Portrait d’un écrivain de l’effacement, Marcel Cohen transforma blessures, détails et silence en une œuvre d’exigence éthique singulière.
Un homme…
En juillet 2017, Marcel Cohen se confiait avec cette sincérité un brin provocatrice qui disait tout de lui : « L’écrivain, vous savez… On pourrait dire que c’est son absence qui le rend présent : le superflu (couleur des yeux, son de voix, mauvais caractère, façon de s’habiller, etc.), fort heureusement, ne nous gêne plus. Kafka va beaucoup plus loin : il prétend qu’on ne peut commencer à lire un écrivain que lorsque celui-ci est mort. Il s’est alors totalement effacé derrière son livre[1]. » …
Avec la perte de Marcel Cohen, décédé à Paris le 31 juillet 2026, c’est une certaine idée du livre et de la littérature qui semble se dissiper. On pense malgré tout à l’homme, curieux, généreux, attentif, à l’ami d’une fidélité exemplaire (une amitié certes exigeante, comme toute amitié vraie), à l’homme d’une discipline vertueuse, écrivant chaque matin le livre qui le hantait avant de se consacrer à la lecture scrupuleuse des innombrables ouvrages qu’il achetait ou qu’il recevait. Il y relevait avec un soin jaloux les citations qui lui serviraient de repères. Et le conteur au quotidien, veilleur des petits faits et détails anodins de la vie ordinaire. Tout y était prétexte : article de journal, émission de radio, rencontre au café du coin etc. Avant de nourrir l’écriture de ses livres, les « anecdotes », les faits divers notés au jour le jour étaient aussitôt racontés aux amis qu’il recevait avec chaleur, humour et spontanéité, bien loin de l’image d’austérité et de solitude qu’on lui a trop souvent accolée. On y relevait aussi, plus souvent qu’on ne croit, un sentiment d’injustice et de révolte devant les outrages et tragédies de l’époque qu’il dénonçait, à sa façon, dans ses livres, sans faire de bruit mais avec toute l’intransigeance dont il savait faire preuve.
En quelque 40 ans, Marcel Cohen a publié 13 livres dans la collection Blanche chez Gallimard, le double ou le triple chez d’autres éditeurs triés sur le volet (certains livres se recoupent) : l’ensemble constitue une œuvre singulière que l’on peut lire en ignorant tout de l’auteur ou presque : on y admire une langue d’une merveilleuse simplicité et une forme parfaitement singulière, (ni récit ni poésie ni ni ni …) comme s’il inventait une forme-littérature, cette « forme pour l’informe » (sic) qu’il revendiquait avec force et qui s’adresse sans bavardage à chacun d’entre nous. Une forme si travaillée – les discrets « comment dire ? » revenaient souvent dans la conversation et dans les entretiens quand Marcel recherchait le mot juste – une forme si affinée qu’elle semblait en fin de compte naturelle, lumineuse, évidente. De fait cette « littérature de recherche » reste parfaitement lisible ; elle a rencontré d’innombrables lecteurs en France comme à l’étranger. Difficile de recenser les travaux consacrés à son œuvre par des universitaires venus de tous les horizons, par des psychanalystes, des historiens ou par de simples lecteurs au gré des circonstances. Parmi la kyrielle de prix qui ont couronné l’œuvre de Marcel Cohen, on retiendra le Prix Wepler-Fondation La Poste qui récompense, en 2013, Sur la scène intérieure et plus généralement « une œuvre littéraire contemporaine inclassable, dont elle salue l’audace » ainsi que le Grand prix de littérature Paul Morand de l’Académie française en 2024. Le Secrétaire perpétuel apportera une précision autant qu’un éclairage : Marcel Cohen a accepté le prix mais il a préféré en reverser le montant de 45 000€ à la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme). On retrouve bien dans ce geste …non-gratuit une haute idée du lien entre littérature et exigence éthique.
