Mx Ernst, Pl Éluard, « A l’intérieur de la vue, 8 poèmes visibles », lu par Florence Trocmé (notes de lecture)


Magnifique réédition par Seghers d’un livre devenu introuvable où Max Ernst et Paul Eluard dialoguent “à l’intérieur de la vue”


 

 

Très belle découverte que cette réédition, par les Editions Seghers, d’une rareté bibliophilique à l’occasion des célébrations nationales de 2026 saluant l’œuvre de Max Ernst disparu il y a 50 ans : « les huit poèmes visibles de Max Ernst composés en 1931 ont été aussi fidèlement que possible illustré par 8 poèmes visibles de Paul Édouard, en 1946. ».


C’est donc une sorte d’inversion de l’ordre le plus souvent adopté dans lequel l’artiste vient « illustrer » le texte a posteriori, alors qu’ici le texte vient « illustrer » les collages sidérants de Max Ernst.

Ce dernier pratiquait le collage d’une façon très particulière, en effaçant soigneusement toutes les coupures et déchirures, en raboutant minutieusement les divers papiers trouvés dans tout un ensemble de sources du XIXème siècle, des catalogues, des illustrés, les « fines gravures qui, au siècle précédent, illustraient les romans populaires et les revues de vulgarisation. Ernst créait ainsi des figures inouïes qui ont sidéré Paul Eluard qui les a approchés avec de très beaux textes. Le volume est ici republié à l’identique de l’édition originale de 1948.

Dans sa belle postface Etienne-Alain Hubert montre que dès 1922, Max Ersnt avait « démontré avec un pouvoir troublant sa parfaite maîtrise du collage dans l’accompagnement donné à Répétitions de Paul Eluard. ». Une complicité était alors née qui devait se déployer dans plusieurs autres réalisations inventives. L’histoire du livre est un peu complexe. Après le roman-collage La Femme 100 têtes, Max Ernst a composé en 1931 une suite de 39 collages à partir desquels il confectionne un album qu’il offre en 1932 à Valentine Hugo. En 1946 cette dernière met à la disposition de Paul Eluard cet album de collages et ce dernier décide à son tour de l’ « d’illustrer » avec des poèmes : naissance de A l’intérieur de la vue.


Ce livre vaut autant pour la beauté des poèmes que pour l’immense intérêt des illustrations de Max Ernst, que l’on pourrait contempler pendant de longs moments sans en épuiser le mystère : figures étranges, jeu sur les échelles, visages et corps métamorphosés, tableaux entiers incrustés d’éléments étrangers, comme dans cette planche de la page 69 pour laquelle « Ernst a découpé dans l’hebdomadaire La Nature une image de l’inventeur Nikola Tesla, donnant, en février 1892 une conférence devant la Société française de physique, puis a choisi de faire planer au-dessus des savants en frac une créature sensuelle échappée d’une publication d’art : conjugaison de l’étrangeté scientifique, de l’érotisme et de l’humour subversif » décrit parfaitement Etienne-Alain Hubert.

Il faut saluer ce très beau travail de réédition à l’identique.

Florence Trocmé

Mx Ernst, Pl Eluard, À l’intérieur de la vue, 8 poèmes visibles, éditions Seghers (une réédition à l’identique), 2026, 29€




Le Cinquième Poème Visible

Je vis dans les images innombrables des saisons
Et des années
Je vis dans les images innombrables de la vie
Dans la dentelle
Des formes des couleurs des gestes des paroles
Dans la beauté surprise
dans la laideur commune
Dans la clarté fraîche aux pensées chaude aux désirs
Je vis dans la misère et la tristesse et je résiste
Je vis malgré la mort

Je vis dans la lumière atténuée et flamboyante,
Sombre et limpide,
Rivière d’yeux et de paupières,
Dans la forêt sans air dans la prairie béate
Vers une mer au loin nouée au ciel perdu
Je vis dans le désert d’un peuple pétrifié
Dans le fourmillement de l’homme solitaire
Et dans mes frères retrouvés
Je vis en même temps dans la famine et l’abondance
Dans le désarroi du jour et dans l’ordre des ténèbres
Je réponds de la vie et je réponds d’aujourd’hui
Et de demain
Sur la limite et l’étendue
Sur le feu et sur la fumée
Sur la raison sur la folie
Malgré la mort malgré la terre moins réelle
Sur les images innombrables de la mort
Je suis sur terre et tout est sur terre avec moi
Les étoiles sont dans mes yeux j’enfante les mystères
À la mesure de la terre suffisante

La mémoire et l’espoir n’ont pas pour bornes les mystères
mais de fonder la vie de demain d’aujourd’hui.

Paul Eluard