Alain Marc, « Grand cycle de la vie ou l’odyssée humaine », deux autres livres, lus par Murielle Compère-Demarcy (III, 15, notes de lecture)


Les Limites de la sexualité, sont enfin repoussées et La fin d’un siècle ! ou l’élargissement de la parole poétique


 

 

Du Cri intime au Cri du monde : au nom de la Liberté

 

Au commencement du Grand Cycle de la vie ou l’odyssée humaine, Alain Marc conduit le lecteur au plus profond de la solitude humaine (Solitude). Puis vient le temps de la folie (Le choix de la folie), où le sujet accepte de franchir les limites du réel afin d’atteindre une vérité plus nue. Avec Les Limites de la sexualité, sont enfin repoussées puis La fin d’un siècle !, troisième et quatrième volets, le mouvement change d’échelle. Ce n’est plus seulement l’être qui est interrogé, mais la civilisation elle-même.

 

Le Cri cesse progressivement d’être seulement une expérience intérieure et devient une méthode d’investigation. Comme si, ayant traversé les couches enfouies de l’inconscient, la parole pouvait désormais s’attaquer aux grands récits qui organisent notre rapport au corps, au désir, à l’histoire et au temps. Cette évolution est essentielle. Alain Marc ne décrit pas la sexualité : il cherche à en déplacer les frontières. Le titre même, Les Limites de la sexualité, sont enfin repoussées, annonce moins une revendication qu’une expérience. La sexualité n’y apparaît plus comme une catégorie biologique ou sociale, mais comme une énergie existentielle, susceptible de mettre en crise les normes qui enferment l’être.

 

C’est ici que prennent place, sans détour ni faux-semblant, des sujets que la littérature et la poésie ont souvent relégués dans le silence : la masturbation, la pornographie, les pratiques et les imaginaires du désir. Leur présence n’est pourtant pas, chez Alain Marc, une simple volonté de provocation. Elle participe d’une entreprise beaucoup plus vaste de désenclavement. Nommer ce qui demeure habituellement tu, c’est déjà déplacer une frontière. La masturbation, notamment, peut être comprise dans cette perspective comme l’une des figures de la souveraineté intime : ce rapport du sujet à son propre corps que les interdits moraux, les tabous et les culpabilisations ont longtemps placé sous surveillance. Quant à la pornographie, sa présence dans « Le Grand Cycle » oblige à interroger la frontière entre ce que la société autorise à voir, à dire, à désirer et ce qu’elle condamne au secret.

 

Il ne s’agit évidemment pas de faire de toute transgression une libération. C’est précisément ce qui rend la démarche intéressante : la liberté intime ne se confond pas avec la simple abolition des limites. Elle suppose de pouvoir regarder en face ce qui constitue le désir humain, y compris dans ses zones les plus embarrassantes, contradictoires ou dérangeantes. Ainsi, la liberté extérieure ne saurait être pleinement pensée sans cette liberté première : celle de ne pas être exproprié de son propre corps. Le geste poétique d’Alain Marc devient alors politique au sens le plus profond du terme. Défendre la possibilité de dire le désir, c’est défendre la possibilité pour l’individu de disposer de sa parole ; défendre la possibilité de nommer le corps, c’est refuser qu’une instance extérieure puisse décider seule de ce qui peut être éprouvé, pensé ou dit.

 

On retrouve ici ce qui traverse déjà les premiers poèmes du Cycle : le refus de l’enfermement. Après les limites du Réel viennent désormais les limites du corps, des identités, des conventions et des interdits. Le Cri poursuit son travail de sape. Il ouvre des passages là où la pensée avait construit des frontières. La sexualité devient dès lors l’une des manifestations de cette force vitale qui pousse l’homme hors de lui-même. Comme chez Georges Bataille, le désir n’est jamais seulement érotique ; il touche à l’expérience des limites, au risque, à la dépense de soi, à cette proximité de l’excès où vacillent les certitudes. Mais chez Alain Marc, cette poussée vers les limites ne s’arrête pas au corps individuel. Elle conduit naturellement au poème suivant : La fin d’un siècle ! Le changement est considérable. Après le corps vient l’Histoire. Le Cri rencontre désormais le temps collectif.

 

La fin du siècle n’est pas un simple repère chronologique. Elle désigne un moment de bascule où les idéologies, les systèmes de pensée et les représentations du monde perdent leur stabilité. Le sujet n’est plus seul à vaciller : c’est toute une civilisation qui paraît entrer dans une zone de turbulence. Ainsi, Alain Marc élargit progressivement le cercle de son exploration. L’intime rejoint le collectif ; la souffrance individuelle rencontre la crise historique. Le poème devient le lieu où ces différentes secousses se répondent. Ce déplacement révèle une ambition rarement assumée dans la poésie contemporaine. Le Grand Cycle ne raconte pas seulement une destinée individuelle. Il tente de penser simultanément le corps, la psyché, la société, l’art, l’histoire et, plus loin encore, la spiritualité. Chaque poème constitue moins une étape qu’un élargissement du champ de conscience.

 

Le lecteur comprend alors que cette œuvre fonctionne selon une logique d’expansion. Chaque livre reprend les acquis du précédent pour les porter vers un horizon plus vaste. Le Cri devient progressivement langage du monde. Il ne s’agit plus uniquement d’exprimer une douleur. Il s’agit de comprendre ce que cette douleur révèle de notre civilisation. C’est peut-être là que réside la singularité du projet d’Alain Marc. Son écriture ne cherche jamais simplement l’esthétisation de la crise. Elle transforme la crise en outil de connaissance. Le poème devient laboratoire existentiel. Il ne décrit pas le monde : il l’éprouve. À mesure que le Cycle avance, le lecteur découvre que cette odyssée n’est pas seulement celle d’un individu. Elle devient celle de notre modernité tout entière.

 

Et peut-être faut-il alors entendre autrement le mot « limites » de l’un des titres. Les limites ne sont pas seulement celles qu’il faudrait abolir. Elles sont celles qu’il faut éprouver, interroger, déplacer pour savoir ce qu’elles protègent, ce qu’elles empêchent et ce qu’elles rendent possible. La liberté véritable commence peut-être à cet endroit précis : lorsque l’homme peut enfin regarder sans honte les territoires de son propre désir, afin de ne plus laisser d’autres décider à sa place de l’étendue de son humanité. Le Cri, parti de la solitude, devient ainsi une parole de dégagement. Il ne cherche plus seulement à sortir du silence : il cherche à desserrer tout ce qui enferme. Du corps à la cité, de l’intime à l’Histoire, il poursuit la même poussée vers l’air libre.

 

C’est pourquoi Les Limites de la sexualité, sont enfin repoussées et La fin d’un siècle ! constituent, dans le mouvement du Grand Cycle, bien davantage qu’une nouvelle étape thématique. Ils marquent un changement de portée : le Cri quitte progressivement la sphère psychique pour devenir un instrument de lecture du corps, de la liberté, de l’Histoire et du monde.

 

Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)

Lire la note sur les deux premiers livres du cycle

 

 

 

Alain Marc, Les limites de la sexualité, sont enfin repoussées, 26 p., 2026, 15€, numérique, 4,99€ & la fin d’un siècle !, poèmes à dire et à crier, 150 p., 2026, 18€ Z4 Editions -Éditions Douro.