Marcel Cohen est né à Asnières dans la banlieue parisienne en 1937 dans une famille juive sépharade installée en Turquie depuis la nuit des temps. Ses grands-parents étaient tous quatre originaires d’Istamboul. Ses parents Jacques Cohen et Maria Salem, avaient une trentaine d’années lorsqu’ils vinrent s’installer en France. Comme pratiquement tous les Juifs de l’ex-empire Ottoman, ils avaient appris le français à l’école. Comme tant de Juifs à cette époque ils étaient non-pratiquants même s’ils gardaient une sens aiguë de la tradition et de ses coutumes. La France était pour eux une seconde patrie, une « patrie culturelle » avant même d’être un pays d’immigration. La langue française tenait dans la famille une place toute particulière. « Liberté, égalité, fraternité », chaque mot avait un sens … « Quand il a fallu choisir un lieu d’exil, il a semblé tout naturel à la famille Cohen de choisir la France, patrie des Droits de l’homme et de la Révolution, dont tous parlaient la langue sans le moindre accent » précise Jean Frémon dans un texte admirable consacré à « l’enfance d’un homme ».[2] Le 14 août 1943 Jacques, Maria, Monique, la petite sœur de Marcel et une grande partie de la famille seront victimes d’une rafle de la police française, à laquelle le tout jeune Marcel échappera miraculeusement. Excédée par l’excitation du gamin qui tapotait sur le piano familial, sa mère l’envoya se calmer au Parc Monceau, à deux pas de là, en compagnie de la jeune « bonne » (sic) bretonne qui travaillait dans la famille. A leur retour la concierge de l’immeuble leur fit signe de disparaître. Le mouflet – pour reprendre le mot quelque peu suranné qu’affectionnait MC – eut toutefois le temps d’assister à la scène du trottoir d’en face. Il gardera intact le souvenir de sa mère lui faisant discrètement un signe de la main pour lui demander de s’éloigner. Toute la famille fut embarquée pour la destination sans retour que l’on sait.
Toute l’œuvre de l’écrivain repose sur cet événement traumatique, cette scène d’une banalité stupéfiante : « J’appartiens à une génération d’écrivains qui n’a strictement rien à dire, précise Marcel Cohen. Ma famille a disparu à Auschwitz. J’avais 5 ans, je ne peux pas parler de ça, je ne suis pas du tout compétent. Ce que je sais sur Auschwitz, je l’ai appris dans les livres[3] donc je ne suis pas qualifié pour en parler. Je ne peux pas non plus parler d’autre chose parce que cela signifierait que l’on peut refermer la parenthèse d’Auschwitz. Je me sens un peu dépossédé de ma propre biographie. J’ai l’impression que si j’écrivais sur mes premières amours enfantines, par exemple, ce serait un mensonge. Ce ne serait pas moi, alors qu’en revanche, quand je cite des listes d’objets utiles avec un certain recul, voire même de l’humour, cette dérision me reflète, elle dit quelque chose de moi. Quelqu’un qui n’a rien à dire peut tout dire. Donc je suis très libre du matériau qui entre dans mes livres. » Sur la scène intérieure[4] esquisse, autant qu’il est possible, les portraits ajourés des membres d’une famille ordinaire décimée par la barbarie nazie. Marcel Cohen s’arrête avec un tact infini sur les quelques objets qui lui restent de cette période, témoins uniques et improbables d’une histoire « achevée » : un coquetier décoré, le violon de son père, un petit ours brun, avec la gueule ouverte qui sert de cendrier…, des objets attaqués par le temps et des photos jaunies à moitié effacées, portant les traces jamais sacralisées d’un « passé qui ne passe pas ». Et, l’odeur entêtante, éthérée, « entêtée » du parfum de sa mère, que Marcel sentira, respirera toute sa vie comme l’air d’un temps enfoui. Rien d’autre ! L’obstination du rien, certes, et malgré tout, surtout, le refus absolu, implacable de l’anéantissement… L’impossible mémoire au cœur des souvenirs ! Marcel Cohen (d)écrit ainsi l’indescriptible, évoque l’irracontable par petites touches, avec une façon de tout dire sans rien dire qui n’appartient qu’à lui. « Une œuvre de mémoire contre l’effacement (…) Le peu qui reste arraché à l’abîme (…) Une écriture qui réinvente l’approche de l’absence et du silence », la critique unanime ne s’y est pas trompée. « Ce livre est fait de souvenirs et, beaucoup plus encore, de silence, de lacunes et d’oubli » dit simplement Cohen, en refusant toute sentimentalité déplacée.
Emmené par la jeune « bonne », Annette, dans sa Bretagne natale, le petit Marcel apprit le catéchisme comme tout bon petit « chrétien » pour commencer à vivre une enfance impossible. Il trouva vite le seul refuge possible, celui du « bon à rien » refusant de travailler à l’école, exprimant très clairement son refus de dire, de faire … incarnant de la sorte un parfait retranchement du monde. Non sans une culpabilité bien sentie s’accompagnant d’une confusion certaine face à une réalité qui le dépassait ; la culpabilité du « vide » : pas de malheur, de traumatisme, tout juste ce sentiment insupportable de n’avoir pas même été malheureux. « Le deuil n’a jamais commencé et ne s’est jamais terminé » affirme Jean Frémon.
