Matthieu Lorin, « cartographie d’une rancune », entretien avec Grégory Rateau, (III, 9, entretiens)


Entrée dans la fabrique d’une écriture pas à pas, d’une manière de vivre la poésie et sa place de poète.


 

Matthieu Lorin est poète et prosateur. Son écriture arpente la ville, le corps et la mémoire à travers une marche fragmentée, tendue, souvent abrasive. Dans Cartographie d’une rancune (La Crypte, 2025), il compose un long poème en mouvement, scandé par les pas, où l’intime dialogue avec l’urbanité et la colère sourde. Une langue physique, traversée par la perte, l’enfance et la nécessité de réinventer une syntaxe.


Grégory Rateau : – Dès l’ouverture, vous écrivez : « J’habite des cernes lourds comme un gibier mort ». Comment ce corps fatigué, presque traqué, devient-il le point de départ de tout le livre ?

Matthieu Lorin : – Je suis à un premier âge de bascule, où le rapport au corps change : auparavant, c’était un camarade de route en qui j’avais confiance et, maintenant, il faut garder un œil sur lui. J’ai aussi une tendance prononcée pour l’insomnie : le sommeil semble parfois se jouer aux dés quelque part dans ma tête si bien que le corps peut rapidement devenir un fardeau qu’on traine avec soi.
Bref, la rancune dont je parle dans ce recueil a accentué ces deux traits : elle m’a pour un temps réduit à un corps à demi écroulé. Le corps est la face visible de la rancune, il m’a donc semblé naturel de commencer par là, par les cernes notamment, parce qu’ils me semblent être un point de convergence entre le physique et le psychique.
Cela étant, le corps sert de base de départ à beaucoup de mes recueils : « les vertiges du corps, la tête renversée qui accumule des pensées et des axes à éviter. Il me faut me détacher de ce ventre, briser le cocon comme le paysan tire un coup de fusil dans la ruche ». Voilà par exemple le début de mon précédent recueil au titre qui fait écho à votre question, Un corps qu’on dépeuple.


G.R : – Le texte avance par stations, comptées en « pas ». Que représente pour vous cette marche – est-ce une contrainte formelle, un rythme intérieur, ou une manière de cartographier la pensée ?

M.L. : – A l’origine, il s’agit d’une petite coquetterie typographique : retirer la pagination classique pour proposer un recueil où le seul point de référence serait le nombre de pas. J’aimais l’idée que l’on ne puisse se référer à rien d’autre qu’à un élément interne au système narratif. Cela modifie à la marge l’objet-livre qui se retrouve toujours un peu coincé par des attentes : un titre, une quatrième de couverture, une pagination…
D’ailleurs, la première chose dont on me parle à propos de ce recueil, ce sont de ces pas, preuve que cela bouscule les habitudes du lecteur. Même si cela n’a rien de révolutionnaire, c’est toujours un écart, une singularité, le grain de beauté de Cindy Crawford.
Et puis, c’était aussi l’occasion de glisser quelques clins d’œil : par exemple le poème intitulé (2666 pas) est une référence au roman de Roberto Bolaño, que je lisais au moment de l’écriture.


G.R. : – Vous affirmez : « Notez bien que la ville n’a aucun attrait », tout en la traversant sans cesse. Comment définir cette urbanité, à la fois rejetée et omniprésente, qui irrigue votre prose ?

M.L. : – Je vis dans une ville moyenne, Chartres, qui a les défauts de la grande ville et peu de ses attraits. C’est en tout cas ainsi que je l’ai vue lorsque je suis arrivé là. J’ai un rapport conflictuel avec elle : parfois je l’apprécie, parfois je me demande ce qu’elle est pour moi. J’hésite encore entre les deux camps et c’est sans doute ce que l’on ressent dans le recueil. Même si je ne parle pas de Chartres mais d’une ville fictive, Marne-la-Poisse.


G.R.  : – À un moment, vous glissez : « Vous convoquez un poème de Demangeot ». Cédric Demangeot est-il une influence déterminante pour vous ? Plus largement, quelles filiations poétiques revendiquez-vous, et lesquelles cherchez-vous à déplacer ?

