Laura Vazquez, « Graine lumière cuire », lu par Florence Trocmé (III, 9, notes de lecture)


Une collection extraordinaire, ‘Fléchette’, une photo, un texte, accueille ce très passionnant opus de la poète et romancière Laura Vazquez.


 

Graine Lumière Cuire est un ouvrage de Laura Vazquez publié en novembre 2024 aux éditions sun/sun.
Ce livre s’inscrit dans la collection « Fléchette », un projet original qui fait dialoguer la littérature contemporaine avec les Archives de la Planète, l’immense fonds iconographique créé par le banquier et philanthrope 

au début du XXe siècle.
Le point de départ du livre est un autochrome (une photographie couleur ancienne) de 1921, montrant la terre rouge de la région de la Noukra en Syrie.

La photo, en tout premier lieu. Elle est insérée en page de garde, on peut la détacher et on découvre alors un petit texte qui suggère de la placer devant une source lumineuse. Les éditions ont trouvé un moyen de reproduire l’original qu’on peut ainsi visionner avec effet de transparence qui anime considérablement cette image, relativement, ingrate, d’une grande étendue de terre.
Laura Vazquez part de là pour creuser ses sillons, multiples. Autour de quelques thèmes, on pourrait presque dire graines, récurrents. La graine, les céréales, les mains. Elle mêle des ressentis à des données botaniques sur l’avoine, le blé, le riz. Le cycle de la matière est explorée, depuis la graine jusqu’au pain, dans une langue qui fouille et qui de ce fait acquière un rythme (j’ai pensé par moments, bien que ce livre soit très loin de sa manière, à Boris Wolowiec, sans doute parce qu’il y a des reprises, parfois des boucles, une scansion très porteuse des mots).

Des textes courts, des lignes (ou vers ?) courtes, bien lancées, des fléchettes au fond (je rappelle que c’est le nom de la collection !), comme des observations brèves, des intuitions intérieures : « l’eau venue par des météorites des boules de glace sur la terre » (p. 46), « des choses cuites » (p. 47), « j’aime les ténèbres à l’intérieur du pain » (p. 64)

Au-delà de l’objet-livre, Graine Lumière Cuire est aussi une performance vidéo-lecture. L’autrice a collaboré avec l’artiste Élise Blotière pour créer une œuvre visuelle et sonore où les textes sont lus sur des images en mouvement, prolongeant l’expérience poétique dans le domaine des arts numériques.

Née en 1986 à Perpignan et installée à Marseille, Laura Vazquez s’est en effet fait connaître en premier lieu par ses performances de poésie sonore avant de devenir une romancière reconnue.
En 2023, elle a reçu le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre, une distinction rare pour une autrice de moins de 40 ans. Plus récemment, en 2025, son roman Les Forces a remporté le Prix Décembre et le Prix des Inrockuptibles, confirmant sa place majeure tant en poésie qu’en fiction. Elle co-dirige également la revue de poésie Muscle avec Roxana Hashemi.

M’est venu, lisant ce livre, observant cette image, un rapprochement avec l’épopée de Gilgamesh, (née dans la région de la photo, mais je n’y avais pas songé d’abord). Nous sommes géographiquement sur les terres de l’ancienne Mésopotamie, là où Gilgamesh régnait sur la cité d’Uruk. Il y a beaucoup de résonances archaïques fortes dans le livre de Laura Vazquez et l’évocation de procédés et processus millénaires.

Une réussite à tout point de vue que ce livre. Dans cette collection sont parus aussi récemment un livre de Muriel Pic, mais aussi d’autres livres, de Christophe Manon, de Maylis de Kerangal.

Florence Trocmé

Laura Vazquez, Graine lumière cuire, éditons Sun / sun, collection Fléchette, 2024, 18€


quelques extraits

voici la terre sur une image

voici la terre

moi aussi je suis tombée dans un corps
voici le pain
(p. 7)

*

Cependant le seigle a besoin de 310 jours
le blé 320 jours
l’avoine 130
le maïs 120
le sarrasin 75
pour se développer j’avais une graine entre les mains
(p. 12)

*

J’aime la terre et je la mange
tandis que les enveloppes s’écartent
les enveloppes fécondées par le vent
les enveloppes de ces grains
fécondées par le vent
la lumière éclaire les douleurs
(p. 14)

*

je suis si triste j’ai perdu la notion d’heure
je cherche des aventures étranges et rudes
(p. 33)

*

dans une histoire
les céréales furent confiées aux humains
et à présent c’est le jour
nous avons reçu un corps lisse mobile et chaud
sous le soleil luisant le blé porte un mystère.
(p. 47)

*

le corps est à la base de la vie psychique et
spirituelle du pain lui-même
je donne au pain son sens
(p. 60)

voir l’espace du livre sur le site de l’éditeur