Cinq femmes (Gallimard, 2024) retrace le parcours de ses années de jeunesse à travers les portraits ciselés de celles qui l’ont successivement accueilli et élevé sans jamais chercher à se substituer à la famille et moins encore à feindre de remplacer la mère disparue : Annette d’abord, Raymonde ensuite, premier témoin de ses multiples absences, fugues et autres emportements, Lily, la tante aussi dévouée que désemparée, Madame Gobin qui relèvera le défi et fera de Marcel un élève capable de la surprendre et de se surpasser, enfin, plus tard, Gabrielle Bertrand, grande reporter et exploratrice qui lui mettra le pied à l’étrier. Ce dernier livre publié du vivant de l’écrivain[5] illustre comme jamais la formule qu’aimait Marcel Cohen : « Moins d’art et plus de vérité ». Tiphaine Samoyault en résume parfaitement les enjeux : « Ce livre se raccroche aux autres par une sorte de fidélité, valeur qui, avec la justesse et l’humilité, est au cœur de toute son œuvre : fidélité aux disparus, à celles et ceux dont le souvenir s’efface ou dont les noms ne disent rien à personne ; fidélité aux détails, aux surfaces, aux objets, aux odeurs. La fidélité à soi rassemble toutes les autres et se caractérise par des yeux ouverts à l’intérieur. Ainsi, on n’est pas trompé par son reflet, par des images ou par des récits. Cohen reprend à Pontalis la formule de l’autographie contre l’autobiographie : « J’écris en mon nom, mais je ne me regarde pas dans un miroir.[6] » Sur la scène intérieure est le livre des disparus et des traces ; Cinq femmes est celui de la dette et de la gratitude envers celles qui lui ont permis d’un peu mieux s’accepter, peut-être même de prendre goût à la vie .
Fin des années 40, après cette petite enfance chaotique, le jeune Marcel entre au lycée Condorcet, à Paris. Il passe ses nuits à lire Tolstoï, Gide et André Breton mais aussi bien les écrivains suédois des années trente ; l’adolescent découvre alors toute une littérature et le refuge particulier de la lecture. Dès ce moment-là il pense devenir journaliste pour arpenter le monde et pour ainsi gagner sa vie, envisager tout simplement une vie qui vaille la peine. Très vite aussi naît le désir du livre. Hanté par le sentiment qu’il n’est de vérité que dans le livre, il sait déjà qu’il lui faudra écrire pour affronter le monde et accepter cette vie.
Après quelques années d’errance, de voyages et de formation malgré tout (l’École du Louvre, puis l’École supérieure de journalisme de Paris), Marcel Cohen deviendra effectivement journaliste. Un long parcours professionnel qui le mènera de Paris-Jour à Sélection du Reader’s Digest où ses articles sur Brigitte Bardot ou le général de Gaulle (publiés sous un pseudonyme) trouveront des millions de lecteurs en France et à l’étranger. Marcel y travaillait avec la minutie dont il faisait preuve dans ses livres, avec aussi tout le sérieux d’un journaliste d’une haute conscience professionnelle. Et il aimait en rire, revendiquant d’être très certainement l’écrivain français le plus lu dans le monde !