M.L. : – Cédric Demangeot a eu une grande influence sur ma perception de ce qu’était, ou plutôt de ce que pouvait être la poésie. Avec lui, mais je suis loin d’être le seul dans ce cas-là, un pan s’est ouvert. Souvent, on cite Demangeot, parfois sans l’avoir lu je pense. Parce qu’il est devenu une sorte d’étendard à tout un courant poétique. Je ne sais pas ce qu’il aurait pensé de ce phénomène. Pas certain que cela lui aurait plu.
Bref, le fait est que je connaissais assez mal la poésie contemporaine : j’avais bien des NRF Gallimard dans ma bibliothèque mais cette collection accueille des auteurs déjà installés. Puis, j’ai découvert presque coup sur coup Cédric Demangeot et Thierry Metz. Ecrire comme T. Metz m’est difficile : il s’agit d’une écriture de l’effacement, sans effet de manche poétique évident. Je ne dis pas que j’écris comme Demangeot, je dis que mon écriture tend naturellement vers. Encore que je ne verse pas dans le seau de l’admiration. Si j’avais eu l’occasion de le croiser, je lui aurais parlé de tout autre chose.
Si je dois être juste, la musique a aussi joué un rôle déclencheur : les albums de Philippe Léotard – je conseille à tous son « A l’amour comme à la guerre » – ont ainsi été pour moi une porte d’entrée fracassante pour pénétrer dans la poésie.


G.R. : – Vous écrivez aussi : « J’envisage le ciment d’une grammaire nouvelle ». Que serait, selon vous, cette grammaire – et contre quoi se construit-elle ?
M.L. : – Surtout que c’est assez contradictoire avec ma façon d’écrire qui me semble, notamment du point de la syntaxe, obéir à une certaine rigueur. Je ne suis pas certain qu’une nouvelle grammaire se construirait contre quoi que ce soit. Apollinaire n’a sans doute pas écrit ses poèmes contre la ponctuation, il l’a écrit sans. Disons que le rapport n’est pas toujours de l’ordre du conflit, du frontal.
Si une grammaire nouvelle devait émerger, je l’imaginerais bien couper à ras tout ce qui est de l’ordre de la béquille : les conjonctions de coordination, les articles, les prépositions… Tout ce barda qui n’a pas à proprement parler de poids poétique en lui-même. Qui est de l’ordre du simple échafaudage.
Comme toute bonne révolution, cette grammaire nouvelle devrait s’appuyer sur ce qui s’est déjà fait. Je relisais Guy Viarre récemment. Ce serait un bon point de départ je crois. En fait, une grammaire nouvelle, ce serait peut-être proposer une phrase sans ciment.


G.R. : – Votre livre privilégie une forme courte, fragmentée, presque aphoristique par endroits. Pourquoi ce choix plutôt qu’un poème continu ou narratif ? Qu’autorise pour vous cette discontinuité ?

M.L. : – Sans doute cela vient-il de mon expérience de lecteur de poésie. J’ai parfois un peu de mal avec les poèmes continus, j’ai souvent l’impression que les mots courent plus vite que mes yeux. Et donc de rater les images comme on rate une sortie d’autoroute. Cela n’est pas le cas lorsque je lis un roman, à moins qu’il s’inscrive dans une forme de poésie lui aussi : je pense à Réjean Ducharme, à pas mal d’auteurs sud-américains (Juan Rulfo, Manuel Scorza, Garcia Marquez…), à quelques contemporains français comme Dimitri Rouchon Borie ou Simon Johannin…
Bref, je reviens à votre question et à cette idée de la marche qui fragmente : la forme courte permet, d’une certaine façon, du moins je le crois, de mettre en valeur la langue. Et puis passer d’un texte à un autre, cela facilite l’ellipse : c’est un procédé bien pratique qui nous évite d’être obligés de toujours trouver une continuité avec ce qui vient d’être dit. Bien que je n’aime pas les recueils où l’on pourrait déplacer les textes sans que cela ait de conséquence sur l’ensemble. J’aimerais bien par exemple qu’en modifiant la place d’un seul texte de Cartographie d’une rancune, cela provoque l’éboulement de la moitié du château. Tant que ce n’est pas le cas, c’est que le recueil manque encore de rigueur. C’est donc que je recherche bien, au moins au niveau de la colonne vertébrale, quelque chose de l’ordre du narratif.


G.R. : – On lit : « C’est toujours aux coins de rue que la marge apparaît ». Comment pensez-vous aujourd’hui la marge en poésie, à l’heure où certains auteurs occupent tout l’espace médiatique ?

