur ne siffle pas au premier vent – comme dans un fameux conte breton –, sinon il s’écroulera ! Il en va de même du poème, un mot plus un autre et que ces mots s’agencent, se côtoient, se répondent au mieux aussi et le poème tiendra debout, solidement debout, sur la feuille blanche. Je vise la simple durée de vie d’un poème sur une feuille blanche.
GR : Vous avez même parlé de bricolage en faisant référence à votre écriture. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par là ?
JB : Ce bricolage vient de loin, de mon enfance aussi ! J’ai toujours eu cette impression que nous bricolions notre vie, comme on peut. Enfant je pouvais rester des journées entières avec presque rien, une planche sur laquelle : une brindille, un morceau de silex, une pyrite lourde, quelques timbres-poste, des ressorts de stylos bille, des petits moteurs à pile, un crayon à papier… Je pense que d’écrire le verbe bricoler me permet aussi de dire innocemment ce qui m’importe le plus dans l’existence, tout ce qui m’anime sans prétention sur une planche de bois et qui disparaîtra avec moi. On bricole avec du scotch, de la ficelle, de la colle, des événements…on construit des structures, des mécaniques, toutes sortes d’instants horlogers pour traverser cette existence.
GR : Dans Les couvertures contemporaines suivi de Le principe souterrain, on perce une écriture qui se retourne sur la langue, les strates, la mémoire et l’inconnu. Comment cette prise de risque, comme vous le dites – je risque ma peau et mon écriture à chaque nouveau livre – se manifeste-t-elle concrètement dans votre travail d’écriture ?
JB : Quand je parle de prise de risque, ce que je veux exprimer c’est surtout que je ne veux pas m’endormir dans le ronron de moi-même. Utiliser indéfiniment les mêmes ficelles, les mêmes tournures et gabarits de phrases. Tourner autour de mon propre monument comme disait joliment je ne sais plus quel poète. Il me faut inventer de nouvelles manières d’écrire ma métaphore. Je suis un grand amoureux de la métaphore. Jorge Luis Borges en parle avec art et délectation dans son livre L’art de la poésie. Notre langue n’est que métaphores, alors autant créer les siennes, en inventer d’autres, c’est infini ! Pour elles je risquerai en effet ma vie. Surtout avec celles qui sont à la limite du compréhensible et qui finalement ne comprennent vraiment que leurs congénères, leurs voisines de phrases. Toutes se parlent en poème. Je les écris bien sûr mais surtout je les suis, je les écoute, je peux même admirer leurs principes de nouveautés et d’étrangetés. Leurs propositions insensées et pourtant si justes ! Le poème vit alors sa propre vie en toute indépendance, je ne suis que l’encre qui lui permet d’exister. Un livre c’est une mécanique autonome et j’ai coutume de dire qu’à chaque nouveau livre je casse mon jouet précédent pour en créer un autre et le développer page à page. C’est dans ce sens-là que je risque ma peau et mon écriture, mais ce n’est pas bien grave. Ce n’est qu’un jouet, pour, c’est vrai, agrandir et embellir au mieux ma chambre de solitude. Poursuivre le rêve d’exister que j’ai commencé un jour sur une petite planche de bois.
GR : Vous réalisez depuis longtemps des livres d’artiste avec plasticiens, graveurs, musiciens, etc. En quoi ce travail avec l’autre (image, matière, musique) nourrit-il votre écriture poétique ? Et comment la poésie « objet » ou « support » change-t-elle votre façon d’écrire ?
JB : C’est pour moi un laboratoire, un atelier journalier, dans lequel je m’installe et travaille d’arrache-mots. Ce travail m’a souvent aidé à traverser des moments difficiles d’isolement, de doutes, mais surtout a provoqué en moi d’autres écritures ignorées jusqu’alors. Travailler avec un artiste, me transforme, m’apporte d’autres perceptions du monde – les siennes ! –, d’autres savoirs et des émotions insoupçonnées. Grâce à eux je deviens ce que nous ne pouvons être en sommes qu’à deux sur une feuille de papier ou un autre matériau ! J’ai une grande admiration pour les artistes peintres, les artistes en tous genres, les musiciens. Depuis l’adolescence j’ai rêvé de cette association. Petit-fils de chanteur improvisateur Corse, j’improvise moi-même avec des musiciens, toujours au nom de la poésie et de ce qu’elle peut produire et m’apporter avec et face à un public. Encore une fois se risquer sur des territoires fragiles et inconnus me fait mieux comprendre l’écriture, de l’intérieur, pour l’augmenter ! Toujours sans savoir ni pouvoir la commenter. Je passe par l’écriture d’un poème pour ça, qu’il soit improvisé, écrit avec ou sans compagnonnage. Plus il existe de ponts entre les autres et moi et je dirai même entre moi et moi, plus le terrain de jeu et de penser me sera accessible comme l’est une eau de source pour la soif. L’imagination est un muscle !