« Un homme… »
Plus discrètement, tôt le matin, Marcel Cohen commencera son œuvre d’écrivain. Certes, Galpa,
Malestroit (chroniques du silence), Voyage à Waïzata[7], témoignent d’abord de premiers pas timides dans l’univers du livre et de l’édition, avec déjà cette volonté farouche d’échapper aux diktats de la vie parisienne, aux codes et lois de l’imposante République des lettres ! La rencontre décisive avec Edmond Jabès[8] lui confirmera qu’il faut savoir quitter les chemins tracés d’avance pour (re)trouver sa propre voie/x : « Ecrire ce n’est pas parler de soi mais faire entendre sa voix » constatera avec force Marcel Cohen bien des années plus tard. C’est à la même époque qu’un goût prononcé pour l’art et la peinture trouvera sa place dans son cheminement intérieur. Sa rencontre avec Jacqueline Oliero, l’épouse de toute une vie, galeriste éclairée aux côtés de Rodolphe Stadler, rue de Seine à Paris, facilitera sa rencontre avec des peintres qui marquent notre époque : Antonio Saura en tout premier lieu, mais aussi Arnulf Rainer, Colette Brunschwig, Bram van Velde, Kenzuo Shiraga… Les écrits sur l’art de Marcel Cohen témoignent aussi d’un regard acéré sur le monde, où son éthique recoupe son esthétique[9]. « L’esthétique c’est l’éthique du dedans » disait Pierre Reverdy, cité par Marcel Cohen. On y retrouve aussi les préoccupations de l’homme hanté par son histoire : son amitié avec le peintre Antonio Saura se traduira par un livre singulier, écrit en ladino, la langue des juifs d’Espagne… « En fait, je n’ai jamais parlé cette langue, une langue qui est aux Sépharades ce que le yiddish est aux juifs d’Europe de l’Est, précise Marcel Cohen. Mais je l’ai toujours entendue autour de moi et ce petit livre est presque écrit en fermant les yeux… »[10]
Les livres de la jeunesse, Galpa, Malestroit, Waïzata dessinent d’abord une géographie toute mentale et un territoire improbable qui permettent à l’écrivain Cohen de prendre ses premières marques. La trilogie développe avec une discrétion exemplaire cette question obsédante : que se passe-t-il pour un homme, dès lors qu’il a perdu toute raison de vivre et cependant rejeté la folie de ne pas, de ne plus vivre ? Romans, récits ou narrations ? Sans se soucier des catégories usuelles, ces livres écrits entre 1969 et 1976 témoignent dans leur forme même de cette période vouée au paradoxe. Comme si chaque livre devait former la contre-épreuve de ce qu’il avait pu vivre. Comme si chaque pas « dans » la littérature devait livrer le contre-pied de la vie. Et même si chacun des volumes semble puiser dans l’aventure vécue, l’auteur s’acharne clairement à écrire, à décrire ce qui échappe à sa condition même : décrire, de fait, comme un mouvement inverse à celui de l’écriture, selon un geste qui effacerait la lettre du texte pour revenir à la page blanche et remonter à l’origine. En traversant les pages, on entrevoit à peine des vies humaines, de ces vies façonnées par l’attente ; nul désespoir, seulement l’attrait du vide, d’une vie vécue comme telle et comblée par le vide. Dans la même perspective, les livres de la maturité façonnent l’aventure littéraire de l’auteur, en conséquence la construction tout intérieure d’un homme.
Avec Miroirs (1981) et Je ne sais pas le nom (1986) tout recommence. L’évolution de l’œuvre de Cohen montre bien la hantise de l’auteur : rien n’oublier et n’être alors – renaître ! – qu’en écrivant une vie qu’il n’aura pas choisie. D’ailleurs Marcel Cohen n’aura de cesse de répéter combien l’image dans le miroir ne renvoie pas à l’homme qui se profile mais au mur qui l’habite, qu’il est au fond de lui-même. Le prière d’insérer de Miroirs dessine déjà les lignes de toute l’œuvre à venir : « L’auteur a grandi, aimé, voyagé, dans l’obsession d’un mur qui se dresserait entre le monde et lui. Cet obstacle majeur, tantôt fuyant comme une abstraction, tantôt concret, le conduit à rebâtir son autobiographie par fragments éclatés, chargés de lui renvoyer le reflet de ce qu’il est devenu (…) Il est lui-même un mur. ». Certes Le Grand-paon de nuit (1990), Assassinat d’un garde (1998) ou le triptyque des Faits (2002, 2007, 2010) présentent des différences notoires. Des textes courts, souvent, comme des fragments sauvés de la nuit des temps, plus long parfois comme des chapitres d’un roman improbable…, le « je » ou son absence compensée par un « il »…, des itinéraires qui se recoupent mais qui le mènent sur des chemins de traverse : Auschwitz et le désert du Sinaï, les ruines Maya ou le champ de brousse de Tulchidjora Dhura, etc. etc. Comme s’il fallait tout essayer, comme si le journaliste qu’il est et qu’il n’est plus quand il se donne au livre devait encore multiplier les occasions d’enquête, brosser d’insaisissables portraits ou se lancer à l’aventure pour aller on ne sait où et composer ainsi avec la vie, sa vie. Mais au-delà de ces différences que de similitudes.
