Si la détresse absolue existe sans aucun doute, la joie pure constitue-t-elle une expérience possible ? Anatomie de la complexité…

Le dernier livre de Guillaume Curtit explore cette émotion complexe. Spinoza distinguait les passions tristes des passions joyeuses, les premières amoindrissant notre appétit de vivre, notre curiosité et notre générosité, alors que les secondes augmentent notre désir d’exister, de connaître, de découvrir et d’échanger. Le récit versifié que propose Guillaume Curtit décrit avec précision une joie non pas drôle (ce serait une tautologie) mais une drôle de joie : soit ce contentement qui n’empêche pas la grimace, ce sourire qui peut masquer des pleurs à venir, ce plaisir qui échoue à s’affirmer. La drôle de joie est une joie au bord du vide, de l’échec, du manque et du ratage. C’est une joie qui ne sait pas s’abandonner aux moments heureux et qui pourtant les apprivoise. C’est une joie qui hésite et qui a peur de sa propre audace tout autant que de son insolence (j’avais écrit indolence, le terme, après tout, n’est pas si mal choisi !). Toutefois, c’est une joie qui sait rire d’elle-même, se moquer, prendre ses distances. Ce léger mais affirmé décalage fait toute la saveur de ce livre singulier, qui s’ouvre sur une citation de Georges Chennevière pour se clore sur une dédicace à Christian Marsan.
Pour dire cette drôle de joie, Guillaume Curtit invente une drôle de langue, qui a gardé quelque chose de ce lutin et de ce petit bonhomme que le français « drôle » doit au néerlandais « drol ». Ses mots, parfois cocasses, d’un emploi parfois étrange, décrivent un quotidien fait d’attente et d’observation, de rituels et de tocs, de solitude et de retrouvailles. Sofia, compagne et amante, n’est jamais loin, de même que les livres, achetés, consultés ou rêvés, ou les mélodies, écoutées obsessionnellement. La journée est constituée de menues sorties chez le boulanger ou à la bibliothèque. Drôle de joie, aussi, que la vie conjugale et l’amour dans sa version érotique, puisque la jouissance équivaut à une « petite mort » qui fait crier haut et fort les partenaires ! Remarques bizarres et saugrenues, aveux qui n’ont pas peur du ridicule, pratiques étranges qui réfléchissent ce que parler (et écrire ?) peut bien vouloir dire : « tout seul dans l’appartement/je m’amuse à prononcer à haute voix/plusieurs fois d’affilée et de plus en plus vite/des mots bizarroïdes ». Ces monologues, bien loin d’être inutiles et incertains, comme l’affirme le locuteur, constituent une expérience essentielle : dire et redire, répéter, mâcher les mots et certains noms propres, les recracher, les ingérer permet aussi de les questionner et de redécouvrir leur étrangeté. En lisant ce passage, on pense à l’Antoine Doisnel de Truffaut répétant en boucle devant son miroir son nom, comme pour mieux saisir l’inconnu qui le constitue, l’Autre qu’il est aussi.
Au cœur du livre, on trouve, aussi, une bibliothèque, dont la mention rappelle combien les livres sont nos compagnons de fortune et d’infortune. « quand tout est fade que les jours sont gris les arbres nus/la rue mouillée sans qu’il ait plu/je renforce ma solitude/en relisant solennellement/certaines pages qui m’ont bouleversé/et que je désire partager/avec quelqu’un qui n’est jamais là ». Suivent deux longs extraits de Maurice de Guérin et de Georges Perec. Pour ma part, c’est à un autre Georges que j’ai pensé en lisant Guillaume Curtit : le Perros d’Une Vie ordinaire qui sut inventer une langue extraordinaire.
A ses lecteurs, Guillaume Curtit offre, ainsi qu’à Sofia, une occasion de vérifier qu’on n’est pas le seul à savoir qu’on est seul à ce point, pour reprendre en la modifiant légèrement une citation d’Eric Sautou qui figure à la fin du livre. Chacun de nous a conscience, et se sent peut-être un peu moins seul de le murmurer, que « demain il faudra recommencer/ruminer le silence/trouver autre chose ». Chercher, chercher, chercher : n’est-ce pas le sens (direction et signification) de cette écriture-ci qui module et réfléchit la vie ?
Anne Malaprade
Guillaume Curtit, La drôle de joie, Faï Foc, 2026, 56 p., 14 euros.
Extrait :
à la manière du chat
qui tasse les couvertures avec ses patounes
avant de s’allonger au pied du lit
ou du chien
qui tourne trois fois autour de sa queue
jusqu’à en avoir le tournis
j’arrange quelques coussins pour être bien
me fabrique un petit coin cosy
où m’avachir sur le canapé
je cherche ma position
ne la trouve pas
m’agace