GR : Quelle place attribuez-vous à la poésie aujourd’hui ? Pensez-vous qu’elle a encore un rôle actif, un lieu dans la société, ou même une urgence ? Et comment faites-vous pour qu’elle ne reste pas enfermée dans le cercle des initiés ?
JB :. La poésie n’a nul besoin qu’on lui attribue une place. Elle est parole première et le sait au fond d’elle, sait ce qu’elle a offrir depuis toujours, même au temps du cinéma, d’Internet, de l’IA… ou d’autres médiums pas encore inventés. Sait ce qu’elle a à faire. Je ne me suis jamais posé la question de la place qu’occupe ou devrait occuper la poésie dans la société. Cela n’a jamais été mon problème. Je sais qu’il est de bon ton de penser la poésie et l’acte d’écrire, de la définir dans le rôle qu’elle doit ou devrait jouer dans notre monde. Je la crois plus insaisissable que l’on pense. Elle s’écrit, elle ne s’écrit pas, elle se lit, elle ne se lit pas…elle s’en fout ! Je l’aime depuis toujours, même avant de l’écrire. Avant de tenter de l’écrire !
Pour qu’elle ne reste pas enfermée dans le cercle des initiés, je la convoque et j’en parle comme si je clouais une planche ou j’allais à la pêche, buvais un bon verre de vin… J’en parlais déjà sur les chantiers lorsque j’étais peintre en bâtiment ou facteur ou bijoutier…Je sais bien qu’au fond elle est plus importante que tous nos actes réunis, puisqu’elle les grandit ! J’en parle comme d’une évidence dans mon entourage, avec mes proches, au cinéma, sur la plage, en vacances, au travail…et bien entendu dans les écoles que j’aime traverser pour en parler. Les enfants connaissent la poésie avant même de savoir lire ou écrire. Mon seul et unique souhait serait que les poètes traversent les écoles. Beaucoup de poètes, beaucoup de voix différentes et dans toutes les écoles ! Voilà pour moi l’unique urgence à présent pour le futur de notre société.
GR :Si vous deviez livrer un secret d’écriture au jeune poète qui souhaiterait se lancer – un rituel, une astuce, un garde-fou – qu’est-ce que vous partageriez ?
JB : Je ne pense pas que l’on décide de quoi que ce soit. Se lancer en poésie me paraît alors difficile. Je pense plutôt que l’on penche vers tel ou tel phénomène d’existence. Profiter alors de cette inclinaison. De mon adolescence et jusqu’en 2000 j’avais ce que j’appelle une écriture aquarelle, sans repentir ! Je jetais mon poème à la poubelle si je considérais qu’un seul de ses mots était raté, faible, bancal, mal pensé… pourtant sorti tout droit de ma tête divine ! Aujourd’hui, je le travaille avec constance, en prenant garde toutefois de ne pas le vider de son sang véritable. Le conseil que je donnerai, c’est évidemment de lire de la poésie en tous genres et surtout de tous les pays, de toutes les époques. Des poètes troubadours à la poésie surréaliste, spatialiste, blanche ou lyrique, oulipienne ou sonore, de tous les jours ou… De lire des encyclopédies, du théâtre, des romans, des cartes maritimes, des planisphères, des comment faire son jardin ou construire une véranda… et de travailler son poème, encore et encore. D’être extrêmement sévère avec soi-même. De ne pas s’attacher à ses propres mots. Sont-ils même à nous ces mots ? Lorsque l’on écrit un poème, le poème est là, mais peut-être est-il enfoui, encombré par trop de clichés ou de lieux communs que nous a prédigérés l’école ou martelés une époque qui va trop vite et n’importe où. Le plus sévère des lecteurs sera toujours nous-même ! Ecouter le poème, il sait quand nous souffler à l’oreille, – ça suffit, c’est terminé, je suis là, tu peux me lâcher, me laisser aller où je veux ! Il faut écouter et reconnaître son poème avec humilité.
