Mathieu Jung, « Chemins d’azalées », /4, (III/5, Séries)


Dernier épisode des Chemins d’azalées (Chazal), via Roussel, entre autres allumés, de Mathieu Jung, notre joueur langagier en grande forme !



Remarques
J’ai intitulé ces fragments consacrés à Malcolm de Chazal « Chemins d’azalées ». Ce n’est pas pour faire signe au poème de Sylvia Plath, « Electra on Azalea Path ». J’avais songé initialement à « Chazalées », crase du nom de Chazal et de la fleur d’azalée qui un beau jour le regarda. Mais ce beau titre a déjà été pris par Eric Meunié. J’ai donc opté pour « Chemins d’azalées », qui contient, à l’oreille, le nom de Chazal, et ce, sans songer consciemment à Sylvia (sur laquelle je travaille en ce moment).
J’écrivais, dans la précédente livraison de ces « Chemins d’azalées » : « Au poker, on nomme cela all in – on joue tout et tout le temps. » Boris Wolowiec me signale que Raymond Abellio notait que « Chazal joue au poker avec le monde ». On aime à avoir de si scrupuleux lecteurs.

Depuis l’autre côté
Une sorte de tissu conjonctif s’est formé autour de Malcolm de Chazal. Je dirais de lui qu’il est le grand Chamane. Il mériterait un arcane à son effigie, au tarot. Malcolm est une figure hypnagogique qui permet d’accéder à l’autre côté. Pour autant, il ne détient aucune clef. Malcolm a, plutôt, le génie de toutes les effractions, y compris les plus impardonnables. Malcolm est un anti-Teste, très scrupuleux dans la bêtise. Il emploie cette dernière comme un tonique, comme un ahurissant moyen d’exploration. « Je suis devenu ‘‘bête’’ dans le chemin des analogies, de la nouvelle métaphore que j’avais découverte. Je suis devenu comme un enfant, qui ignore l’intelligence, voie dans laquelle on le force à l’école. » (Demi-confessions
Il lui arrive d’enfoncer des portes ouvertes, et plus souvent qu’à son tour. Mais celles-ci donnent sur des territoires encore inexplorés, inexplorables, en ce sens qu’on peine à suivre Malcolm dans, par exemple, le fatras visionnaire de Petrusmok. Comme le dit si bien Pierre Sogol, « la porte de l’invisible doit être visible ».

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Malcolm est génial par inadvertance. Autant dire qu’il est intégralement génial, jusqu’à l’insupportable.

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Sens-plastique oriente le regard selon des vérités hardies, surprenantes, scandaleuses ou saugrenues, mais Malcolm se tient encore bien à distance de cet outre-monde qu’il arpentera dans Petrusmok.

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Il y a chez Malcolm quelque chose de Brian Wilson des Beach Boys. L’œuvre très haut perchée de Malcolm peut évoquer l’album Smile, infinie, infinissable, ni faite ni à faire — indispensable. Rares sont les poètes qui ont ainsi l’étoile au front, pour reprendre la formule de l’un d’eux, Raymond Roussel, avec qui Malcolm partage un peu de folie.
Voici ce que Malcolm dit au sujet de Roussel justement : « C’est comme le gouvernail dont la voile est comme arrachée dans le vent, mais que tient ferme le gouvernail, maîtrisant le courant et le vent. […] Il est fou d’être trop sage. Et il est sage parfois d’être fou. […] Il faut doser folie et sagesse. Comme dans tout. » (« Sagesse et folie », article paru dans Le Mauricien, le 27 janvier 1959). Ce passage est stylistiquement faible : trop de « comme » à mon sens. Mais il y a longtemps que j’ai pris le parti de ne pas me formaliser quant au style de Malcolm. Sa puissance d’arrachement et d’attraction tout ensemble n’est pas le seul fait d’un jeu de l’écriture.