Sans vraiment se confondre les livres s’enchaînent et se répondent puisque ces sept volumes n’ont « ni réel début ni fin » insiste leur auteur. D’un livre à l’autre on accompagne ainsi des êtres épisodiques, des sujets transparents, identifiables sans être jamais vraiment identifiés, dans les situations les plus banales du quotidien mais pratiquement toujours le dos au mur. Confrontés à la vie de l’auteur, ils fuient les apparences, témoignent d’une forme d’inexistence première ! Dans le balancement perpétuel entre la mémoire et le regard, se répètent de façon obsédante des scènes qui se partagent entre des lieux d’une grande banalité : le métro, une chambre d’hôtel, un pont de Paris et d’autres lieux infiniment chargés d’histoire et de symboles : le mur des Lamentations, le Paris de l’occupation, la gare de triage de Drancy… Avec toujours ce point de convergence : les scènes sont prises dans le réel mais cependant non réalistes, au sens courant du terme, ne cherchent pas à l’être. Elles constituent ainsi ce « constat de persécution, d’étouffement et de liberté » que revendique Cohen.
De là cette volonté notoire de gommer tout aspect textuel qui renverrait à quelque chose comme la littérature ! Plus le temps passe et plus les livres de l’écrivain affichent une forme muette où l’on remarque la suppression de ces effets qui cachent le corps du texte, qui détournent l’attention du lecteur vers la littérature comme exercice de style. Pas d’artefact pour s’en tenir aux faits. Pas d’autre style que la recherche de la plus stricte neutralité de l’expression écrite. D’où ce souci extrême de nourrir le texte de notes, de descriptions ou d’inventaires, de listes, cette façon bien à lui d’exprimer le détail dans sa nudité même. Deux livres (Détails, Faits (2017) suivi de Détails II, suite et fin (2022) consacreront encore la noblesse tempérée de ces détails qui n’en sont guère, loin de là, puisqu’ils qu’ils s’inscrivent de plus en plus souvent dans la vie quotidienne de l’auteur ; cf. la description minutieuse, quasi-entomologique, des rituels qui rythment les minutes et les heures d’un long, très long séjour à l’hôpital : autant de signes, et au-delà de « vivres » pour exposer les faits, dans tous les sens du terme… Les faits sont plus têtus que la littérature constate Marcel Cohen. On comprend mieux alors l’intime besoin de couper court aux longs discours. Combien de récits ou de sujets de romans évoqués/révoqués tout juste en quelques lignes, qui perdraient tout à être développés, où l’acte littéraire viendrait noyer les faits. « Montrer du doigt » aime dire Marcel Cohen pour s’approcher ainsi d’une forme non littéraire, d’une écriture qui pointe et pourrait mettre en mot Auschwitz, relevant ainsi le seul défi qui vaille : garder le silence – rien dire, sans pour cela se taire[11]. « Trouver une forme pour exprimer le gâchis » préconisait Beckett avec une bonne dose d’euphémisme…
Avec la série des Faits et des Détails s’affirme une conception « à l’os » de la littérature, une conception de l’homme, d’un homme via la « littérature » non plus considérée comme un art du langage mais comme une ossature. Marcel Cohen le répétait à tous ceux qui voulaient bien l’entendre : « La littérature, c’est aussi, c’est peut-être même d’abord, une très grande méfiance à l’égard de la littérature ».