M.L. : -Je vous vois venir avec cette question. Le fait est que je suis plutôt de ceux qui restent dans l’ombre – d’abord par choix et ensuite de façon plus ou moins contrainte : lorsque l’on refuse la lumière, on ne vous tend plus la bougie.
La poésie est déjà une marge de la littérature. À l’intérieur de cette première marge, il en existe d’autres : cela me fait penser aux différentes couches de l’oignon. Aujourd’hui, combien de poètes ont pignon sur rue ? V. Malzac, L. Vazquez, C. Coulon. R. Battal – sans doute deux ou trois autres qui m’échappent, mais guère plus. Et tous ces auteurs se sont mis au roman, c’est-à-dire qu’ils refusent la marge qu’est la poésie dans la littérature. Je ne sais pas si je suis clair, j’ai l’impression qu’ils sont parvenus à franchir deux fois le Styx.
De mon côté, je suis assez attaché à cette marge. Juan Ramón Jiménez écrivait : « si on vous offre du papier millimétré, écrivez de l’autre côté ». Je suis un peu de cet ordre, je ne crois pas me plier à une écriture consensuelle qui pourrait me permettre de quitter la marge. J’aimerais la quitter, mais pour les bonnes raisons.
Ensuite, ce que je voudrais ajouter, c’est que je connais cette marge dont vous parlez : sans doute parce que je tiens une revue de poésie (La page blanche) qui essaie, tant bien que mal, de lui offrir un espace. Nous publions des auteurs ayant peu ou jamais publié. Car il ne faut pas oublier que même entrer dans cette marge reste difficile : le monde éditorial sature de propositions. Certains auteurs ne sont jamais publiés, n’obtiennent aucune réponse de la part des éditeurs. C’est une violence réelle. Avec la revue, j’essaie de la réduire : évidemment nous ne pouvons pas tout publier mais, même à un texte refusé, j’essaie de répondre à son auteur. C’est sans doute ma façon de soigner la marge. J’ai une tendresse réelle pour elle.


G.R. : – Justement, selon vous, quelle est la place du poète dans nos sociétés ultra connectées – entre réseaux, oralité, festivals, revues de poésie et presse ? Que gagne-t-on, que perd-on dans cette nouvelle scène ?

M.L. : – Ce qu’on gagne me semble assez évident : on gagne une immédiateté, on fait de la poésie un geste vivant. Cela n’a pas de prix.
Mais, dans le même temps, j’y vois quelques limites : par exemple, j’aime l’idée de laisser le lecteur se frotter à l’âpreté du texte. Il faudrait faire des évaluations avant l’entrée des lectures de poésie : s’assurer que le public a bien lu le recueil avant de le laisser franchir le seuil. Je plaisante, mais à moitié seulement. Ce qui me semble intéressant, comme au théâtre d’ailleurs, c’est le frottement qu’il peut exister entre sa lecture et celle faite par l’auteur. En littérature, je ne suis pas favorable à l’idée de prendre la main du lecteur et de le guider. À lui de se tracer un chemin dans la forêt de la syntaxe, quitte à se perdre.
L’autre chose que je crains, c’est la valorisation de la performance à la place du texte : certains auteurs lisent avec de la boue plein la voix, d’autres au contraire se tiennent bien ancrés dans leur performance. Dans tous les cas, cela désaxe le texte qui, selon moi, devrait rester au centre, sous le projecteur.


G.R. : – Votre texte est traversé par une colère diffuse : « Les regrets obstruent ma bouche, une bombe dans chaque syllabe ». D’où vient cette tension, et comment travaillez-vous pour qu’elle reste motrice plutôt que destructrice ?

M.L. : – La colère sert en effet de charpente à ce recueil. Dans mon quotidien, je suis surtout fait de petites lâchetés. Quelqu’un me disait que je jouais un personnage, qu’il y a décalage entre ce que j’écris et ce que je suis. Je n’en sais rien, je pense être les deux faces du même mur. Mais j’aime l’idée de jeu, c’est sûr.
Je pensais qu’écrire ce recueil serait une forme de thérapie, on lit parfois ce genre de propos. De mon côté, il ne m’a pas permis de passer à autre chose, de taper dans le dos de la joie sitôt le manuscrit terminé. Peut-être qu’un jour j’écrirais un texte sur la joie d’ailleurs, on m’y pousse parfois. Mais c’est sans doute plus difficile pour moi.


G.R. : – Vous affirmez : « Fendre les mots, faire de chaque poème une capitale ». Que signifie pour vous cette ambition politique ou existentielle du poème ?