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I love the colorful clothes she wears
And the way the sunlight plays upon her hair
I hear the sound of a gentle word
On the wind that lifts her perfume through the air
(The Beach Boys, « Good Vibrations »)

L’ouverture de « Good Vibrations », les quatre premiers vers chantés par Brian Wilson, se torsade indéfiniment à ma lecture des livres de Chazal. Et c’est, à vrai dire, tout l’album Smile qui est profondément sens-plasticien. Ses accents sensuels et religieux, mystiques et déjantés, inquiétants voire dérangeants par endroits, évoquent les livres déroutants, sensualistes-prophétiques, ainsi que les peintures niaises de Malcolm. Ce sont des œuvres incoercibles, irrémédiables, décrochées. Elles filent seules, ouvrant des brèches salubres et périlleuses dans l’Impossible.

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Je veux croire que Brian Wilson, scotché des années durant dans son trip, a bel et bien croisé les géants lémuriens dont il est question dans Petrusmok. « Le jour à peine a lui. Les cercles dorés de la rosée commencent leur aurore, — avant que le grand disque du soleil, en pleur de Dieu, ait semé la Rosée Dernière d’Amour. » Ces phrases prises au hasard dans le roman-mythe de Malcolm irradient bizarrement dans un morceau doux-amer, là encore des Beach Boys, « God Only Knows » (Pet Sounds). C’est la fin de la nuit, l’étoile des amants vient de disparaître, mais c’est aussi la promesse d’un désir renouvelé. Rosée Dernière d’Amour, soleil d’un jour nouveau. God only knows, Dieu seul sait :

I may not always love you
But long as there are stars above you
You never need to doubt it
I’ll make you so sure about it
God only knows what I’d be without you

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Le génie insulaire insolent insolé du Mauricien, je le retrouve aussi bien dans les vers impossibles de Roussel, lui encore, lui toujours, ce globe-trotteur neurasthénique venu mourir à Palerme, ville où je prends, dans un cahier bleu, dans un cahier jaune achetés à Naples, des notes à partir de Sens-Plastique, à la terrasse de la gelateria d’Ezio, sise à deux pas du Grande Albergo et des Palmes, où Roussel, donc, a trouvé la mort, dans la nuit du 13 au 14 juillet 1933.

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Le soleil de la gloire chez Roussel, mais aussi chez Chazal, comme principe et comme illusion : « l’aveuglement du soleil durant le jour empêche la Terre de voir comment voit la Lune, et comme l’aveuglement de la gloire nous empêche de voir ce que pense véritablement de nous le monde. » (Sens-plastique).

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Un nombre de circonstances — je les souhaite le moins oiseuses possible — contribuent à la Stimmung particulière de ma lecture de Malcolm de Chazal, à ce bizarre tissu conjonctif dont je parlais tout à l’heure.
C’est le 13 juillet 1933. Une sauterelle arrivée par le hasard des vents chauds depuis les antipodes, une très lémurienne chipèque pardon fait cuire ses cuisses grêles sur la rambarde du balcon de la chambre de Raymond Roussel, écrivain malheureux, en quête de l’euphorie extra.  L’insecte bondit, pour disparaître de l’autre côté du monde.
C’est l’été 2023, et je sais déjà, j’ai fini par l’admettre, que toutes les boussoles du désir s’agitent et s’emballent irrémédiablement ici, à Palerme. Mes prochains séjours en cette ville ne feront que confirmer le sens et l’urgence d’un exil que les livres mêmes de Roussel n’ont fait que suggérer et imposer de longue date — mais aussi, par un court-circuit de la pensée plus shuntant encore, ceux de Malcolm.       
Brian Wilson, Raymond Roussel et Malcolm de Chazal nous parlent bel et bien depuis l’autre côté. Je répugne à définir la forme d’absolu à quoi renvoie cet « autre côté », qui ne correspond que partiellement à cet autre côté dont parle Marthe Robert. Je ne pense pas, en effet, que le roman relève de ce domaine. Il vise trop bas. Et la poésie, trop haut sans doute. Par commodité, je parle simplement du Grand Rêve. On en a, sous cette appellation, une connaissance instinctive, encore que l’expérience du Grand Rêve ne se relate qu’assez difficilement.
Cela touche incontestablement aux épiphanies premières de l’enfance. Mais c’est l’enfance du monde aussi bien. Aldous Huxley, sous acides, prétendait voir des fleurs coupées dans leur pot à la manière dont Adam et Ève virent des fleurs pour la première fois.
On refoule le Grand Rêve, on le réprime. Il est notre part tantôt onirique, tantôt imaginaire, sinon irrationnelle. Il opère néanmoins une incontestable signature à même les choses, à même le monde. Une voie d’accès privilégiée au Grand Rêve se fait par le langage considéré comme un espace intensif, non comme un simple vecteur de communication. Artaud parle d’une « Parole d’avant les mots ». Dans le cas de Malcolm, il s’agit de la parole du début du monde. Une perception adamique, bête comme chou quelquefois.