GR : Vous parlez de liberté dans votre écriture – liberté de forme, de matière, de geste. Comment avez-vous trouvé cette liberté ? Et qu’est-ce qu’elle change, pour vous, quand vous écrivez ?
JB : Je tente la liberté, ce n’est pas toujours aisé. D’écrire du théâtre, des romans, des livrets d’opéra, des récits… m’a certainement aidé, pour écrire d’autres formes et pour les mélanger entres elles. Me servir du précieux jus de leurs qualités. Un peu de dialogue, un peu de narratif, un peu de chant…toujours en visant le poème ! C’est presque de la provocation de parler de liberté. Je parlerai aujourd’hui plutôt de liberté contrainte. Tout est en jeu et nous devons nous en sortir avec ça. Il y a le passé, le présent, le futur et la liberté contrainte qui naît de l’Histoire.
GR : Quels auteurs ou quelles voix poétiques vous passionnent aujourd’hui ? Et quelle forme de fraternité poétique avez-vous vécue ou cherchez-vous entre poètes, entre artistes, entre lecteurs ?
JB : Mes derniers grands chocs sont : Inger Christensen, Sigurdur Pálsson… La rencontre d’une œuvre est toujours étonnante, l’impression de la connaître et surtout de la comprendre avant même de la lire. Enfin, trois mots… C’est fort !
J’aime rencontrer les poètes et les lecteurs – ce sont souvent les mêmes ! – dans les festivals, lors des lectures. Ce que j’aime particulièrement, ce sont les connivences qui s’établissent entre nous et de se sentir peut-être moins seul dans les mots le temps que nous sommes ensemble. Le lecteur peut aussi nous éclairer de par sa propre perception. Et la seule présence d’une ou d’un ami poète peut nous apaiser, nous éblouir et nous réconforter. Nous offrir encore une fois le monde.
GR : Quel est le feu qui vous anime actuellement dans votre écriture ? Une obsession, une colère, un désir, une vision ? Comment cela s’incarne dans vos poèmes les plus récents ou ceux en gestation ?
JB :. C’est toujours le désir, celui d’être et d’aimer. C’est le vertige d’exister ! Je dis souvent que j’ai une écriture physiologique et chronologique. Ce serait comme une écriture autobiographique au plus proche de mon corps et de ses possibilités, une écriture donc en cours de vieillissement, d’assèchement. Traversée du corps et de son esprit pour percevoir au mieux les propositions inouïes du monde, son immense paysage. Ce qui m’anime, ce sont les éléments de cette traversée du corps, même avec les accidents de la chair. Quelle peut être plus belle aventure ? Ce qui m’anime, ce sont les autres, mes proches comme les lointains, la curiosité de découvrir encore d’autres mots. Je suis en train de terminer un nouveau livre de poèmes, plus grave sans doute. Et j’emploie toute ma force à vivre cet enchantement d’être en vie parmi les particules, les atomes, les poussières… de l’univers. Peut-être est-ce le thème autobiographique de ce dernier ensemble !
Ma colère ? c’est la guerre, c’est la mort ! Je ne peux pas en dire plus. J’en souffre.
Extrait de Les Couvertures contemporaines (Suivi de Le Principe souterrain) publié chez Gallimard (collection Blanche) :
Au bord des arènes maritimes brouillées d’embruns et de noyades, les veilleurs rétablissent la carte avec ce qui reste de savoir-faire dans la cartouche d’encre. Agenouillés dans la lande, ils dessinent des trajectoires encore possibles entre les amers et l’horizon vorace. Se souviennent de pistes noires et d’artères inédites. S’exaltent d’un grain de peau coincé sous l’ongle, résidu d’une ancienne caresse oubliée.
…
Elle vieillit avec nous la mer ! Disons-le tout de suite, évitons les suspens métaphoriques. Plaquée au sol ne s’envolera pas avec les goélands. Sa liberté contenue, vague après vague, tente l’échappée inlassablement !
…
Tous ceux qui déambulent de chromo en chromo au fond des ocres jaune et des bleus céruléens, un soleil dans la poche et la distance au front, n’ont jamais quitté la chambre suffocante des échos. N’ont jamais jeté leurs yeux dans la terreur lancinante des goémons sans volonté.
A propos de ce livre, on peut aussi lire une note de Béatrice Bonhomme