M.L. : – Je ne sais pas si on peut parler d’ambition politique ici. Ce que je cherche, c’est garder l’essentiel. Un poème est chez moi le résultat d’un texte beaucoup plus long. Comme une sauce que l’on laisserait réduire. Le poème doit tout concentrer. À cet égard, ma capitale poétique serait plus proche du système politique français que de celui de la décentralisation à l’allemande.


G.R. : – Pouvez-vous nous parler de votre routine de travail : écrivez-vous dans la continuité de la marche, par fragments, par reprises successives ? Quelle place tient la réécriture dans ce livre ?

M.L. : – J’écris la plupart du temps d’un trait : un texte ou deux ou trois. Selon le temps dont je dispose. Pas selon l’inspiration, je n’y crois que très peu. J’écris d’abord sans revenir dessus. Parfois je suis content, mais c’est assez rare.  
Ensuite vient le travail – celui qui me plait le plus – de réécriture. Le premier jet me sert de colonne vertébrale, me permet de donner une direction. Ensuite, je change, je supprime beaucoup. J’essaie notamment de gommer toutes les images un peu faciles, ou déjà vues, qui me viennent lorsque je ne cherche pas à brider le crayon. Ce n’est pas de l’écriture automatique mais il y a quelque chose du « lâcher prise » au départ.


G.R. : – Enfin, le texte revient souvent à l’enfance et aux vestiges intimes – « Aujourd’hui, ce garçon est un carton pris par l’humidité ». Comment articulez-vous mémoire personnelle et expérience collective dans votre écriture ?

M.L. : – Cette question me permet de développer ma réponse précédente. Beaucoup de mes précédents recueils, celui-ci compris, partent d’une expérience personnelle. On fait de notre nombril la marmite de la poésie. On touille les souvenirs. Cette mémoire personnelle apparait souvent au premier jet. Mon travail de réécriture vient ensuite cacher cette part autobiographique au maximum, l’effacer progressivement. Comme dans un tableau de Gerard Richter – il y a une rétrospective à la fondation Louis Vuitton (Du 17.10.2025 au 02.03.2026) – lorsqu’il part d’une photographie et que, petit à petit, par couches successives de peinture, il n’en reste qu’une ombre, une ambiance. C’est ce que j’essaie de créer. Je suis persuadé qu’en effaçant tout ce qui est trop personnel (des lieux, des faits, des noms) on tend vers l’expérience collective.
Cela étant, mes prochaines tentatives poétiques s’écarteront de ma personne, je pense que c’est le moment. Ainsi, je viens de terminer un recueil évoquant la vie de Bobby Fischer, le champion d’échecs. À dire vrai, à relecture, on sent bien que le personnage n’est qu’un paravent, que le sac de l’autobiographie reste là, posé et entrouvert. Mais c’est déjà un pas de côté.
Merci Grégory pour cet entretien, pour la qualité des questions et, plus largement, pour votre contribution à défendre cette marge dont je parlais si mal tout à l’heure.

 



Extraits :

Quoi qu’on fasse, on écrase toujours ses souvenirs. C’est dans
l’ordre des choses.
On pourra toujours dire qu’on n’y pouvait rien, la mémoire ne se
rince pas à grandes eaux et le mensonge a les os fragiles. C’est dit.
(856 pas)

 

Je remonte la rue, j’apprivoise à votre contact regrets et saisons.
J’ai au bout des doigts des routes à suivre, des forêts à empoisonner,
des disputes à saisir derrière la mâchoire : le temps aussi connaît ses
vipères.
La ville me propose de visiter ses lignes. Mais je vous le demande :
où se trouve l’avenir lorsqu’un corps s’écroule et qu’il n’a plus
d’argent en poche ?
(947 pas)


Il y a ces affiches délavées, ces trottoirs sans pas ni mégot, ces rangées de dents qui grincent et attaquent le creux de mes joues.
Batailles et territoires à conquérir : tout commence par un aphte, ou presque.
Je n’habite qu’une partie de mon corps. Celle qu’on cache, une banlieue maussade.
(1565 pas)

+

Vous voyez, la rancune ne stoppe jamais ses pions à la crevasse du tympan.
C’est pour cela qu’existent ces villes qu’il ne faut plus nommer, ces silhouettes que le sable n’épouse pas, ces choses qu’on ne peut domestiquer :
les sentiments ou les dés, par exemple.
(4135 pas)

Matthieu Lorin, cartographie d’une rancune, la Crypte, 2025, 80 p., 15€