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J’ai emmené des amis ici à plusieurs reprises. Tous peuvent témoigner du Grand Rêve à Palerme. Hallucinations vraies, la nuit, sur le Ballarò. Il y a l’odeur du jasmin dans une ruelle de la Kalsa. Un chalutier qui s’obstine dans la nuit soudain s’abîme dans l’invisible. Malou, ma Beauceronne, hante la centrale stazione. Raymond Roussel joue aux échecs avec Martial Canterel en personne, dans le hall du Grande Albergo, tandis que Talou et Sirdah émergent de l’ascenseur. Et il y a, donc, Sens-plastique, que je relis ici, sous un soleil de plomb. Des canadairs survolent la ville, les médias anxiogènes martèlent que le feu est aux portes de Palerme. Jean-Paul est inquiet, il me somme de revenir par le premier avion.

Gouaches
On n’est pas surpris d’apprendre que le coloriste de Sens-plastique s’adonne à la peinture. Et quelle peinture ! Les gouaches de Malcolm jettent un surcroît de discrédit sur ses visions, proverbes, pensées et poèmes. On les expose ces jours-ci à la Halle Saint-Pierre (11 septembre 2024 – 19 janvier 2025). On éprouverait presque une forme de gêne à savoir le dodo de Malcolm ainsi mis en cage, à Paris. (Il me semble incontestable qu’une part du succès de Chazal en France est liée à la distance qui le sépare de Paris. On se souvient des mots de Paulhan dans sa préface à Sens-plastique : « Ce singulier Malcolm de Chazal, cet ingénieur de l’Ile Maurice dont le livre a chu en France, voici quelques mois … ») 
Il est bien sûr important d’exposer la peinture de Malcolm, pour lui assurer un peu de visibilité. Cependant, cet artiste « brut », « outsider » ou « sauvage » résiste à toute forme d’accaparement ou de mise sous tutelle critique. Je suis néanmoins ravi qu’une table ronde ait eu lieu à cette occasion autour de Malcolm, réunissant quelques-uns de ses plus grands lecteurs et amis (Philippe Rey, Bernard Violet, Éric Meunié ainsi que Gérard Berréby, qui a fait paraître dernièrement les Demi-confidences de Chazal chez Allia).
Malcolm sifflote, l’air de rien, un morceau bien connu, celui de la paranoïa critique, de la paranoïa tout court. Ce faisant, il évolue sur la crête périlleuse de l’absence d’œuvre, en proie à une métaphysique fantaisiste, dont témoigne L’Ile Maurice proto-historique folklorique et légendaire (1973). Ce livre, catalogue comprenant de nombreuses reproductions des gouaches de Malcolm (il définit l’ouvrage comme un « prospectus-fée ») est devenu très rare. On y voit le Dodo Solaire, La Prière de couleurs, des Bateaux voguant dans le bleu, un Paysage saturnien, une Aurore, le Homard qui prend le frais, l’Oiseau-Fée, un poisson nommé Sérénité, le Coq décontracté, La Partie carée (sic), l’Arc-en-ciel Sacré, Les Fées qui parlent aux Fées, une Sarabande, ou le Poisson qui a rejeté son Bikini. Le texte qui accompagne ces reproductions est une sorte de précipité du message exalté de Petrusmok

