Isabelle Baladine Howald lit pour Poesibao ce livre de Marie-Hèlène Prouteau autour de la ‘contrainte de lumière’ chez Paul Celan
Paul Celan et la lumière
« Mais nous ne pouvions pas
ténébrer vers toi :
il régnait
la contrainte de lumière »
Paul Celan
Contraintes de lumière
Paul Celan, l’obscur, avant tout, pour son lecteur. Celan tourmenté, Celan envahi d’ombres et des fantômes de la Shoah.
Oui mais Celan a également écrit : Contrainte de lumière, Lichtzwang, en 1967, ce n’est pas rien. Le double sens du titre (obligation de lumière aussi bien que lumière contraignante) est à lui seul abyssal dans sa poésie.
Et Marie-Hélène Prouteau nous donne d’autres indices de la recherche par le poète d’ « éclats de clarté » comme elle l’écrit dans Paul Celan, sauver la clarté, paru récemment chez Unicité. Ce qui sous-entend qu’il la recherchait mais également qu’il en était par instants, le porteur, c’est-à-dire celui qui porte la langue à la lumière, la rend lisible et visible. Ce souhait de Celan de sauver la clarté est explicite dans un extrait d’une lettre du poète à Nelly Sachs (Correspondance, Belin, 1999), qui l’appelait le Hölderlin d’aujourd’hui. Et en effet, les liens ne manquent pas, comme cela a souvent été étudié.
La référence à Nelly Sachs est cruciale, ils se sont beaucoup soutenus l’un l’autre et ont justement partagé ce goût de la lumière et de la métaphore or. Il l’encourage quand elle surmonte un terrible épisode psychiatrique en 1960 : « Oui il fait de nouveau clair – le sombre filet a été retiré – n’est-ce-pas, Nelly, tu le vois maintenant, tu vois que tu es à l’air libre, libre et avec nous, entre amis ? » (9 août 1960), « regarde : il se fait clair ! » (19 août 1960), et de même plus tard en 1968, Nelly Sachs lui écrit « Paul, cher Paul, si un peu d’or t’est arrivé quelque part, c’est avec le cœur que je voudrais te l’envoyer » (23 mars 1968). En 67 il écrit Contraintes de lumière puis Soleil-fils, ou Soleils-filaments (Fadensonnen, non encore traduit). Il reste encore quelques filaments de lumière très fins dans la correspondance amoureuse avec Ilana Shmueli, correspondance déchirante, les derniers mois avant la mort de Celan (Ilana rappelle dans sa préface que Celan écrit, aux premiers temps du mariage avec Gisèle Celan-Lestrange en 1952, Leuchten, difficile à traduire, entre lueurs et lumières, et qui interroge : « est-ce un rayon qui revient jusqu’à moi ? ». Ce « revient », qui lui est « rendu » comme le suggère Bertrand Badiou avec finesse, bien sûr serait à explorer avec toute la patience nécessaire…)
Mais on pourrait consacrer une étude entière à ce thème !
Marie-Hélène Prouteau évoque principalement deux poèmes de la période des années 60 vraiment abordables grâce à son approche très informée mais aussi tendre. Il faut dire qu’elle est bretonne de naissance et qu’elle sait de quels paysages, chers à son cœur également, parle Celan, quelle est la qualité de la lumière en Bretagne quand il y séjourne en 1961. Ce lien sous-jacent est très important pour la lecture de ce livre, l’empathie envers son sujet, la compréhension d’un poète réputé difficile apportée par cette lectrice attentive. Elle date ce souhait de sauver la clarté de 1961. Une date chez Paul Celan c’est un signe, et il y est infiniment sensible, Celan étant un poète des dates-schibboleth, c’est-à-dire des dates clefs mais cryptées. Il y faut un mot de passe qu’il ne délivre pas toujours mais qui a à voir avec l’étoile jaune des juifs, et l’étoile de minuit, c’est-à-dire celle des éditions de Minuit, l’éditeur de la résistance, et l’étoile du ciel. Une date c’est ce qui n’a lieu qu’une seule fois, rappelle Jacques Derrida dans Schibboleth pour Paul Celan (Galilée, 1986), expérience unique qui même si elle se répète (telle date revient l’année d’après) ne répète jamais la même chose. La date de la mort par exemple chaque année qui suit est le souvenir de cette date primitive. Elle pose un sceau, celui du secret, le schibboleth, lisible par le porteur de la date seul.
