Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme.
Françoise Clédat -elle ne sera pas la seule dans cette enquête-, a été intéressée par notre sujet mais elle n’a pas été vraiment en mesure de répondre à nos questions. Elle nous a toutefois communiqué un texte que nous sommes heureuses de publier dans le cadre de cette enquête.
Une réponse de Françoise Clédat
Pourquoi je n’ai pas répondu à l’enquête de Poesibao que j’ai bien reçue et dont je lis chacune des réponses. Je pourrais alléguer, et c’est réalité, l’état de fatigue immense provoqué par la succession des canicules. Je pourrais aussi, jouant d’un mauvais jeu de mots, alléguer que les items de l’enquête ne correspondent pas à ma quête, ce serait quelque peu caricatural, mais il y a de ça. Il s’y joint une certaine réticence à aller chercher dans la mémoire et en extraire -élire- quelques livres précis à ranger sous tel ou tel intitulé de l’enquête défini selon l’expérience incomparable de Yves di Manno. Il y a, surtout peut-être, un effet que je dirai de nombre.
J’avais quatre ans lorsqu’on m’a offert, accompagné d’un inhabituel cérémonial, cet objet totalement inattendu, voire inconnu, un livre, mon premier livre, à moi dédié : il y avait écrit sur la première page, que j’ai demandé qu’on me lise : grandes images pour petite personne. J’ignorais que c’était la désignation de la collection. J’y ai vu le miracle d’une élection personnelle. Et dans le visage de la petite fille au chaperon rouge qui me souriait la reconnaissance, ou la conscience, d’un devenir inimaginé à moi promis et rendu tangible. J’en ai quatre-vingt-quatre aujourd’hui. Je n’ai jamais oublié le don de ce premier livre. La vocation étant enclenchée, d’autres livres, innombrables, se sont accumulés que j’ai oubliés, dont certains, fantomatiques, émergent au gré de telle ou telle incidence biographique. Tous, plus ou moins, concourent à cette épaisseur d’oubli qui m’a constituée. Leur oubli est ma chair. Tel est le rapport des livres fantômes au corps réel. Chacun m’ayant apporté une révélation parfois minime, -déflagration minime- de ce que je n’étais pas, voulais être, n’atteindrais jamais car il ne s’agit pas tant d’atteindre que d’aller vers. Aujourd’hui encore j’attends de chaque livre que je lis la déflagration d’aller vers, c’est dans cette attente que je les sélectionne sur la table du libraire (ou provoquée par telle ou telle recension).
Autrement dit je lis pour écrire, et j’écris pour tenter d’éclairer l’énigme ou le miracle de vivre.
Françoise Clédat