Un homme… De fait, combien de scènes racontées par Marcel Cohen commencent par ces mots-là, s’emparent d’un tel « sujet » : un homme. Comme si, sans cet homme-là, il ne pouvait pas y avoir la moindre histoire ; comme si tout en même temps nommer cet homme c’était déjà prendre le risque d’aller trop loin, dépasser toute mesure ! Alors qui est cet homme, « un homme » ? Certes on ne résistera pas à la tentation légitime d’y retrouver quelques traits de l’auteur : du passionné de peinture au voyageur qui part pour le procès d’un criminel nazi, du mélomane ébloui par la justesse du jeu de Clara Haskil au voyageur « immobile » qui a choisi les porte-containers pour observer le monde en miniature. Mais l’on reconnaîtra tout aussi bien dans cette polyphonie des petits riens l’homme ordinaire, celui qu’on croise au coin de la rue, sans s’en apercevoir. Autre façon de parler de soi en se confiant à l’autre, de mieux tisser le décor pour se mesurer à l’envers du décor. Une fois encore, on le constate, les faits sont le contraire des événements qui semblent devoir, dans l’ordre romanesque, retenir l’attention du lecteur. Quand Cohen revendique cet art et cette manière de « faire de tout littérature » il envoie le message au « débutant »[12] que nous sommes : ces faits de vie, pris dans le vécu du premier venu, tous ces détails qui parlent de tout et rien, recèlent un univers, traduisent l’universel. « Dieu … ou le diable se trouve dans les détails » ! L’ambivalence de la formule (selon les sources) aurait réjoui au plus haut point Marcel Cohen. La foi du charbonnier pour celui qui ne croyait… rien de plus que ce qu’il voyait. De fait, cette matière brute restituée comme telle reste, aux yeux de l’auteur, plus significative que le discours suivi ou la demande perpétuelle de sens pour approcher la vérité de l’homme. « Marcel Cohen a laissé le monde venir à lui et a fait de son observation, par le regard et l’écoute, une méthode, précise encore Tiphaine Samoyault (…) Souvenirs, rencontres, choses vues, réflexions, amorces d’aventures, tout est mis sur le même plan, sans hiérarchie, sans autorité. Les choses adviennent sous les yeux d’un homme ordinaire, qui pourrait être n’importe qui[13]. »
Pas de doute ! Si c’est un homme qui transparaît alors, l’identité précaire de l’homme tiendra essentiellement à ce qu’il aura appris dans le livre. Si c’est un homme…, si « l’homme » ainsi nommé appartient corps et âme à ce qu’on appelle encore l’espèce humaine, l’humanité de cet homme-là viendra de sa revanche sur la folie des hommes. En retrouvant au cœur de la parole, la force de vivre la vie telle qu’elle devait s’écrire, il aura su tirer l’humanité de l’œuvre. « Je citais Robert Antelme comme exemple de ce que peut la littérature, lorsqu’elle confine à sa plus haute exigence éthique » explique Marcel Cohen « et, pour justifier ce mot « éthique », je vous rappelle la définition que Kafka donnait de la littérature : rendre enfin possible une parole vraie d’homme à homme ». Parler pour l’autre, écrire à hauteur d’homme, Marcel Cohen en aura fait sa règle de vie.
Didier Cahen
[1] Marcel Cohen, entretien avec Roger-Yves Roche, En attendant Nadeau, n° 36, 4 juillet 2017
[2] On trouvera ce texte dans le remarquable numéro de la revue EUROPE (n° 961, mai 2009) consacré à Pierre Guyotat et Marcel Cohen. La fin du présent texte reprend et complète les grandes lignes de notre propre texte publié dans la revue. Nous remercions vivement Jean-Baptiste Para pour son amicale autorisation.
[3] C’est avec la publication du livre de Klarsfeld en 1978 Mémorial de la déportation des juifs de France, qu’il apprendra tous les détails de la déportation de sa famille : le numéro de convoi, la date, l’heure du départ etc. : les faits dans leur brutalité
[4] Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Gallimard, 2013
[5] Gallimard publiera début 2027 le dernier manuscrit que Marcel Cohen avait confié à son éditeur : Battlin’ Bobbie, Sur la scène intérieure, III
[6] Tiphaine Samoyault, le Monde des livres,19 octobre 2023
[7] Ces trois premiers livres ont fait l’objet d’une réédition en un volume unique, geste non dénué de sens, en 2021 en même temps que Détails, II, suite et fin
[8] Cf. Edmond Jabès, Du désert au livre : entretiens avec Marcel Cohen (Belfond, 1980) ; certes, le dialogue (écrit noir sur blanc par ses deux interlocuteurs ) est d’abord un document rare, irremplaçable pour pénétrer dans l’œuvre d’Edmond Jabès ; mais c’est aussi un témoignage essentiel pour mieux appréhender l’univers de Marcel Cohen à un moment charnière de son propre parcours
[9] Un important volume regroupe ses écrits sur l’art : Rencontres et partis pris : écrits sur l’art 1976-2020, éditions L’Atelier contemporain, 2021
[10] Frémon précise : « Le turc était la langue des journaux, de la rue, de la politique ; le français la langue de l’école, des discussions intellectuelles ; le ladino la langue de la cuisine… et de la synagogue » !
[11] De là encore ce soin mis à ne jamais mettre en valeur ou en avant la langue qu’il parle, de respecter avec une rigueur exemplaire la langue française et ses canons : syntaxe irréprochable, vocabulaire d’une simplicité toute biblique et en même temps une précision quasi-chirurgicale.
[12] Faits porte ce sous-titre : « lecture courante à l’usage des grands débutants »
[13] Tiphaine Samoyault dans sa remarquable « nécrologie » publiée par le journal Le Monde (édition papier du 8 août 2026)