Marcel Cohen, « du gamin fugueur à l’écrivain de fuite », par Marie-Hélène Prouteau (III, 15, hommages)


De l’enfance rescapée à l’effacement littéraire, Marcel Cohen a transformé la fuite en art discret de tenir debout et transmettre.


 

 

Marcel Cohen est mort*, lui, l’écrivain qui, évoquant son double, a ces mots si forts : un « mort vaquant à ses occupations sur un nuage et vivant écrasé par la pesanteur ». Le voilà à jamais sur son nuage, celui qui, « un rien fantomatique », a cherché à affronter la pesanteur d’un destin d’enfant juif de six ans si cruellement éprouvé. Qui a perdu son père, sa mère, sa petite sœur de quelques mois et cinq autres parents lors d’une rafle à Paris en 1943. C’est sa façon unique de se tenir là, tel un personnage de Beckett, dans cet entre-deux inouï de tension entre légèreté et surhumaine commotion. Il y a sans cesse chez Marcel Cohen, sans grandes phrases, et souvent avec humour, une façon de s’échapper, de s’arracher aux codes, aux cadres, à un certain usage de la littérature dont il se méfiait beaucoup. Lui qui, paraphrasant Perec et la grande hache de l’Histoire, s’amusait à voir la Littérature avec sa grande aile.

Comment ne pas être frappé dans l’écriture de Marcel Cohen, et de Cinq femmes, notamment, par le thème des fugues ? Ce geste adolescent en révolte que l’écrivain dans son regard rétrospectif ne pare pas d’enjolivements littéraires comme la « bohémiennerie » à la Rimbaud ou la « désertion » à la Kafka. Non, ses fugues expriment le poignant mal-être d’un enfant juif survivant qui fut sauvé puis caché en Ille et Vilaine par la courageuse Annette, la bonne d’origine bretonne. Ces fugues que, fort heureusement, Raymonde, l’une des cinq femmes admirables, n’a pas dramatisées en se gardant bien d’avertir les gendarmes pour éviter à Marcel les maisons de corrections destinées aux gamins difficiles.

Comment grandir sans père à ses côtés ? Sans mère à ses côtés ? On ne sait pas. Alors on fait des fugues. Dans l’espoir de reprendre pied, de trouver une consistance, un « aplomb » – le mot revient souvent sous sa plume. Fuguer, serait-ce de nature à arrimer l’existence de celui qui flotte dans sa vie ? Quand la vie ne tient qu’au pur hasard qui sauve, celui d’une promenade au parc Monceau, seul avec Annette. Lorsque Marcel Cohen raconte ses virées fugueuses, il fait revivre, en captant un détail, l’enfant récalcitrant, frondeur, voué à l’échec scolaire. Celui qui s’ennuie à l’école communale et étouffe dans des foyers qui ne sont pas le sien. Le gamin Cohen qui se remet à faire pipi au lit, autre fuite, honteusement vécue, celle-là. Une souffrance livrée sans pathos, avec malice parfois. C’est ce qui lui permet de comprendre la révolte des petites victimes juives, les orphelins sans plus personne pour les défendre, les plus démunis des démunis devant la violence de l’Histoire, dirait Walter Benjamin. Tel l’enfant qui ressemble à Marcel comme un frère, seul survivant de sa famille, spolié de tout, qui devient fou de voir un élève à l’école porter ses propres vêtements et se met à se battre et à mordre l’instituteur. Une grande émotion se profile dans ces petits « détails ». Et tout un art d’écrire qui est la singularité de Marcel Cohen.