Continent fantôme, la grande anagramme du monde
Le jeu sur la réversibilité est mis au service de la réflexion mais aussi de la réfraction du regard sur lui-même : « Plein midi : l’espace regarde dans la couleur. Chute du soleil : la couleur regarde dans l’espace. » (Sens-plastique). Comme chez Jules Hermann, qui inspire d’ailleurs l’auteur de Petrusmok, il est une sorte de lubie solaire chez Malcolm. Maso andro, l’œil du Grand Océan, a un rôle immense à jouer dans ces grands rêves créoles. Et Nerval me semble partager certaines visions avec Hermann et Malcolm : « Je croyais voir un soleil noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des Tuileries. »
Un spectre hante la poésie qui importe à mes yeux, c’est celui de la Lémurie. L’influence réelle de ce continent qui n’a jamais existé autrement qu’en rêve est difficile à définir. Une notion importante, isolée par les travaux de Sylvain Tanquerel et Katrin Backes pourrait nous éclairer : la paréidolie. En clair : lorsque l’on prend une chose pour une autre et que l’on cultive ainsi des rapports sauvages de ressemblance. Lorsque l’on reconnaît des formes dans les nuages.
Jules Hermann, maître ès Paréidolie, auteur des Révélations du Grand Océan, composa des poèmes calamiteux consacrés aux nuages… et les formes qu’il voyait dans les montagnes de La Réunion avaient en effet quelque chose de nébuleux…
La paréidolie verbale sur laquelle Hermann fonde ses révélations fonctionne aussi bien chez Jean-Pierre Brisset que chez Raymond Roussel. Un procédé travaille au fond de la langue, mais aussi dans les replis secrets du paysage. La langue ne s’envisageant jamais qu’à la manière d’un paysage, le paysage étant vécu comme vecteur d’une langue effondrée.
Cette paréidolie est peut-être un autre nom pour ce que Saussure (Starobinski après lui) nommait « anagrammes », à la période où Hermann herborisait sur la plaine.
Malcolm déchiffre lui aussi la grande anagramme du monde. « La bouche est l’anagramme des yeux ; et les yeux, celui de la bouche. » (Sens-plastique). C’est dans Petrusmok que les signes nous sont révélés, que la montagne s’anagrammise selon une exaltation sans frein.
Petrusmok. Ce livre talismanique me plonge dans des abîmes de perplexité. J’en possède néanmoins deux exemplaires dans l’édition de 1979, à compte d’auteur, qui parodie la collection blanche de Gallimard, dont elle renverse les couleurs des lisérés rouges et noir. Beaucoup de choses se jouent dans Petrusmok, qui nous dépassent. Malcolm, hélas, peine alors à convaincre. Il a irrémédiablement dévissé au flanc de la crète du génie paranoïaque. Il désigne néanmoins les mille plateaux de la Lémurie, dans une vision aussi grandiose que brouillée : « Immortalité ! Je ne sais pourquoi je vois le Lion et le Pouce unifiés : le lingam du Pouce incarnant la tête du Lion étêté, — et pourquoi l’Immortalité me rappelle ce symbole double, mont juché sur un autre mont, bien que placés aux deux bouts de l’île. / Mais voici la vision qui me hante à nouveau, et qui ne veut me quitter./ Lion, notre plus gros sphinx, tu n’es pas geste de hasard. Seul le hasard de Dieu t’a suscité. »

Mathieu Jung