Celan est également comme le rappelle Marie-Hélène Prouteau le poète des analogies ; elles aussi cryptées, jeux de mots, fabrication de mots comme l’allemand le permet si bien, lieux personnels remémorés de leur enfouissement. Celan n’écrit jamais seul, il est hanté par le miteinander (avec un autre), le mitsammen, ensemble, devenu impossible avec la séparation d’avec les êtres aimés durant la nuit de la Shoah. Ce mitsammen l’oblige envers les disparus et l’oblige à se tenir, Stehen in der Luft, se tenir dans l’air écrira-t-il dans Renverse du souffle.
C’est très compliqué de lire Celan sans être fortement éclairé par ses traducteurs souvent remarquables.
Cet été 1961 Paul Celan est en vacances à Kermovan avec sa femme et son fils, ils sont heureux. À Kermovan, il se passe quelque chose avec la mer qui miroite, la lumière qui change, le mouvement des vagues, un éclat et comme une respiration du souffle. Le poète aimait beaucoup la lumière de la rade de Brest qu’il évoque dans Après-midi avec cirque et citadelle, écrit en écho direct à Mandelstam, qu’il avait traduit (« et je t’ai vu, Mandelstam » écrit-il dans ce poème). Quelques années plus tard en 1968, il récidive vers la lumière, à Paris, avec Du fond des marais. C’est aussi l’année de mai 68… Celan est très sensible à l’Histoire, engagé politiquement et cet air dans un Paris révolutionnaire le mobilise. Il y a là, tout à coup, comme une respiration possible dans son air si raréfié, dans la concentration si oppressée de ses poèmes. Paul Celan élargit son vers, « il habite en amitié » vis-à-vis de Mandelstam et de nombreux autres poètes (Saint-Pol-Roux en particulier, et ses chers poètes russes).
C’est la découverte de poèmes-fresques peintes par deux artistes différents à Leyde et à Paris, Jan Wilhelm Bruins et Giuseppe Caccavale, qui va inciter Marie-Hélène Prouteau à s’intéresser à ces échos de poète à peintre, à cette recherche désespérée de la lumière chez un poète très tourmenté, à dégager ces deux poèmes du corpus celanien pour les étudier.
Ces deux œuvres appellent en écho un petit sapin de Klee sur une carte postale envoyée par Celan à son fils Eric, « un sapin solitaire, émouvant comme un dessin d’enfant » nous décrit-elle, un qui se tient, « steht » dans l’air, dans la lumière, dans la forêt.
Poètes, poèmes, amours, paysages, tableaux, tout se meut sans fin en Paul Celan, et Marie-Hélène Prouteau nous en donne un bel aperçu dans ce livre dense et aimant, et nous rappelle que Paul Celan a eu ses moments d’or.
Ce faisant, Marie-Hélène Prouteau dégage l’idée d’un méridien, cette idée essentielle chez Celan. Ce méridien c’est à travers paysages, rencontres, lectures, le poème. Un méridien d’origine « slave », le précise l’auteur du livre, car « au fond je suis bien un poète russe » ajoute Celan. Quelque chose a beau être perdu pour toujours pour lui – sa mère abattue d’une balle dans la nuit, et la Solution finale engagée par les nazis – il poursuit coûte que coûte son immense effort de sauver la langue allemande. Malgré son suicide personnel, il a atteint un but universel. Celan est aussi un « frère » du si lucide Kafka – et lucide vient de luce, lumière –, qu’il aimait, lisait et traduisait, ces pages sont parmi les passages les plus passionnants du livre. Un frère qu’il reconnaît dans ce monde sans secours, déshumanisé, en qui cependant, au contraire de Kafka, Celan ne cessait pas d’espérer.
Dans ses Carpates natales et dans la Bretagne de ses étés, une petite fleur, qui est presque la même, a la même origine en tout cas, une petite centaurée bleue, une fleur ravissante, aime écheveler ses étamines dans le vent. Celan adorait les fleurs, et l’on sait de quel amour, à la suite de Rilke dont il est aussi un héritier (il faudrait également une étude à cela !). Il aimait la lumière ce reflet qui était sur le mur lors de ses promenades avec Nelly Sachs. Même s’il n’a pu se tenir dans l’air jusqu’au bout, même s’il a littéralement plongé dans l’eau obscure de la Seine, Paul Celan s’est plié à la « contrainte de lumière » et parfois, l’a trouvée.
Isabelle Baladine Howald
Marie-Hélène Prouteau, Paul Celan, sauver la clarté, préface de Mireille Gansel, ed Unicité, 2024, 142 p, 14 €.
PS. Fadensonnen (Soleils-fils), le tout dernier livre de Celan (1968) n’est toujours pas traduit, mais on peut en lire une quinzaine de poèmes dans la traduction annotée de Bertrand Badiou parue dans Po&sie https://po-et-sie.fr/wp content/uploads/2019/02/69_1994_p3_30.pdf
Jean-Pierre Lefèbvre lui traduit Fadensonnen par Soleils-filaments.