Christophe Esnault, « Une bibliothèque fantôme », une enquête de Poesibao, (III, 15, enquêtes)


Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme


 

En exergue de ce nouveau projet d’enquête de Poesibao, une longue citation d’un grand spécialiste du livre et de la lecture, Yves di Manno, poète, éditeur, directeur pendant plusieurs décennies de la collection Poésie de Flammarion.

 

Les livres ne sont pas égaux

« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés … et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais … Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heure d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore… Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.
Yves di Manno, in Élagages

 

 

Les réponses de Christophe Esnault

 

Poesibao : Y a-t-il des livres que vous espérez, que vous attendez dans l’impatience ou dans l’inquiétude ?

Christophe Esnault : je ne suis pas très impatient qu’un texte produit par l’IA crée ma jubilation de lecture ou me modifie.
Lire ceux que l’on aime, folle impatience oui, en premier lieu Aurélia Bécuwe qui m’a donné à lire son roman paléolithique à ce jour inédit, et des fragments de Mother Cook, un texte en préparation sur son expérience de cuisinière pour les migrants des campements de Loon Plage. Ses livres, et après Babeluttes, seront toujours pour moi bien plus des événements que la parution des miens. J’aime définitivement son écriture. Je regarde aussi du côté de Pierre Gondran dit Remoux, de David Besschops, Tristan Felix, Perrine Le Querrec (et quelques autres). En lisant énormément de notes de lecture (ou en compulsant vraiment beaucoup de livres) j’espère vivre des rencontres en écriture poétique et en pensée vive. Il me semble que l’oubli précède toute activité d’écriture et de tentative de s’y inscrire avec souvent, pas davantage qu’une poignée de lecteurs.


P. : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de nos lectures ?

CE. : Pour n’en citer qu’un : Instructions pour vivre sans peau de Rafael Menjívar Ochoa paru en 2004 aux éditions Cénomane.


P. : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?

CE. : Question très d’actualité pour moi puisque j’ai commencé ce matin (en lecture sous mon banc d’hurluberlu et sous les arbres) Les Liaisons dangereuses de Laclos alors qu’il est dans ma bibliothèque en édition illustrée et sous emboîtage depuis des années. Juliette, une jeune amie me l’a offert en poche il y a quelques mois, ça a aidé à me lancer dans cette lecture différée mille ans.
Ai lu le mois dernier Liberté dans la montagne de Marc Graciano (paru chez José Corti) dont j’ai pratiqué l’œuvre complète. Ce livre m’a été offert par mon ami Fabrice, authentique lecteur, qui l’a offert à tour de bras (alors que c’est un travailleur pauvre, accompagnant d’élèves en situation de handicap à temps partiel dans un collège et gagnant moins de 1000 euros par mois). Je trainais pour le lire, disant à mon ami que je ne pourrais pas me suicider sans avoir lu ce livre, et qu’il se plaçait au bord de ce qui me rattache à vivre, mais j’ai craint que mon ami finisse par se fâcher et le livre est effectivement absolument merveilleux et Graciano l’un de nos plus grands écrivains vivants. À hauteur d’un Jim Harrison ou d’un Cormac McCarthy.   


P. : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent … livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heure d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…

CE. : Mieux, ai trouvé cette semaine dans ma bibliothèque restes noirs de Guy Viarre (chez Fissile) alors que je ne soupçonnais pas qu’il puisse s’y trouver, et je vais mourir en n’ayant pas lu un grand nombre de livres aujourd’hui dans ma bibliothèque. 


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Nous ajoutons quelques autres questions, non directement suscitées par la citation d’Yves di Manno.


P. : Vous souvenez vous de livres que vous avez désirés, à toutes époques de votre vie et que vous n’avez pas pu trouver ou vous offrir ?

CE. : Ce n’est pas un livre, c’est un concert de Leonard Cohen à Nantes, ai décidé que 90 euros, ça n’était pas possible.  


P. : Y a-t-il des livres que vous avez prêtés, qui ne sont jamais revenus et qui vous manquent ?

CE. : Manifeste infraréaliste de Roberto Bolaño, traduit par Malek Abbou et publié aux éditions Les Presses du vide en 2012. J’en ai acheté plusieurs exemplaires et il ne m’en reste aucun. Ai-je prêté l’un d’eux ?



P. : Y a-t-il des livres que vous avez empruntés que vous n’avez jamais rendus, et qui excitent un petit sentiment de culpabilité ?

CE. : Comment voudriez-vous que je dorme si j’avais commis quelque chose pareil ?



P. : Y a-t-il des livres que vous aimez offrir, si oui lequel ou lesquels. Ou plus généralement aimez-vous offrir des livres, le faites-vous souvent ?

CE. : Mes livres préférés sont les premiers que j’offre, oui, et souvent je ne les ai plus dans ma bibliothèque.



P. : aimeriez-vous nous raconter une « histoire de livre », quelle qu’elle soit, qui vous tient particulièrement à cœur

CE. :
J’ai écrit un texte où je raconte qu’enfant, j’ai jeté un livre sur l’arcade sourcilière de ma mère et que cela eu une très grande répercussion.