Nul doute que l’art, l’écriture ont porté chez lui l’espoir de dépasser ce grand vide, de trouver quelques bouts d’ancrage dans le monde des vivants. Mais non sans se questionner sur le langage. Comment, en effet, trouver les mots face à l’énormité du traumatisme de la Shoah : « Que le langage ait quelque chose à voir avec la perte et le deuil, je le savais depuis l’enfance : dans les trains, il suffisait d’un mur surgi à l’improviste d’une courbe de la voie, pour qu’il faille parler au passé. ».
Dès lors, serait-il un être de « fuite », qui prend la tangente, comme Gabrielle, l’aventurière, une autre de ces cinq femmes qui l’ont sauvé ? Lui qui, devenu écrivain, se défie de la fiction, opte pour l’effacement du locuteur. Qui, avec Autoportrait en lecteur, se dérobe jusqu’à tenter sa propre disparition d’auteur en scribe-lecteur. Celui qui cherche sa place en se tenant sur une lisière inconfortable au point de se loger dans un statut singulier, celui de l’« écrivain de fuite ».

Dans la « scène intérieure » de Marcel Cohen le monde se livre désajusté, désaccordé, constitué de « faits » lacunaires, d’objets dépareillés. En son centre semble se revivre la scène inouïe de l’enfant de six ans, voyant avec sidération sa famille monter dans le camion de la rafle. Marcel Cohen écrivain se tient là, au bord d’un seuil à franchir. Quelqu’un, un enfant le plus souvent, regarde à travers une fenêtre ou sur un mur. Ici quelque chose se retient, comme le « cri » muet d’Edvard Munch. L’essentiel est ce qui reste non-dit derrière les mots, dans la charge silencieuse qui oriente notre regard. Ainsi en est-il ailleurs de cet observateur qui, derrière le rituel joyeux des deux petites filles du garde forestier entrevu par la fenêtre, nous indique en creux un drame terrible. Chez Marcel Cohen prime le hors champ intérieur. C’est ce qui suscite une écriture de l’extrême retenue des mots, presque jusqu’au silence, qui met le lecteur à l’écoute de ce qui n’est pas écrit mais juste désigné.

Les textes sur ses parents assassinés, attestant contre l’oubli de ces vies empêchées, nous font l’effet de « souvenirs pieux ». De cette piété qui a partie liée avec la dette, le don et le contre-don. Dette envers les huit disparus de sa famille. Envers ces cinq femmes qui ont pris le relai. Dans la grâce austère des seules reliques qui lui restent d’eux, les photographies d’objet, un coquetier, un flacon de parfum, le violon du père, données dans le livre, nous prennent par les yeux, par le cœur. Chaque souvenir pieux est aux antipodes de la madeleine proustienne et de son anamnèse porteuse de la plénitude d’un passé ressuscité. Ici, il n’y a que l’accablant constat : « des vies qui n’ont pas eu lieu ». Constat irrémédiable, ramenant au cœur du chaos, du néant que fut l’expérience de la Shoah. Face à cela, les pages qu’il consacre à la montre de Paul Celan, sont, nous dit-il, comme « un poème Celan ». 

Chaque bribe d’histoire redonne humanité à ceux qui en furent privés, tandis que les photographies font contrepoids à l’accumulation de millions d’objets atrocement entassés à Auschwitz. Chaque histoire atteste d’une alliance en humanité qui trace des méridiens depuis la Constantinople des grands-parents séfarades jusqu’à Messac, le village breton où Annette a caché l’enfant juif. Cette jeune fille que le grand-père de Marcel, apprenant qu’elle a quitté l’école pour travailler chez eux, avait décidé de remettre à l’école : toujours, le meilleur et le pire, le geste de l’humain en contrepoint miraculeux à l’inhumain. Chaque photo avec ses infimes détails dit : sur le petit intervalle de temps, de 1937 à 1943, si ténu au regard de la grande Histoire, ces êtres ont aimé, parlé, joué, ces êtres ont existé, « ensemble ». J’emprunte l’adverbe à un poème de Paul Celan. Dans le potlatch sans fin entre les êtres et les générations, la photo rétablit la réciprocité des dons et des liens. Magnifique don pour nous.


Marie-Hélène Prouteau


Ce texte doit à plusieurs échanges par mail avec Marcel Cohen sur ses livres, sur la littérature et sur mon essai sur Paul Celan.

*ndlr : Marcel Cohen est mort ce 31 juillet 2026.